XXIV INTRODUCTION
Il est temps de résumer nettement mon opinion actuelle au sujet de la fixation définitive des chants du Graduel romain, effectuée vers la fin du VIP siècle et au commencement du VHP. Selon moi, le programme de ce travail important embrassait trois points :
I») Revision musicale, en beaucoup de cas refonte complète des mélodies primitives;
2°) Remplacement de la plupart des antiennes (introïts et communions) utilisées aussi dans le cursus par des cantilènes entièrement nouvelles, quant au texte et à la musique';
3°) Composition intégrale de séries de chants pour les messes des dimanches après l'Epiphanie, des dimanches après la Pentecôte, pour les fêtes récemment introduites (de la sainte Vierge, de l'Exaltation de la sainte Croix, etc.).
Ce travail de longue haleine, commencé sous la direction de Serge I et continué après lui, fut arrêté, ce semble, avant son achèvement complet, lors de la rédaction définitive de V Antiphonale missarum. Outre les cinq communions fériales du Carême déjà citées, d'autres antiennes de même espèce ne furent pas comprises dans la réforme et gardèrent leur ancien texte et leur mélodie syllabique^. En outre des répons en assez grand nombre (graduels, offertoires, traits) figurent dans plusieurs messes, ce qui donne lieu à croire qu'ici également la tâche des mélographes ne fut pas poussée jusqu'au bout. Seuls les introïts ont été tous achevés; aucun d'eux ne se répétait dans le Propre du Temps, antérieurement à l'insertion des messes pour les jeudis du Carême^.
Le lecteur qui a suivi les précédentes déductions comprendra aisément comment j'ai été amené à placer la promulgation définitive de
l'invraisemblance de cette hypothèse; il croit que le réformateur n'est autre que saint Grégoire en personne, mécontent sans doute de son propre ouvrage. Singulière réforme, en vérité, qui aurait consisté à remplacer des chants spéciaux par des antiennes banales. L'explication des RR. PP. n'est valable que pour un changement analogue, mais beaucoup plus récent, dans la messe du lundi après le 1er dimanche du Carême : substitution d'une communion tirée de l'évangile du jour {Amen dico vobis) à la 3« antienne psalmique [Voce mea). Ce dernier chant se rencontre encore de nos jours dans le Graduel des Dominicains, publié par le P. Larroca (Tournai, 1890, Desclée;.
ï A l'introït plusieurs textes furent maintenus, les uns avec une mélodie nouvelle (Rorate caeli, Doininus dixit ad me. Eue advenit), les autres avec leur ancien chant développé ou varié {Dtim médium silentium, Viri Galilaei, Spiritus Domini).
2 Pater, si non potes, Mitte manum tuam, Factus est repente, Spiritus sanctus docebit vos, Spiritus qui a Pâtre procedit, Comedite pingnia, Dico vobis gatidium est, etc.
3 Je ne compte naturellement pas les dimanches vacants, ni les dimanches complémentaires après l'Epiphanie et après la Pentecôte,
INTRODUCTION. xxv
V Antiphonale missarnm sous Grégoire II ou Grégoire III, son successeur. Du moment où l'on se résigne à jeter par dessus bord la tradition séculaire, il n'y a pas moyen de procéder différemment, à moins de sacrifier aussi l'épithète « grégorien ». Et même alors on ne pourrait pas abaisser de beaucoup la date de cet acte important. En effet, seize ans seulement (741-757) séparent la mort de Grégoire III de l'avènement de Paul I, le signataire du plus ancien document où le recueil des chants de la messe est nommé. Et l'on ne compte que cinq années (767-772) entre Paul I et Hadrien I, l'illustre pape dont le long pontificat (772-795) inaugure l'histoire documentée du chant liturgique.
c) U antiphonaire de V office est antérieur à Vantiphonaire des messes. Cela /
ressort d'une particularité caractéristique : V office férial du Carême y commence seulement au lendemain du dimanche de la Quadragésime^. A l'époque où le chant du cursus reçut son ordonnance actuelle, l'usage quadragésimal ' du temps de Grégoire I était donc toujours observé à Rome.
D'autre part le recueil est postérieur à Grégoire I. Une grande partie de ses textes sont tirés des Acta martyrum, encore inconnus à Rome du | vivant de l'illustre pontife (ci-après pp. 169-170); de plus il contient beaucoup de fêtes instituées entre 600 et 700. C'est donc au VII^ siècle qu'il faut trouver une date convenable pour sa promulgation. Cette date, je me suis décidé à la placer sous le pontificat d'Agathon (678-681), me fondant sur un écrit de la première moitié du siècle suivant, où il est dit que « l'archichantre de Saint-Pierre fut envoyé en Angleterre, sur l'ordre « du pape Agathon, pour y enseigner le chant de l'office tel qu'il se prati- « quait alors dans la basilique pontificale » {Orig. du chant lit., pp. 38, 63). D. Morin n'admet pas de connexité entre ce fait et la promulgation de l'antiphonaire de l'office. « Toute la preuve qu'on donne à l'appui « de cette conjecture », dit-il, « est la mission de l'archichantre Jean « en Angleterre, à la prière du célèbre abbé Benoît Biscop. J'avoue que « je ne vois guère la conséquence qu'il y a entre le rôle de ce personnage, « tel qu'il est décrit par Bède, et l'attribution du Responsale au pape « Agathon. De ce que le préchantre de Saint-Pierre enseigna, de vive « voix et par écrit, aux moines northumbriens la manière de se conformer « dans la célébration de l'office des Heures à l'usage modèle de la basilique
I Ce fait est remarqué aussi par l'anonyme de Solesmes, p. 29. — Les répons nocturnes du mercredi des Cendres et des trois jours suivants sont ceux du dimanche de la Quinquagésime ; aucune allusion au Carême n'y est faite. L'unique changement opéré dans l'office, lors de l'extension du grand jeûne, porte sur quelques-unes des antiennes in Evangelio,