VIII INTRODUCTION
sont peu occupés et ne les ont pas soumis à un classement détaillé'. Pour les hymnes, incontestablement les plus anciens chants ecclésiastiques conservés en Occident, il en est pis encore. Comme elles sont restées exclues de l'office local de Rome jusqu'en plein moyen âge (ci-après, p. 78), leurs mélodies n'ont été ni recueillies ni analysées dans les écrits théoriques"*, et ne nous sont transmises que par des documents assez jeunes. Pas plus que les répons et les antiennes de la messe, elles n'offrent un terrain propice à l'exploration historique.
La seconde raison qui nous a décidé en faveur des mélodies antiphoniques, c'est qu'elles ont pu, mieux que toutes les autres, résister aux défaillances de la mémoire, aux caprices du goût individuel. En effet, l'extrême simplicité de leur dessin, l'absence presque complète de groupes mélismatiques (à cet égard elles présentent avec les hymnes païens une analogie frappante), non
le XI« siècle. De là vient que leurs livres de chant ne sont pas supérieurs, pour l'authenticité des mélodies, aux autres recueils modernes. Deux faits suffiront à prouver notre assertion. — Le Liber Gradualis de D. Pothier contient 27 antiennes ad communionem (sur les 123 enregistrées par Réginon) qui ont perdu leur primitive forme modale. (Beaucoup d'entre elles sont mentionnées ci-après dans les notes du ch. VII, p. 194 et suiv.) — Le graduel Justus ut palma, que la Paléographie donne comme spécimen de la méthode suivie à Solesmes pour la restauration des chants grégoriens, est transcrit avec la mélodie dénaturée qui se lit partout aujourd'hui : c'est-à-dire dans un prétendu Ile mode irrégulier qui n'a aucune existence légitime. Or tout le groupe de chants auquel se rattache la mélodie du susdit graduel était du IV^ mode au temps d'Aurélien de Réomé, vers 850 (voir ci-après p. igg, note ij. A quoi sert de posséder la même mélodie en dix, vingt manuscrits du IXe siècle, tous parfaitement concordants, si l'on s'en remet aveuglément, pour les interpréter, à un traducteur plus jeune de trois cents ans et qui ne sait que la langue parlée de son temps ?
1 Réginon a recueilli dans son Tonaritis les introïts et les communions, ainsi qu'un petit choix de répons nocturnes. Aurélien cite en plus, pour chacun des modes, deux ou trois offertoires, mais il ne mentionne ni les graduels (sauf une exception au IV^ mode), ni les versets alléluiatiques, ni les traits. Il dit expressément que les morceaux de ce genre n'avaient pas de classement arrêté : « Responsoria autem gradalis officii et « tractus, nec ne alléluia, sed et prolixas antiphonas letaniarum atque Rogationum, Il ceterasque hujusmodi non operae pretium arbitratus sum huic inserere operi : praeser- II tim cum minime ignorem in his omnibus tonos posse reperiri, et non intromittantur « per tenores ceu introitus et reliqua istiusmodi : quin potissimum censui omittendum, M quia nec usus in sese sanctae retinet Ecclesiae. » Gerb. Script., t. I, p. 54.
2 Sauf une seule, conservée accidentellement dans un des mss. de VEnchiriadis, toutes les mélodies hymnétiques citées ci-après (pp. 70-80) ne me sont connues que par des manuscrits datant tout au plus du XlIIe siècle.
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moins que la brièveté de la plupart d'entre elles, font que les cantilènes de cette sorte ont pu être transmises sûrement, grâce à un enseignement oral bien organisé, jusqu'à l'époque, assez tardive, où leur contour mélodique a été précisé par une notation sans équivoque. De plus, comme leurs thèmes sont en nombre restreint, et que le môme air s'adapte à plusieurs textes, les chants issus d'une mélodie commune servent à se contrôler les uns les autres et, en cas de déviation, à se rectifier mutuellement.
Disons enfin que les antiennes de l'office présentent pour l'histoire de la musique un intérêt capital. Ce qui a passé du répertoire ecclésiastique dans l'art moderne provient, à cbup sûr, du chant des Heures, auquel l'élément laïque resta toujours associé dans une certaine mesure, et non pas des modulations de la messe, longues et compliquées, le domaine exclusif des chantres d'église.
Si, d'une part, l'analyse comparée des cantilènes antiphoniques et des restes musicaux du temps des Antonins nous permet de remonter aux origines même de la mélopée chrétienne, et, par delà l'époque romaine, jusqu'à la Grèce classique, d'autre part une étude attentive de la collection entière des chants de l'Église nous procure la possibilité de discerner plusieurs phases dans le développement subséquent de l'homophonie liturgique, depuis son établissement primitif jusqu'à l'époque où, sortant d'une longue obscurité, elle se montre dans les plus anciens monuments écrits.
En combinant les résultats d'une pareille investigation avec quelques données fournies par des documents de première main, contemporains des faits qu'ils font connaître, j'ai pu esquisser les divisions chronologiques de l'histoire du chant chrétien, telles que je les conçois, dans un discours prononcé à l'Académie de Belgique en i88g. Je le suppose connu de mes lecteurs.
Les idées que j'y ai exposées s'éloignent notablement des traditions enseignées dans les écrits traitant du chant de l'Eglise catholique. Elles ont soulevé de vives réclamations au sein des communautés monastiques adonnées à ce genre d'études. Ce qui a surtout offusqué mes vénérables contradicteurs, c'est mon attitude sceptique à l'.endroit du rôle communément attribué à