‹ La mélopée antique dans le chant de l'Église latine. Suite et complément de l'Histoire et théorie de la musique de l'antiquitéChapitre 33 sur 155 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

LES CHANTS ANTIPHONIQUES DE L'OFFICE ROMAIN. Section I. — Origines.

§ 5g. Enfin nous arrivons à l'objet spécial de notre examen : les antiennes de l'office des Heures. Nous n'avons plus affaire ici à une poésie musicale d'inspiration individuelle et dont tous les éléments techniques — mètre, rythme, mélos — sont pris dans l'art gréco-romain ; à un genre de chant resté à moitié hors de l'église et destiné par sa nature même à servir de trait d'union entre la vie privée et le culte public. Les cantilènes dont nous nous occuperons désormais ont généralement pour texte les paroles même de l'Ecriture sainte; elles ne connaissent d'autre rythme que le parallélisme de la poésie des Hébreux et n'ont retenu de la musique de l'antiquité profane que l'élément imposé par le milieu historique et social : les modes sous leur forme concrète, c'est-à-dire les motifs mélodiques généralement répandus dans le monde romain. Le domaine exclusif du chant antiphonique est le service divin.

§ 60. 1^' antiphone ou antienne constitue une partie essentielle de la psalmodie à deux chœurs alternatifs; c'est une cantilène entonnée par le préchantre avant le psaume ou le cantique biblique, et qui se répète en chœur, le psaume ou le cantique terminé. Musicalement elle forme l'introduction et le final du chant psalmique, auquel elle se relie par la communauté de mode'.

« Le pèlerinage de Silvia aux lieux saints (de 385 à 388), le plus ancien document latin qui mentionne ce genre de chant, énumère toujours séparément les antiphonae et-

§ 6i. Aussi bien son origine est purement musicale. On a vu que chez les Anciens tout morceau de chant était précédé d'un prélude instrumental (p. 34), dont le but technique était d'inculquer à l'auditeur (et à l'exécutant lui-même) le ton et le mode de la mélodie vocale. Lorsque l'Église adopta la psalmodie collective, une formule musicale de même genre devint indispensable pour indiquer au chœur des fidèles l'air et le diapason du psaume à chanter. Or les instruments n'ayant pas accès au sanctuaire, leur rôle passa à la voix du préchantre, et le prélude se transforma en une antienne ^ tantôt vocalisée sans autre texte que les syllabes du mot hébraïque Alléluia, tantôt chantée sur un verset tiré de la Bible.

Aux premiers temps du chant antiphonique, la mélodie du psaume, susceptible d'une assez grande variété^, était donc musicalement le principal ; l'antienne, très courte sans doute, n'était que l'accessoire : une simple entrée en matière^, servant aussi de formule terminativC. Plus tard le rapport s'intervertit. L'introduction mélodique prit souvent de l'extension, attirant à elle tout l'intérêt musical : on la reprit parfois dans le corps du psaume en guise de refrain périodique^; les cantilènes psalmo-

les psalini. Voir Duchesne, Origines du culte chrétien, p. 46g et suiv. — L'écrivain ecclésiastique Cassien (vers 420) fait également la distinction très nette. « Quidam enim « vicenos seu trecenos psalinos, et hos ipsos antiphonaruin protelatos inelodiis, et adjunc- « tione quarumdam modulationum debere dici singulis noctibus censuerunt. » De coenobioruin institutis, 1. II, c. 2. Magna Bibl. vet. Patr., t. VII, p. 20. — Le mot antiphona est étranger au vocabulaire de saint Ambroise, de saint Jérôme, de saint Augustin.

I « Antiphona inchoatur ab uno unius chori, et ad ejus symphoniam psalmus cantatur « per duos choros. » Amal., Ojf. eccl., 1. IV, c. 7. — « Recte secundinn ejus tonum melodia « psalmi informatur. » Durand, liturgiste du XlIIe siècle, cité par d'Ortigue, Dictionnaire de plain-chant, p. 132. — « Sententias illas quae psalmos antecedunt et cantica usu « vocari antiphonas, non quia alternatim a diversis choris cantentur ; sed quia sicut « claves et indices, ad quorum modulationem ac sonum sequens canticum psalmusque « alternatim cantatur. » Ant. Ferez, ibid.

* Au X« siècle encore les psaumes avaient des intonations plus diverses qu'aujourd'hui. Voir la Commemoratio dans Gerbert, Script., t. I, p. 213 et suiv.

3 Ce que les Anciens appelaient un endosiinon. Voir ci-dessus, p. 34, note 3.

4 La répétition de l'antienne après la doxologie date de l'époque primitive. « Hanc « vero glorificationem Trinitatis tantummodo solere antiphona terminari [audivimus] . » Cassien, De coen. instit., 1. II, c. 8. Magn. Bibl. vet. Patr., t. VII, p. 2t..

5 Cette combinaison est usitée pour le psaume 94, Venite, exsultemus Domino : régulièrement à rinvitatoire, par exception au III'' nocturne de l'Epiphanie.

diques, au contraire, se convertirent à la longue en une formule stéréotypée pour chaque mode.

§ 62. Instituée par l'Eglise d'Antioche au milieu du IV" siècle', la psalmodie antiphonique se propagea rapidement \ Milan fut la y première ville d'Occident où elle prit pied. Saint Ambroise l'intro- v duisit dans le service quotidien du culte, en même temps que ses hymnes, et la plupart des autres communautés catholiques d'Italie, de France et d'Espagne en firent autant^

Rome, on l'a vu, n'accueillit pas les hymnes dans son office local (p. 78) ; mais elle adopta la psalmodie antiphonique au temps du pape saint Célestin I (422-432), peu d'années après le/ pillage d'Alaric^ A partir de cette époque, l'histoire du chant liturgique se concentre entièrement dans la métropole de la chrétienté occidentale ; c'est là que l'art ecclésiastique devait parcourir toutes les phases de son évolution. Déjà saint Léon le Grand (440-461), le deuxième successeur de Célestin, donna une organisation durable au chant de l'office en établissant dans le voisinage immédiat de la basilique de Saint-Pierre une | communauté monastique spécialement chargée du service des Heures canoniques. Ce monastère, placé sous l'invocation des SS. Jean et Paul 5, et auquel deux autres vinrent s'adjoindre par

ï Cf. Orig. du chant liturg., p. 14, note 3.

2 L'auteur de la Peregrinatio ad loca sancta entendit chanter ainsi l'office à Jérusaleno de 385 à 388. Cf. Duchesne, Orig. du culte chrétien, p. 472 et suiv.

3 Nous avons à cet égard le témoignage d'un contemporain, d'un familier de saint Ambroise, son secrétaire [notariiis) : « Hoc in tempore primum antiphonae, hymni ac « vigiliae in ecclesia Mediolanensi celebrari coeperunt. Cujus celebritatis devotio usque « in hodiernum diem, non solum in eadem ecclesia, verum per omnes pêne occidentis « provincias manet. » Paulin, Vita S. Ambrosii, 13 (dans l'éd. bénéd. des oeuvres du saint, t. II, appendice, p. iv).

4 Orig. du chant liturg., p. 14.

5 Voici ce que nous lisons à ce sujet dans le Liber Pontificalis de M. l'abbé Duchesne : « Léo, natione Tuscus... sedit annos XXL.. Hic constituit monasterium apud beatum Petrum « apostolum, quod nuncupatur sanctorum Johannis et Pauli. » T I, pp. 238-239; 241 note ii. Avant Léon le Grand déjà, le pape Xyste (432-440), successeur immédiat de Célestin I, avait fondé un monastère ad Catacumbas, pour y entretenir l'office divin avec une régularité qu'on n'eût pu obtenir du seul clergé paroissial. Ibid., p. 236, note 13. La plupart des moines employés à chanter l'office étaient laïques. Ibid., p. 410, note 6. Dans un sermon prononcé le jour de la fête de la Chaire de Saint-Pierre à Rome, Léon le Grand fait allusion au chant antiphonique. « In illa (solemnitate) alternantibus hymnîdicis (1 angcloium choris est ineffabiliter coronatus (princeps apostolorum).... Hinc ergo suaviter

la suite', fut le berceau de la schola pontificale. Ses prieurs exerçaient les fonctions à'archichantre à l'église Saint-Pierre % et avaient mission d'instruire leurs subordonnés, clercs ou laïques, dans la pratique de la cantilena romana ^. Sans doute ils étaient chargés aussi d'adapter des mélodies aux textes liturgiques qui, à mesure des besoins du culte, vinrent s'ajouter successivement au fonds primitif des chants de l'ofiice.

§ 63. L'élaboration de l'ancien recueil des cantilènes antiphoniques suivit ainsi pas à pas le développement de la liturgie romaine, depuis le commencement du V" siècle jusqu'à la fin du VIP, époque où la collection paraît s'être incorporé ses derniers éléments. C'est à l'ombre du sanctuaire apostolique que s'éleva ce monument primitif de la musique chrétienne, l'Antiphonaire romain, dont les chants retentissent aujourd'hui dans les cinq parties du monde, — a solis ortu usqiie ad occasum, — partout où les louanges de Dieu se célèbrent dans l'antique langue du Latium.

Section II. — Les modes du chant antiphonique.

§ 64. Nous retrouverons ici toutes les formes et combinaisons modales que l'hymnodie latine a prises à l'art antique (ci-dessus, p. 68 et suiv.). Aucune différence dans la structure harmonique des échelles n'arrêtera notre attention. Mais comme l'examen portera sur des centaines de chants, nous aurons l'occasion de constater une diversité beaucoup plus grande dans la facture de la mélodie ; à côté d'antiennes très courtes, syllabiques, comme celles du psautier hebdomadaire, nous rencontrerons des cantilènes amplement développées et parsemées de mélismes, surtout parmi les

« modulantium symphoniae resonent... Nihil dissonum comprehendatur in vocibus. » S. Leonis opéra. Lyon, Certe, 1700, t. I, p. 184.

» L'existence d'un second monastère, dédié à Saint-Martin, se constate pour la dernière moitié du VII^ siècle (voir la note suivante) ; le troisième (Saint-Étienne) est nommé avec les deux autres, sous Grégoire III (731-741). Duchesne, Lib. Pont., t. I, p. 422.

2 II en fut du moins ainsi pour l'abbé Jean, le prieur du monastère de Saint-Martin, que le pape Agathon envoya en Angleterre, l'an 680, pour y enseigner le chant de l'office, tel qu'il avait été récemment réorganisé à la basilique pontificale. Voir les extraits de Bède dans les Orig. du chant lit., p. 63.

3 Voir la lettre du pape Paul is"" (757-767), Ibid., p. 67.

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