XXXII INTRODUCTION
En un mot je m'en tiens, jusqu'à preuve évidente du contraire, à cette conclusion suggérée par une longue et minutieuse étude, et d'ailleurs conforme à l'opinion des rédacteurs de la Paléographie bénédictine : De même que les chants antiques venus jusqu'à nous, toutes les mélodies de l'Antiphonaire romain pourvues d'un texte avaient à l'origine une mélopée à peu près syllabique^. C'est là le véritable chant, le chant de tous les âges, l'union parfaitement équilibrée du son musical et de la parole, tandis que la modulation mélismatique n'est qu'une forme arbitraire de l'art vocal, fondée sur le développement exagéré de l'élément mélodique : forme passagère, comme tout ce qui est irrationnel. Au reste la postérité ne s'y est pas trompée. Elle a pris dans les hymnes et antiennes syllabiques les premiers éléments de la jeune musique occidentale, et laissé à l'Église ses cantilènes longuement amplifiées.
b) Les personnes qui se sont rangées de mon côté dans la discussion précédente ne feront pas difficulté d'admettre, comme infiniment probable, le dernier point de ma thèse, à savoir : l'introduction du chant orné dans la liturgie romaine au temps de la domination byzantine, et l'influence prépondérante de la pratique des chrétiens orientaux dans la création du nouveau style mélodique. Loin d'être disposé aujourd'hui à reculer la date de cette évolution du goût musical, je suis plutôt porté à la faire descendre jusqu'à la moitié du VIP siècle, après le mouvement d'émigration provoqué chez les chrétiens de Syrie par la conquête musulmane. D. Morin dit à ce sujet : « Ces émigrations de moines semblent avoir « exercé une sorte de prestige sur l'imagination artistique de l'auteur. Il « y a quinze ans, il attribuait l'introduction de l'écriture neumatique en « Occident aux artistes clercs et laïques forcés de quitter Byzance et de « se réfugier en Italie, à la suite des décrets de l'empereur iconoclaste « Léon risaurien. Dans son dernier ouvrage, il sacrifie cette première
« bona, — ut videam bona, — ut videam bona, — ut videam bona, — ut videam bona, — « ut videam bona, — ut videam bona, — ut videam bona, — ut videam bona. »
Déjà au IXe siècle Amalaire a tenté une explication esthétique de ces répétitions de paroles (De eccl. off., 1. II, c. 39) : « Les redites se trouvent, non pas dans la partie initiale « de l'offertoire, rnais dans les versets. Au début, c'est le narrateur qui parle; les versets « disent les plaintes de Job infirme et dolent. Le malade, dont la respiration n'est ni « libre, ni vigoureuse, articule incomplètement et répète souvent les mots. L'auteur « de ce chant, voulant évoquer à notre imagination Job accablé de maux, a multiplié « les redites, à la manière des personnes souffrantes. »
' Un fait digne de remarque : les antiennes de communion qui ont échappé au remaniement des chants de la messe, effectué dans la dernière moitié du VII^ siècle (ci-dessus p. xxiii, note 4 et p. xxiv, note 2), ont toutes une mélopée syllabique.
INTRODUCTION. xxxiii
« conjecture à l'hypothèse du rôle principal attribué par lui à Sergius I, « rôle qui suppose nécessairement la connaissance des neumes dès la « seconde moitié du VII^ siècle, au plus tard » {Vér. orig., pp. 59-60). Eh oui, mes idées d'à présent diffèrent quelque peu de celles d'il y a dix-neuf ans; bien des questions, obscures alors pour moi, sont devenues claires depuis. Néanmoins mon hypothèse de 1S75 est restée en substance la même; pour l'adapter aux faits que je connais actuellement, il m'a suffi de la modifier légèrement, quant à la date et aux lieux. Je crois aujourd'hui, comme je croyais alors, que les musiciens hellènes ont joué à Rome un rôle important dans le développement du chant de l'Église, et qu'on leur doit notamment la connaissance de la théorie des modes ecclésiastiques, l'introduction des neumes, l'élaboration des chants ornés. Et comment ne croirais-je pas cela, alors que je ne rencontre que des termes grecs pour désigner, soit les modes (protos, deiUeros, tritos, tetrarios, anthentos, plagias), soit les signes neumatiques et les ornements de chant qui impliquent une exécution soignée (epiphonns, cephalictts, apostrophe , quilisma, anctis, oriscus, etc.)? Est-ce un corps de chantres romains qui a créé cette terminologie? Ou serait-ce saint Grégoire, qui avouait lui-même ne pas savoir le grec'? L'origine hellénique des cantilènes ornées de la liturgie latine se prouve aussi sûrement par la nomenclature neumatique que l'origine italienne du chant d'opéra par l'usage courant des termes iQQ.hn\({\JLes portamento, gruppetto, appoggiature, trille, tic. Au surplus les Grecs n'étaient-ils pas universellement considérés, au temps de Charlemagne, comme les vrais maîtres en musique et les instructeurs des Occidentaux (voir ci-dessous, p. 106)?
La modification apportée à mon hypothèse de 1875 est celle-ci. Je n'attribue plus à des Grecs de Byzance l'action exercée à Rome, mais aux chrétiens helléniques de la Syrie. Le grand rôle du siège apostolique d'Antioche dans l'institution de l'art sacré m'était inconnu il y a vingt ans, aussi bien que l'origine syrienne des papes musiciens de la fin du VIP siècle. D. Kienle (Viertelj., pp. 11 9- 120) combat mon idée en s'appuyant sur la forme actuelle des chants de la liturgie syriaque, forme qui rappellerait vivement celle de nos antiennes syllabiques. D'après les renseignements fournis à cet égard par un évêque indigène, les modulations de l'Église de Syrie remonteraient aux temps de saint Ephrem (fin du IV' siècle). C'est là assurément une belle antiquité. Mais il est à remarquer : 1° que l'évêque oriental a déclaré lui-même n'avoir
ï Epist. VII, 32, ad Anastasitim presb.(éd. bén., p. 879). « ...Et quamvis in multis occu- « patus, quamvis Graecae linguae nescius, in contentione tamen vestra judex resedi. »