XIV INTRODUCTION
Nous venons de passer en revue les réponses faites à la partie négative de notre thèse (I); passons à la partie positive (II).
a) Une preuve, selon nous irrécusable, du caractère apocryphe des récits qui présentent Grégoire I comme l'organisateur du chant d'église, c'est qu'il est possible de déterminer, à peu d'années près, l'époque où ces récits ont commencé à se produire, et de suivre pas à pas leur développement ultérieur. Quand on se trouve tout à coup en face d'une tradition complète, donnée par celui qui l'enregistre le premier comme acceptée de son temps, on peut supposer qu'elle existait déjà auparavant sous forme de récit oral: mais lorsqu'on la surprend au moment même de sa formation, et encore à l'état embryonnaire, la chose est toute différente. Or l'histoire entière de la tradition grégorienne se déroule au IX* siècle : elle a ses humbles commencements sous Charlemagne et son aboutissement vers 880.
En écrivant son premier article, D. Morin s'était attaché à démontrer l'existence de la susdite tradition pendant l'espace de temps qui sépare le pontificat de Grégoire I de la fondation de l'empire d'Occident. Il m'avait opposé deux textes d'origine anglo-saxonne; le plus ancien, de l'évêque Aldhelm de Sherborne (vers 680), le second d'Egbert, évêque d'York (732-766).
J'ai écarté le premier comme étranger à la question {Orig. du chant lit., p. 80). D. M. a renoncé à s'en prévaloir dans son travail développé, où il constate explicitement le silence absolu du VIP siècle, et implicitement celui de la première moitié du VHP. Quant au texte d'Egbert, je l'avais récusé pour deux raisons : i° il se lit dans un ouvrage dont l'authenticité a été mise en doute par un éminent liturgiste; 2° son contenu et sa rédaction dénoncent une interpolation postérieure à Jean Diacre (Orig. du chant lit., ibid.). Notre savant Bénédictin belge maintient l'authenticité intégrale des passages en question (Vér. orig., pp. 33-37). S'appuyant sur des autorités nombreuses, il affirme les droits d'Egbert à la paternité du Paenitentialis ; d'autre part il nie l'intervention d'un interpolateur. Quant à mon premier argument, emprunté à Mansi, je l'abandonne volontiers, m'inclinant devant l'opinion de tant de doctes personnages. Il m'en coûte d'autant moins que je n'aurai nulle peine à défendre ma seconde assertion. Examinons donc à nouveau les paroles attribuées à l'évêque northumbrien.
« Notre Eglise d'Angleterre observe le jeûne du premier mois pendant « la semaine initiale du Carême, ainsi que Ta ordonné et prescrit, par le « ministère de notre docteur Augustin, le bienheureux Grégoire, fondateur « de notre Eglise.... Quant au jeûne du quatrième mois, le même
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« saint Grégoire, dans son Antiphonaire et son Missel, et par l'inter- « médiaire de son légat susdit, en a prescrit la célébration à l'Église « d'Angleterre durant la semaine après la Pentecôte. Tout ceci est attesté « non seulement par nos antiphonaires, mais aussi par ceux que nous « avons examinés et confrontés avec les missels déposés auprès du « tombeau des apôtres Pierre et Paul. » (Le texte latin dans les Orig. dît chant lit., p. Se, A et B).
Si le passage est authentique, nous devons tenir pour certain que dès le milieu du VIII'' siècle il existait à la basilique de Saint-Pierre un ou plusieurs antiphonaires reconnus par toute la chrétienté comme provenant de saint Grégoire lui-même, livres que les évêques des contrées les plus lointaines venaient consulter pour trancher des points douteux, non seulement en matière de chant, mais aussi en d'autres matières liturgiques. Or cela est absolument inconciliable avec l'ensemble des textes connus. En effet, si Rome, le centre de la catholicité, eût pu exhiber déjà vers 760 un document réputé grégorien, et revêtu par là d'une autorité en quelque sorte canonique, comment, 70 ans plus tard, Walafrid Strabon et Hildemar se seraient-ils bornés à parler de la rédaction de l'Antiphonaire par saint Grégoire comme d'un simple « on-dit », une opinion individuelle, arbitraire? (Voir D. Morin, Vér. orig., pp. 14-15.) Comment un évêque orthodoxe, un saint, Agobard de Lyon, aurait-il pu, sans encourir les censures ecclésiastiques, écrire sa virulente diatribe contre ÏAntiphonale missarum, y signaler des inepties, des mensonges, voire des blasphèmes', et nier ouvertement l'origine grégorienne du recueil? Enfin, comment aurait-il pu s'exprimer sur le compte des partisans d'une telle origine en ces termes méprisants :
« De ce que l'inscription servant de titre au susdit livre met en avant « le nom d'un Gregoriiis praesid, certaines gens ont pris de là prétexte « pour s'imaginer {putant qtiidani) que le recueil a été composé par le « bienheureux Grégoire, pontife de Rome et docteur très-illustre, etc. » (Le texte latin chez D. M., Vér. orig., p. 15).
N'est-il pas clair comme le jour que, à la date où ces lignes furent tracées, personne ne soupçonnait l'existence du fameux document authentique, et l'opinion qui faisait de saint Grégoire le rédacteur de l'Antiphonaire ne comptait encore que des partisans clair-semés et sans autorité? Assurément les quidam désignés par Agobard ne sont pas des
I « Hac de causa et Antiphonarium pro viribus nostris magna ex parte correximus, « amputatis his quae vel superflua, vel levia, vel mendacia aut blasphéma videbantur. » De corrections Antiphonarii, c. 3 {Patrol. de Migne, t. 104, p. 330).