XVI INTRODUCTION
princes de l'Église, encore moins des souverains Pontifes. Croire qu'au IX* siècle le primat des Gaules se soit insurgé contre une ancienne tradition patronnée par Rome, me paraît inadmissible de tout point. Donc, quel que soit l'auteur du Paenitentialis, les phrases où il est question de l'Antiphonaire n'ont pas été écrites au VHP siècle, ni même pendant la première moitié du IX*. Et ainsi s'évanouit l'unique témoin que les tradionalistes ont réussi à découvrir pour toute la période antérieure à Charlemagne.
Mon respectable contradicteur signale un vestige de la tradition grégorienne tout à fait vers la fin du VHP siècle. Sur la foi d'un biographe d'Hadrien II (867-872), il attribue au premier Hadrien (772-795) la composition des vers visés par Agobard :
Gregorius praesul, ineritis et nomine dignns, Unde genus ducit snviimim conscendit honorem.
Pour ma part, je ne vois aucun inconvénient à faire honneur de ces hexamètres à l'illustre pape, l'ami du futur empereur d'Occident. Toutefois cela se concilie assez mal avec la manière dédaigneuse dont Agobard parle du célèbre distique. Et à ce propos je me permettrai une dernière observation. S'il est vrai, comme le dit D. Morin, que les mots tinde genus ducit désignent sans équivoque possible Grégoire I, comment se fait-il qu'un évêque lettré, savant, presque contemporain d'Hadrien, ait refusé de reconnaître le saint pontife dans le Gregorius praesul?
b) Comme j'admets pleinement l'existence d'une tradition grégorienne depuis Charlemagne, mes dissentiments avec les PP. Bénédictins ne portent plus, à partir de cette époque, sur les faits ni sur les textes, mais sur la manière d'interpréter les uns et les autres. Je dois à la vérité de déclarer que les documents insérés dans la brochure de D. Morin ont complètement élucidé ce qui restait obscur pour moi dans l'histoire du progrès et du triomphe final de l'idée grégorienne à Rome. Évidemment le rescrit du pape Léon IV (847-855) marque le moment où la tradition reçoit sa consécration suprême. L'intrépide fondateur de la cité Léonine, le destructeur de la puissance sarrasine en Italie, proclame les chants ecclésiastiques l'œuvre personnelle du saint pontife qui en des temps lointains avait su dompter la sauvagerie lombarde et préserver Rome de toute profanation ^ Dans cette page caractéristique, le plus austère et
I On sait que sous le pape Serge II, au mois d'août 846, moins d'un an avant l'avènement de Léon IV, une bande de Sarrasins, venue par mer et par le Tibre, avait saccagé et pillé les deux plus vénérables basiliques de la chrétienté : Saint-Pierre au Vatican et Saint-Paul hors les murs.
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le moins artiste des papes connus dans l'histoire est célébré comme l'auteur des mélodies du sanctuaire, comme un musicien inspiré dont les cantilènes ont une douceur sans égale'.
Les découvertes de D. Morin m'ont permis aussi, je me plais à le reconnaître, une vue plus nette de l'œuvre de Jean Diacre. Tout me porte à croire maintenant que, dans le paragraphe où il traite des réformes musicales de saint Grégoire, le zélé panégyriste se sera contenté de mettre par écrit les anecdotes qui circulaient parmi le monde ecclésiastique de Rome au temps du pape Jean VIII (872-882). Ce que je continue à laisser au compte de l'hagiographe, ce sont ses incroyables bévues historiques, ses lourdes railleries sur les Français et les Allemands, nations également impopulaires à Rome depuis la décadence du pouvoir impérial^.
c) L'attitude négative des musicistes franks à l'endroit de l'origine grégorienne des mélodies ecclésiastiques (Orig. du chant lit., p. 86) n'a pas été contestée, que je sache. Il est certain que, malgré l'appui de Rome, la narration de Jean Diacre ne reçut pas un accueil empressé au delà des Alpes. Réginon de Prum, ne se souciant pas apparemment de la nier, ni d'y donner une adhésion explicite, se tire d'affaire d'une manière assez originale. Après avoir reproduit au début de son Tonarius quelques extraits de la littérature patrologique relatifs au chant : le récit de la vision de saint Ignace d'Antioche (institution de l'antiphonie), un passage de saint Jérôme, un autre d'Isidore de Séville, il donne sans commentaire le décret grégorien de 595, qui interdit le chant aux prêtres et aux diacres. Quant à Hucbald et à l'auteur de VEnchiriadis, ils ne prononcent pas le nom de saint Grégoire. Guy d'Arezzo, le premier, enseigne la doctrine incontestée depuis lors : après lui la cantilena romana devient le chant grégorien.
Il me reste à remarquer toutefois que l'Église s'est abstenue de sanctionner solennellement la tradition en l'accueillant dans les textes liturgiques. Les leçons de l'office de saint Grégoire ne parlent pas de la compilation des chants de l'Antiphonaire. Elles disent simplement : « Apud
1 « Qui plane sanctissimus papa Gregorius.... sapiens pastor fuit, et copiosos ad « humanam salutem edidit (cantus) et sonum.... quem in ecclesia vel ubique canimus « musicis artibus opéra plurima ad excitandos vel commovendos intentius humanos « fecerit animos, ita ut non tantum ecclesiasticos, sed etiam rudes et duros animos « artificiose modulationis sonitu ad ecclesias convocaret. » Vér.orig., p. 11.
2 Gregorovius, Geschichte der Stadt Rom im Mittelalter, 3^ éd., Stuttgard, t. III, p. 171 et suiv.