‹ La mélopée antique dans le chant de l'Église latine. Suite et complément de l'Histoire et théorie de la musique de l'antiquitéChapitre 11 sur 155 · XXVI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXVI INTRODUCTION

« vaticane, comment conclure que les livres de l'office eux-mêmes ne « dataient que des premiers mois du court pontificat d'Agathon? » {Vér. orig., pp. 60-61.) D'abord je ferai une observation de détail, assez importante toutefois. Je ne vois nulle part dans le texte de Bède que l'abbé Jean se soit rendu en Angleterre à la prière de Biscop ; au contraire il est dit expressément qu'il y alla sur l'ordre du Saint-Père {per jitssionem papae Agathonis) et que Biscop lui servit simplement de guide {duce reverendissimo abbate Biscopo). Ensuite je ferai remarquer à mon respectable contradicteur qu'il diminue singulièrement la portée de cette mission lointaine, sans précédent connu dans les annales ecclésiastiques. Evidemment le but d'un aussi long et périlleux voyage n'était pas d'aller implanter en Angleterre la pratique traditionnelle du chant de Rome, très florissante dans le royaume de Kent dès les temps de saint Augustin de Cantorbéry, et généralisée dans toute l'heptarchie depuis l'arrivée de l'illustre évêque grec Théodore (668). La qualité et la compétence particulière de l'abbé Jean, chef d'une des trois communautés monastiques auxquelles incombait le service quotidien du chant des Heures à la basilique de Saint-Pierre (ci-après, pp. S5-87), suffisent à prouver qu'il s'agissait d'une mission spéciale et importante. Si le pape Agathon consentit à se priver pour un temps assez long des services du prieur de la schola pontificale^ c'est qu'il avait à cœur d'initier le clergé anglo-saxon à des additions et changements opérés récemment dans le chant de l'office romain, tâche qui nécessitait l'enseignement d'un maître expert et habile^. Dans mon opinion, les nouveautés à introduire en Angleterre étaient : 1° la pratique de la psalmodie d'après la doctrine syro-hellénique des huit modes de l'Église (p. 107); 2° l'exécution du chant orné dans les répons de l'office nocturne^; 3° l'usage des notes neumatiques, indispensable aux

' L'archichantre Jean ne devait pas revoir Rome. Il mourut en France pendant son voyage de retour. Ses compagnons portèrent son corps à l'abbaye de Saint-Martin de Tours, où il fut inhumé avec honneur. Bède, Hist. eccl. gent. AiigL, 1. IV, c. 18.

2 Le jeune clerc sicilien qui fut plus tard Serge I professait déjà à la schola depuis nombre d'années.

3 Les répons nocturnes dépendent des lectures ou leçons, et s'y interposent comme les chœurs de la tragédie grecque entre les discours et colloques des personnages. Les moines de l'ordre de saint Benoît, depuis les temps de leur fondateur, récitent à chaque nocturne trois leçons et chantent des répons en même nombre. Mais l'office local de Rome n'adopta cet usage qu'au Vil» siècle, ainsi que nous l'apprend un abbé du Mont- Cassin. Théodomar, dans une lettre adressée à Charlemagne. a Si quem autem movet « quare B. Benedictus in aestatis tempore quotidianis diebus ad nocturnum officium « unam tantum de veteri testamento lectionem legi praeceperit, cognoscat necdum eo « tempore in Romana ecclesia. sicut nunc leguntur, sacras scripturas legi mos fuisse;

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chantres pour se remémorer les dessins compliqués des longues mélodies responsoriales. Une sollicitude aussi marquée pour la culture de l'art sacré semble dénoter chez Agathon l'intérêt porté à une œuvre personnelle. Voilà pourquoi j'ai désigné le premier des papes grecs du VII^ siècle comme le réformateur du chant de l'office. Peu importe au reste que l'organisation définitive ait eu lieu sous son pontificat ou sous celui de ses prédécesseurs Donus et Adéodat (678-672); l'essentiel est de posséder une date approximative, et nous pouvons, sans crainte de nous tromper de beaucoup, écrire 680.

Qu'il me soit permis, en terminant cette seconde partie de mon Excnrsus, d'adresser aux défenseurs de la doctrine traditionnelle une question suivie d'une remarque :

« Si, comme nous venons de le prouver, la rédaction de l'antiphonaire « de l'office est à la fois postérieure à Grégoire I et antérieure à la « rédaction de V AiUiphonale missarnm, comment celle-ci pourrait-elle « être l'œuvre du saint pontife ? »

Ainsi notre investigation historique, en redescendant le cours des âges aussi bien qu'en le remontant, nous ramène invinciblement vers la fin du VIP siècle, vers la période des papes helléniques.

Ma troisième thèse :

a) Le chant syllabique est antérieur au chant mélismatique.

b) Celui-ci ne s'est pas développé avant la période byzantine; il a eu son efflorescence à la fin du VIP siècle.

a) Sur le premier point mes adversaires semblent ne pas s'accorder entre eux. Tandis que D. Morin et D. Kienle combattent mon opinion, les PP. de Solesmes, autant que l'on peut saisir leur pensée, trop souvent fuyante, affirment avec moi la priorité du chant syllabique. En effet je lis dans la Paléographie (t. I, p. 103) : « La notation chironomique ne « répond pas aux exigences des cantilènes arrivées à leur plein dévelop- « pement; son adaptation à de tels mélismes ne peut se concevoir que par « l'existence antérieure d'un état mélodique très simple. » La dissidence de mes contradicteurs me dispenserait, à la rigueur, de réfuter leurs

« sed pro aliquo tempore hoc institutum esse, sive a B. papa Gregorio, sive, ut ab aliis « adfirmatur, ab Honorio. Qua de re majores nostri instituerunt : ut in hoc sacro nostro « coenobio.... très quotidianis diebus aestivo in tempore ex veteri testamento lectiones « in codice legantur; ne a sancta Romana ecclesia discrepare viderentur. » Jaffé, Biblioth. rer. Germ., t. IV, Epist. CaroL, p. 358 et suiv.

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objections. Mais je ne m'en prévaudrai pas, enchanté d'avoir trouvé l'occasion de préciser mes vues à ce sujet.

A l'appui de ma proposition j'ai formulé ce premier argument : « Tous « les restes de la musique vocale des Anciens appartiennent au même « genre de mélopée que les antiennes et répons simples; chaque syllabe « du texte ne porte qu'un, deux ou tout au plus trois sons » (Orig. dit chant lit., p. 89). D. Morin conteste mon assertion dans les termes suivants : « Ces restes appartiennent à une catégorie de chants qui sont par « essence du genre simple : Vhymne ou ode » {Vér, orig., p. 55). Sans discuter avec D. Morin sur l'essence des genres de musique chez les Grecs et les Romains, nous lui ferons remarquer : 1° que le mot ode {■JJ^) ne désigne pas, dans la terminologie technique des Anciens, un genre particulier de musique vocale : ce terme s'applique à tout chant associé à des paroles; 2° que jusqu'à présent les métriciens et musicographes sont unanimes à admettre que les compositeurs grecs et romains, en adaptant des mélodies à leurs textes poétiques, observaient rigoureusement les lois de la quantité; ce qui exclut la possibilité de mettre plus d'un son sur les syllabes brèves, plus de deux, trois ou quatre sons sur les longues. J'ajouterai encore que mon assertion de 1890, qui ne pouvait s'appuyer que sur des documents notés au 11^ siècle après J.-C, les seuls que l'on connût alors, a trouvé une confirmation éclatante dans les nombreux restes de chants grecs découverts ou déchiffrés depuis quatre ans : la chanson funéraire du monument de Tralles, les lambeaux d'un choeur de VOreste d'Euripide, le grand hymne apollinique et les chants fragmentaires de même espèce revenus au jour par les récentes fouilles de Delphes.

J'écarte donc l'objection de D. Morin comme non fondée. A la vérité les peuples de la Grèce et de l'Italie ne se sont pas fait faute d'insérer dans leurs cantilènes joyeuses ou tristes des passages d'une mélodie plus libre, plus riche en sons, et dont le texte consistait uniquement en interjections, onomatopées, etc. Mais des vocalises de cette espèce n'ont jamais eu place dans l'art sérieux; à peine en aperçoit-on quelques vestiges dans les déplorations chorales de la tragédie, dans les parodies d'Aristophane'. Chez les Egyptiens, chez les Juifs (sans doute aussi chez d'autres nations sémitiques) de pareilles modulations faisaient partie de l'exercice du culte. Les prêtres grecs de l'Egypte chantaient, dit-on, des

' Voir le Threnos final des Perses d'Eschyle, le grand morceau dialogué entre l'esclave phrygien et le chœur au dénoûment de VOreste d'Euripide, l'imitation comique des mélodies ornées de ce poète tragique {£l-Bi-si-si-ai-£i-\i(r(riT£, -£l-£t-£i-£i-Xla-(rovcrcc) dans les Grenouilles (v. 1309 et suiv.).

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hymnes sur les cinq voyelles^ et l'on sait combien est fréquent le refrain « alléluia » dans les psaumes hébreux. Le christianisme, dès les temps apostoliques, adopta et fit sien le chant alléluiattque ou jnbilus; l'Église en régularisa l'emploi dans l'office. Aux joyeuses fêtes pascales, au jour du dimanche, Vallelnia, modulé tantôt en solo, tantôt en chœur, était admis à se mêler au chant psabnique, à la mélodie syllabique des psaumes, cantiques et hymnes, continuation de la musique vocale des Grecs et des Romains.

Est-il possible d'assimiler, ainsi que le font D. Morin et D. Kienle, le jubilas au chant que j'appelle orné, à la mélopée de VAntiphonale missarum et des répons de l'office nocturne? Évidemment non. En premier lieu le jubilus est dépourvu de texte grammatical; en second lieu il n'exprime que la joie, l'exultation. Voilà deux points sur lesquels tous les écrivains ecclésiastiques sont d'accord.

Saint Augustin (vers 400) : « Quid est jubilare? In vocem erumpite « gaudiorum, si non potestis verborum. Non enim verbis jubilatur, sed « solum gaudentium sonitus redditur. » Bnarr, in ps. 65. (Ibid. in ps. 32,

Saint Jérôme (même époque) : « Jubilus dicitur quod nec verbis, nec « syllabis, nec litteris, nec voce potest erumpere aut comprehendere « quantum homo Deum debeat laudare. » In ps. 32.

Cassiodore (vers 540) : « Ecce iterum alleluiatica nobis gaudia redie- « runt : ecce breviter praecipitur ut Domino totius psalmi jubilatione « canitur. » Expos, in ps. 105.

Saint Grégoire (vers 590) : « Jubilum dicimus cum tantam laetitiam « corde concepimus, quantam sermonis efficacia non explemus, et tamen « mentis exsultatio haec quod sermone non explicat voce sonat. » Moral., 1. VIII, in cap. VIII beati Hiob (éd. bénéd., p. 285). I Or le chant mélismatique du Graduel et de l'office des Heures n'a aucun de ces deux caractères distinctifs : il s'associe à un texte grammatical, comme le chant psalmique; de plus il n'est pas spécialement affecté à l'expression de l'allégresse religieuse. Il traduit tous les sentiments, ce qui équivaut à n'en exprimer spécialement aucun. Les répons de la semaine sainte sont aussi chargés de notes que ceux de la semaine pascale; les Traits, monodies de la messe entièrement mélismatiques, i sont réservés pour les jours qui n'admettent point Valleluia : ils ne ' peuvent donc provenir des jubilations alléluiatiques. Tout au plus est-il possible d'admettre que les mélographes leur aient parfois emprunté

* Voir Ruelle dans la Revue des études grecques, janvier-mars 1889 (t. II, n» 5).

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