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LE SYMBOLISME ÉSOTÉRIQUE

iniu, Dieu l'y ramène à grands coups de pied dans le cul. *

Ce n'est pas non plus Louis Veuillot qui eût pu se concilier la faveur œcuménique, encore qu'il montât la garde aux portes de l'Eglise comme un suisse ♦ pour empêcher les chiens d'entrer >>. Et ce n'est pas non plus le satanique Baudelaire, ni davantage Villiers de risle-Àdam, que l'Eglise eût fait jadis brûler comme sorcier, et encore moins le névrosé Huysmans, chantre des messes noires, ou le vociférateur Léon Bloy. Ce n'est pas même Henri Lasserre, Ce publiciste, qui prônait Lourdes où il avait recouvré la vue et en iffirmait les miracles, avait imaginé de traduire les iLvangiles. Encouragé par le clergé de son diocèse, il demande l'appui de Rome. Il s'y croyait accrédité par les 200 éditions de son Histoire de Lourdes. Mal lui en prit, une décision de l'Index désapprouve le livre et le condamne au pilon.

Comment l'Eglise eût-elle accueilli Joséphin Pélaflan, qui se disait issu des rois mages et qui, avec sa rriuière d'astrakan, sa barbe cannelée, ses mandements au pape et sa phraséologie assyrienne, se plaidait à jouer le rôle d'épateur de peuples? Elle répudiait même Ernest Hello, cet homme de génie avec des éclairs de platitude, comme disait Léon Bloy,

Né à Lorient, le 4 novembre 1828, Ernest Hello, fils d'un conseiller à la Cour de cassation, semblait, avec ses longs cheveux et ses allures bizarres, sorti d'un conte fantastique d'Hoffmann. Petit, voûté, les yeux

vifs, d'un bleu d'acier pâle, ce Breton vivait, reclus, ^ en compagnie de sa femme, dans son domaine de • Kéroman, où il mourut le 14 juillet 1885, au moment : même où s'épanouissait l'idée symboliste qui, pour \ une part, relève de lui. Il semblait avoir renoncé au \ monde et se nourrissait, comme un moine des temps j anciens, d'extase, de solitude et de silence. Tous les j matins, après avoir ouï la messe de sept heures et | communié, il se réfugiait à l'extrémité de son parc ombragé, dans un pavillon ouvert sur l'Océan. C'est là qu'il attendait, loin du bruit et de la vaine agitation des hommes, l'avènement de Dieu et son règne visible. Il l'attendait avec confiance. Il en était sûr. << La seule | pensée de mourir auparavant le révoltait comme une ] injustice, tant il avait conçu dans un abîme de prières ] l'assurance d'être le créancier de cet événement >> i (Léon Bloy). Là, au bruit du vent et de la mer, l'esprit | vibrant de l'écho des orgues sonores, il traduit Denys '• r Aréopagite , qui pose les lois de la théologie mystique , et j Jean Ruisbrœk l'admirable, qui les applique. C'est là ; qu'il transcrit les révélations qu'Angèlede Folignodic- \ tait à son confesseur, le frère Arnaud, de l'ordre de Saint- ; François. Angèle de Foligno avait assisté en vision à ! la passion de Jésus-Christ. « Tout ce qu'on dit de cette ] passion, disait-elle, tout ce qu'on raconte n'est rien auprès de ce qu'a vu mon âme. >> C'est là encore . qu'Ernest Hello s'essaye à mettre de l'ordre dans les ' divagations apocalyptiques de Jeanne Chézard de ; Matel. C'est là qu'il compose la Physionomie des Saints ; et qu'il anathématise Renan et Voltaire. En écrivant \ l'histoire de Renan, il veut nous montrer jusqu'où j peut aller chez un savant l'ignorance et chez un ;

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incroyant la crédulité. « Les dangers de l'ignorance, énonce-t-il, et de la crédulité sont plus grands qu'on ne le croit. Il est bon de les signaler >>, et il écrit de Voltaire : « Sa position vis-à-vis du christianisme est franche. Son aveuglement est complet. C'est la tranquillité qui vient de la stupidité absolue. N'entrevoyant rien, il évite jusqu'au trouble. D'ailleurs son cœur aide son esprit. Voltaire, pour le définir en passant, est un imbécile malpropre (i). >> Ernest Hello nous rappelle, comme Pascal, à notre néant et veut humilier notre orgueil, mais ce péché satanique d'orgueil, qu'il dénonce chez les autres, a pris, sans (}u'il s'en doute, racine chez lui et il offre un magnifique exemple de la vanité contemporaine. S'il s'emporte avec tant d'indignation contre << l'homme médiocre », c'est parce que l'homme médiocre est un féroce ennemi du génie. Entendez du sien, car Hello ne se console pas d'être méconnu (2).

Pourtant, il n'y a pas seulement chez les incroyants

d'alors, comme semble le croire Hello, un parti pris

d'indifïérence religieuse, et peut-être sont-ils animés

l'une ferveur aussi intrépide que la sienne, mais

rientée à d'autres fins. En réaUté, ces incroyants sont

(i) Le manque de charité chrétienne est le signe tellement distinctif des panégyristes de l'Église à cette époque que le Petit Bottin des Lettres et des Arts, paru chez Giraud en 1886, en traçait le schéma suivant au mot Catholiques :

Charles Buet. — Nicolardot est une crapule. Nicolardot. — Buet est une crapule. Bloy. — Vous êtes deux impavides crapules. Joséphin Péladan. — Et vous donc !

Tous. — Crapules ! Crapules ! Crapules ! (2) Cf. René Martineau : Un vivant et deux morts (Biblioth. des Lettres françaises), Paris, 1914.

des prosélytes de la religion nouvelle. Ils sentent, aussi, disent-ils, passer sur eux le souffle de l'infini, mais il ne veulent plus du Dieu local des Juifs, du Dieu limité de l'Evangile chrétien. La science a écarté ' les nuages d'un ciel dont notre ignorance avait fait une cloison. Elle a ouvert le gouffre illimité des mondes. Ils savent que la terre n'est plus le centre de l'univers, comme l'attestait, à tort, l'Ecriture. Des milliards de globes, doués de vie comme elle, circulent à travers l'espace, aspirés par une, force mystérieuse, plus puissante que celle du Jéhovah de la Bible, confiné à notre seul horizon. Ce Dieu-là, pour Charles Morice, c'est << la porte fermée sur l'Au-delà ». Ce n'est pas le Dieu universel que cherchent les hommes nouveaux.

L'Eglise se méfie des poètes, qu'elle considère comme des insurgés. Les poètes, en retour, rejettent sa tutelle intolérante et son système d'entraves et de restrictions prudentes. Charles Morice a résumé leurs griefs dans son livre : La Littérature de tout à V heure. Les poètes de 1885 ne veulent plus sentir pe- ^er sur leur allégresse ses malédictions ni sa liturgie funèbre. Wagner est venu annoncer que la synthèse de l'Art, c'était « le Rêve joyeux de la vérité belle >>. Puisque le poète a retrouvé sa patrie dans la formule de Wagner, la mélancolie n'est plus de saison et vraiment l'Eglise contemporaine est par trop dénuée de sens esthétique. « L'Art chrétien est mort le jour où un pape s'est avisé de voiler les nudités de Michel- Ange, dans le Jugement dernier. >> Charles MoricGi qui dit cela, ne peut souffrir l'imagerie ni les divinités en carton-pâte du style Saint-Sulpice.

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Il écrit : « Pourquoi les merveilleuses basiliques du moyen âge sont-elles déshonorées par ces Sacrés- Cœurs dignes de figurer aux enseignes des marchands de chair crue et par ces Madones qui font concurrence aux dames en ciredes coiffeurs? » Et il se demande encore : « Pourquoi la littérature catholique est-elle •ulle, moins que nulle, négative, un objet de dégoût our les moins sévères? Pourquoi, si quelque vrai ;dent essaie de ranimer en elle l'inspiration qui jadis • attirait les artistes comme dans leur cité naturelle t natale, toute la catholicité officielle le repousse-tle, bniyamment si c'est M. Barbey d'Aurevilly, siiicieusement si c'est M. Paul Verlaine? Est-ce bien c'tte même Eglise qui, au moyen âge, sauva, dans son mctuaire, la Uttérature et tous les arts, et toutes les j^hilosophies? » Et Morice conclut: «Non, ce n'est plus la même Eglise ; les sources chrétiennes sont taries où se désaltérait jadis notre soif d'absolu. >) Vu même moment M. Edouard Schuré, un autre ^ philosophe poète idéaliste, nous explique pourquoi il s'est détaché de l'Eglise. C'est qu'elle s'est endormie en route. Depuis qu'elle est devenue romaine, l'Eglise s'est employée à immobiliser les esprits au lieu de les conduire à la découverte. M. Schuré oppose au parti pris de stagnation de l'Eglise contemporaine la parole de Saint Thomas : << La foi est le courage de l'esprit qui s'élance en avant, sûr de trouver la vérité. » Il estime avec Charles Morice que l'ère des révélations n'est pas close et que, seuls, les poètes ont le privilège d'ouïr et d'interpréter les voix du Mystère. Ainsi ceux que ne satisfont point les conclusions matérialistes de la science officielle se voient astreints

à continuer leur recherche de la vérité en dehors de l'EgHse. C'est le départ à l'aventure. Les premiers pas sont toujours pénibles. On risque de s'égarer. Les obstacles et les ronces fourmillent. Les pieds s'écorchent. Les mains se blessent. La vue se brouille. Quelques-uns se découragent à la première déconvenue, et reviennent, comme à un pis-aller, à la doctrine de l'agnosticisme clérical. « C'est acheter la paix de sa conscience, dit M« Edouard Schuré, au prix d'une abdication. » Et que vaut cette foi utiUtaire dont s'indigneraient les premiers Apôtres et les Pères de l'Eglise et qui n'a même plus le courage de proclamer : credo, quia ahsurduml Les autres poursuivent leur marche à l'étoile en s 'adressant soit à la seule intuition, soit aux sciences hermétiques. La sorcellerie j réapparaît. En cessant de croire à Dieu, tous n'ont '. pas cessé, de croire au diable. On sait que le duc d'Or- > léans, devenu régent, et sa fille, la duchesse de Berry, \ qui se donnaient comme esprits forts, s'entouraient . de sorciers et de nécromans, consultaient les tarots et i ne reculaient pas d'aller se perdre la nuit dans les \ carrières de Montrouge pour évoquer Satan. A leur j exemple, beaucoup de nos contemporains se mêlent 1 de maléfices et de conjurations. La superstition fait : tourner les tables et les têtes. On évoque les esprits. Il ] est plus d'une chambre d'étudiant au cinquième étage, j plus d'un atelier d'artiste, sous les toits, où des initiés \ se rencontrent pour des sacrifices mystérieux, où l'on | prononce les formules obsécratoires et les versets \ rituels de l'envoûtement. Le chat emprunté de la con- \ cierge symbolise dans ces cérémonies cabahstiques \ la puissance démoniaque. Pourtant, à travers tant de ]

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bouffonneries et d'enfantillages, un mouvement ] sérieux se dessine. S'évadant de la roulotte des char- \ latans, des somnambules extra lucides, des chiro- ! manciennes et des arrière-boutiques spirites, l'occul- ; tisme va refleurir sous le contrôle de la science. ; « La philosophie de la nature, qui a servi de guide j aux alchimistes, dit M. Berthelot, est fondée sur l'hy- i pothèse de V unité de la matière ; elle est aussi plan- î sible, au fond, que les théories modernes les plus repu- ; tées. Les opinions auxquelles les savants tendent à re- ' venir sur la constitution de la matière ne sont pas sans { analogie avec les vues profondes des premiers alchimistes. >> Une élite se prépare à la tâche. Stanislas de ] Guaita v aidera. ^

Stanislas de Guaita, né en 1861 au château d'Alteville, dans le pays de Dieuze, était un Lorrain blond. Issu d'une vieille famille noble, d'origine germanique, introduite en ItaUe à la suite de Charlemagne et devenue française à l'époque du premier empire, il portait en lui une longue hérédité d'agitations, de fièvres, de rêves éthérés et de sang lourd. Avant que l'âge ne l'eût empâté et bouffi de graisse, il offrait l'image d'un adolescent aimable, au corps svelte moulé de complets ajustés. Sa diversité d'origine se marquait dans sa physionomie à la fois rêveuse et décidée. Pâle, la lèvre sensuelle ombragée d'une fine soie dorée, il ouvrait sur la vie un regard étonné que la lymphe humectait et voilait de mélancolie. Il fit ses études au lycée de Nancy. Il y fut le condisciple de Maurice Barrés. Sous

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le manteau des lettres s'établit entre eux l'une de ce^ amitiés solides qui ne se dénouent qu'avec la mort. Ils se visitaient au moment des vacances. L'auteur des Déracinée nous a raconté ces heures de foi et d'enthousiasme qu^il passait chez son ami, dans la campagne lorraine. Il nous a redit la chambre studieuse de Guaita, la table pliant sous le poids des livres, leurs soirées d'été, la fenêtre ouverte Sur un ciel étoile que zébraient les éclairs de chaleur.

Tous deux s'exaltaient, surtout, à la lecture de Baudelaire et nous touchons ici la puissance d'envoûtement de l'auteur des Fleurs du Mal sur les jeunes imaginations. << Combien de fois, écrit Barrés, nous sommes-nous récité l'Invitation au voyage ! C'était le coup d'archet des tziganes, un flot de parfums qui nous bouleversait le cœur et qui nous atteignait au point névralgique de l'âme. >> En même temps que Baudelaire, les deux amis << découvraient le tabac, le café et tout ce qui convient à la jeunesse (i) >>. Ils lisaient fiévreusement jusqu'à une heure fort avancée de la nuit ; mais tandis que Barrés, épuisé par cette longue suite d'incantations lyriques, et cédant au poids de la fatigue, cherchait à recréer ses forces dans le sommeil, Stanislas de Guaita, << qui avait une santé magnifique et qui en abusait, allait voir les vapeurs se lever sur les collines qui entourent Nancy, et, quand il avait réveillé la nature, il venait réveiller son compagnon en lui récitant des vers de son invention ou quelque pièce fameuse rencontrée au hasard d'une lecture >>. En novembre 1882, tous deux viennent à

(i) Maudce Barrèâ : Stanislas de Guaita (Chamuel, êdit.).

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Paris achever leurs études, sans rien abandonner de leurs ambitions littéraires.

Un courant contraire va les emporter. Stanislas de riiaita publie chez Lemerre deux volumes de vers : La Muse Noire (1883), Rosa MysHca (1885), vers jeunes et inexpérimentés de forme et où l'idée n'arrive pas à se dégager de l'empreinte baudelarienne. Il ne poursuivra pas d'ailleurs dans cette voie. Le Vice Suprême de Péladan lui tombe entre les mains t lui révèle sa vocation. Le voilà possédé du démon l'occultisme. En l'abordant, il constate que cette ience est dans un grand désordre. La vraie tradiuon s'est rompue depuis la fin du xviil^^ siècle avec la scission et les querelles des Martinistes et des Jacobins. L'enseignement officiel du jour et la poussée posi» \*iste semblent lui avoir porté le coup de grâce. Il ut' faut pas que ce qui reste de la doctrine s'égare aux iiuiins des empiristes. Le plus pressé est de rétablir les xtes, de créer le conservatoire ou, pour mieux dire, Collège de France de V occultisme. Guaita groupe les l'^ptes qui se pressent autour de lui et les invite à tude des classiques de l'hermétisme. Ainsi prit naislîce l'Ordre cabalistique de la Rose-croix, qui avait .^vs aspirants, ses grades, ses trois chambres, son conseil suprême. Stanislas en fut élu le grand maître. Tout à son œuvre de reconstitution et de propagande, il constitue une bibliothèque d'occultisme. La librairie Chacornac réédite les textes anciens, publie des traductions françaises des vieux traités d'alchimie, remet en circulation les oeuvres de Paracelse, d'Albert le Grand, de Roger Bacon, de Raymond LuUe, d'Arnauld de Villeneuve. Tandis que Péladan pour-

suit son Ethopée, que le poète Edouard Schuré trace, avec ses Grands initiés, l'esquisse de l'histoire secrète des religions qui paraîtra en 1889, tandis que Huysmans abjure la foi réaliste et retourne à Dieu où il se délecte, par haine de la banalité, comme à un vocable rare ou à une idée exceptionnelle et qu'il ébauche Là-bas, Stanislas de Guaita amasse les matériaux qui lui serviront à écrire l'histoire des Sciences maudites. Qu'on ne s'effraye pas. Il se couvre de l'autorité de Kunrath : Non scientia malised usus damnât. Dans son rez-de-chaussée de l'avenue Trudaine, bas et sombre, il vit seul, les rideaux tirés sur la lumière du jour, occupé à explorer les arcanes de la science spagirique. Il met en pratique l'adage gnostique : Lege, lege, lege et relege, labora et invenies. Il sue et pâlit sur les vieux grimoires, les parchemins noircis, les infolios poussiéreux, mêlés de signes cryptographiques et de pentacles. On dit son appartement hanté, ce qui n'est pas pour lui déplaire. Une femme y est m^orte mystérieusement aux mains du rebouteur qui y: logeait précédemment. Elle y revient en esprit. Son ombre glisse à travers les meubles, le long des murs. Le jeudi soir, Guaita rompt sa solitude et ouvre la porte à ses amis. Aux adeptes se mêlent les poètes. Ils se réunissent autour de la table à thé, comme les anciens alchimistes autour de l'Athanor et de l'Aludel. On y rencontre tous les fidèles de la gnose : Saint- Yves d'Alveydre, Jules Lermina, le D^ Encausse, l'abbé Rocca, Joséphin Péladan, Lady Caithness, en qui s'était réincarné l'esprit de Marie Stuart et qui, dit Laurent Tailhade, « ne cessait de fulminer contre sa sœur Elisabeth et débobinait, à qui voulait l'entendre^

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