‹ La mélopée antique dans le chant de l'Église latine. Suite et complément de l'Histoire et théorie de la musique de l'antiquitéChapitre 5 sur 155 · XII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XII INTRODUCTION

dans l'Église latine. Nul d'entre eux, que je sache, n'a entrepris de démontrer l'impossibilité du système historique qui m'a été suggéré par une étude purement objective des monuments de l'art ecclésiastique et des documents qui s'y rapportent.

Pour justifier mon dire, je vais transcrire à nouveau mes propositions fondamentales avec un résumé de mes arguments et des réponses qu'on y a opposées. Cette revue sommaire me permettra de répondre en même temps aux nouvelles objections qui se sont produites depuis la seconde édition de mon Discours, et d'élucider certains points encore obscurs pour moi il y a trois ans. Afin de simplifier les discussions à venir, j'énoncerai mes assertions sous une forme nettement affirmative, et je n'appuierai mes raisonnements que sur des textes reconnus authentiques par mes adversaires ^

Ma première thèse :

I. La tradition qui fait de saint Grégoire le Grand le législateur du chant liturgique et le compilateur des mélodies de l'Antiphonaire n^a aucun fond historique ni aucune vraisemblance.

II. a) C'est une légende qui a pris naissance sous Charlemagne, au plus tôt. b) Amplifiée au cours du IX' siècle, elle a reçu sa forme définitive dans le célèbre écrit de Jean Diacre, z) Elle n'a été généralement acceptée qu'à partir du XI' siècle.

Voici les raisons que j'ai fait valoir à l'appui de la première partie de ma thèse, et les réponses de mes contradicteurs.

i* Le manque absolu, dans les nombreux écrits de saint Grégoire, de toute allusion directe ou indirecte aux faits visés par la tradition, de tout témoignage d'intérêt pour la pratique du chant sacré : particularités rendues plus significatives encore par le décret du synode de 595, qui interdit aux prêtres et aux diacres de participer au chant liturgique proprement dit, et de s'occuper de la culture de leur voix. Seul D. Morin, dans son premier article, a essayé d'affaiblir l'argument en m'opposant une lettre de saint Grégoire, adressée à l'évêque de Syracuse. Je n'ai pas eu de peine à lui montrer que ce document était invoqué à tort et n'avait rien à voir ici (Orig. du chant lit., pp. 86 et suiv.). Dans son second travail mon respectable contradicteur n'est plus revenu sur son

I C'est pourquoi je m'abstiendrai d'invoquer le témoignage d'Amalaire, dont les écrits ont été falsifiés, si l'on en croit D. Germain Morin, qui s'est engagé à en donner une édition critique. Les renseignements donnés par les contemporains du diacre de Metz suffisent amplement pour tirer au clair la question actuelle.

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objection : je puis donc la considérer, au moins momentanément, comme écartée.

2° Le silence gardé au sujet des mêmes faits par les plus anciens biographes de Grégoire I : l'auteur de la notice du Liber Pontificalis, Isidore de Séville, Bède le Vénérable, Paul Diacre. Aucun des défenseurs de la tradition n'a tenté une explication quelconque de ce mutisme unanime : l'argument est resté sans réponse.

3° L'impossibilité de faire remonter jusqu'aux premières années du VII® siècle VAniiphonarius gregorianus, manifestement contemporain du sacramentaire dit grégorien, lequel est assigné par le liturgiste le plus autorisé de notre temps, M, l'abbé Duchesne, au pontificat d'Hadrien I, de 772 à 795 (Orig. du culte chrétien^ pp. 114-119). Cet argument n'est pas contesté davantage. L'anonyme de Solesmes se borne à prouver très doctement (p. ig) que « VAntiphonale missarum encore « en usage aujourd'hui, mais dégagé de ses adjonctions postérieures % « existait déjà avant Grégoire II » (715-731). Le savant moine aurait pu s'abstenir, me paraît-il, d'enfoncer une porte ouverte. N'avais-je pas démontré auparavant dans mon discours académique {Orig. du chant, lit., p. 19) que la composition des mélodies du Graduel, et a fortiori l'ordonnance des textes, était complètement terminée avant l'intercalation des messes pour les jeudis du Carême, au temps de Grégoire II ? — Quoi qu'il en soit, le fait paraît décisif à l'écrivain, et justifie pleinement, selon lui, l'attribution de VAntiphonale missarum à Grégoire I. Sans pousser plus loin la discussion, le P. Bénédictin conclut par cette phrase étonnante : « Il nous suffit d'être rentrés en possession (!), et nous croyons ici que, « à si faible distance du premier occupant, possession vaut titre. » Je ne m'attendais pas, je l'avoue, à voir invoquer cet axiome de droit dans une discussion historique. Y a-t-il donc prescription en pareille matière? et l'histoire n'est-elle pas un procès toujours sujet à revision? Au surplus on est mal venu à parler de « faible distance » lorsqu'il s'agit d'au moins iio ans : ce n'est pas là une quantité négligeable. L'écrivain n'aurait pas dû perdre de vue un détail important : à savoir que dans cet espace, sauté si lestement, ont vécu les papes pour lesquels je revendique l'honneur d'avoir mis la dernière main au répertoire musical de l'Église catholique. Esquiver une question embarrassante n'équivaut pas à la résoudre.

ï Jusqu'à présent les écrivains ecclésiastiques se sont totalement abstenus de désigner avec précision les offices qu'ils considèrent comme « grégoriens », ce qui empêche d'engager avec eux une discussion de détail.

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