DU NERF OLFACTIF
Nous pensons, avec un certain nombre d'auteurs, que ces nerfs olfactifs méritent leur nom et servent réellement et uniquement à l'olfaction, à l'exclusion de tout autre nerf. Une présomption à ce sujet est fournie par l'embryogénie. Ce nerf se forme aux dépens d'une vésicule cérébrale accessoire, comme la rétine et lenerf acoustique. En anatomie comparée on voit d'une manière constante le volume du bulbe olfactif être en rapport avec la puissance de l'odorat ; partout on rencontre ces nerfs olfactifs, dans les animaux aériens, comme dans les animaux aquatiques ; tandis que le développement du trijumeau, n'est pas en rapport proportionnel avec l'odorat. L' anatomie qui doit toujours servis de guide à la physiologie, nous apprend donc que ce nerf doit servir à l'olfaction. Un certain nombre d'expériences directes ont été faites : les plus concluantes sont celles qui ont été entreprises par MM. Vulpian et Philippeaux, par Prévost, élève de M. le professeur Vulpian, et enfinpar SchifF. Ces expériences^ dont je ne donnerai pas le détail, ont porté sur des chiens. M. Vulpian détruisait le lobe olfactif;
lorsque l'animal était rétabli, il le faisait jeûner, et l'obligeait à trouver, à l'aide du flair, la nourriture qu'on avait cachée. L'observation fit alors remarquer que l'animal soumis à cet expérience ne retrouvait jamais les aliments dont il était avide. M. Vulpian a toujours eu soin dans ce cas de se servir de chiens de chasse dont le flair est très développé.
Prévost a donné cinq expériences très-bien faites qui confirment que la destruction de la première paire abolit l'olfaction ; mais il fait remarquer que la plus petite partie du lobe laissée intacte suffit pour rétablir la sensibilité olfactive.
Schifîn'a opéré que sur des animaux à la mamelle; mais ces animaux n'étaient plus capables de retrouver le mamelon maternel. J'ai cherché à reproduire l'expérimentation de M. Vulpian, mais non sans difficulté.
l""* Expérience. — Sur un chien terrier-bull, opéré le 13 juillet, après avoir injecté du chloral dans les veines. M, Bochefontaine et moi avons ouvert la cavité du crâne à la partie postérieure du sinus frontal. Après incision de la dure-mère, nous avons coupé, avec un bistouri, la partie antérieure des lobes cérébraux. Le sinus veineux longitudinal supérieur fut ouvert, les artères cérébrales antérieures ouvertes ; il en résulta une hémorrhagie très-considérable; le chien mourut le 15, dans la journée, avec de l'encéphalite, et des hémorrhagies méningées.
IP Expérience. — Chien chloralisé opéré le 14 juillet à 3 heures de l'après-midi, par M. Bochefontaine. Nous pénétrâmes par la partie antérieure des sinus frontaux
et à l'aide d'une pincé coupante, ayant pratiqué une très-petite ouverture à la paroi postérieure des sinus frontaux, nous introduisîmes un ébauchoir qui fut promené dans la cavité du crâne et détruisit les lobes. Il n'y eut pas d'écoulement de sang. Ce mode opératoire est bien préférable au précédent à cause de la petitesse relative de l'ouverture du crâne, et de l'absenca d'hémorrhagie dans l'intérieur du cerveau. Ce chien succomba à une pleurésie purulente, le 16 juillet. Pendant le cours de l'opération, il se produisit un phénomène intéressant : après l'enlèvement de la paroi osseuse extérieure du sinus frontal, la muqueuse restait intacte.
A chaque mouvement d'inspiration la muqueuse était soulevée, etâ chaque mouvement respiratoire elle était déprimée.
IIP Expérience. — Chienne terrier-bull, chloralisée le 15 juillet 1878, à 5 heures de l'après-midi. Nous répétâmes la même opération que précédemment, et avec un succès égal quant au manuel opératoire ; il n'y eut pas d'écoulement de sang, l'animal se tira bien du chloral ; il mourut subitement dans la nuit, d'hémorrhagie méningée.
Expérience. — 17 juillet, 3 heures, chien demi épagneul blanc taché de noir, opéré par M. Bochefontaine. Injection de 6 grammes de chloral dansles veines.
Ouverture des sinus frontaux et du crâne par le manuel opératoire déjà indiqué. On introduit un ébauchoir entre la dure-mère et le cerveau â la partie antérieure; on écrase les lobes olfactifs, immédiatement en
avant des lobes frontaux. Ce chien survécut à l'opération; le 19 juillet il commençait à reprendre sa vie habituelle. Il me sembla avoir absolument perdu l'odorat: lorsqu'il commença à manger on remarqua qu'il ne flairait plus ses aliments avant de les prendre, il se jetait sur tout ce qu'il rencontrait, sans en excepter ses excréments , que l'animal ne rejetait qu'après que l'impression du goût lui eût fait reconnaître son erreur.
Le 23, je lui présente de la viande de chien. Il la mange sans hésiter, ce que ne font jamais les autres chiens à moins qu'ils ne soient extrêmement affamés.
Le 25 juillet je présente à l'animal des morceaux de viande trempés dans du chloroforme, de la benzine et de l'amitioniaque. Il les mange sans les flairer, mais après l'impression de l'ammoniaque sur la langue il donne des signes de douleur.
Aucun autre chien du chenil n'a voulu prendre d'aliments ainsi préparés.
Cette observation est donc absolument confirmative du rôle olfactif du nerf olfactif.
La preuve des relations qui existent entre les nerfs olfactifs et l'organe de l'olfaction nous est encore fournie par des faits pathologiques Ces faits sont de deux ordres :
1° Absence congénitale des nerfs olfactifs ;
2° Leur destruction par un processus pathologique quelconque : tumeurs, blessures.
Cloquet le premier, Longet ensuite, ont recueilli un certain nombre de ces cas. En voici la liste avec ceux que j'ai pu ajouter:
Eustache Rudius, Paw, Roliînck, Fahner, Rosen-
mûUer, Serutti, Valentin, Pressât, ont rapporté des cas d'absence congénitale des nerfs olfactifs avec anosmie congénitale.
Bonet, Morgagni, Bâillon, Loder, Oppert, Serres, Vidal, Leblond, Weir-Mitchel , J.-L. Prévost et Vulpian, les Transactions de la Société pathologique de Londres, W. Ogle, Fletcher et Ransome, Hughlings- Jackson ont cité des cas d'abolition de l'odorat consécutifs à une destruction des nerfs par tumeurs ou blessures ou dans les rarnollissements cérébraux. Ces faits ont été suivis d'anosmie. Il faut y ajouter ceux c[ue j'ai cités dans l'observation de Vedrénes, page 73.
Longet, Béclard, Vulpian, Duval, Beaunis, se prononcent nettement en faveur de l'usage purement olfactif des nerfs olfactifs en s'appuyant sur ces observations dont je viens de donner l'indication, et d'autre part sur les expériences dont j'ai parlé plus haut; la seule de mes expériences qui a réussi confirme aussi cette manière de voir. D'autre part Colin (Traité de phys. comparée, p. 309) prétend que les nerfs de la 3® paire sont insensibles au contact des corps étrangers, mais il se contente d'une affirmation sans donner d'expérience. Si ce fait était vrai, il compléterait l'analogie qu'on peut trouver entre les nerfs olfactifs et les autres nerfs sensoriels : i° développement aux dépens d'une vésicule cérébrale spéciale ; 2° structure particulière du tube nerveux; 3° insensibilité à un autre excitant que l'excitation sensorielle ,
Mais cette opinion n'a pas été acceptée sans conteste, et, sans parler de Diemerbroeck et Méry, le physiologiste le plus illustre de notre temps a recueilli et publié
une observation d'absence congénitale de nerfs olfactifs avec persistance de l'odorat. (Claude Bernard, système nerveux, t. II, obs. de Lemens, p. 234.) Mais Cl. Bernard dit lui-même que ces renseignements sur l'état de l'olfaction n'ont été pris qu'après la mort, et on peut également combattre le principal argument sur lequel il s'appuie pour démontrer que cette femme odorait. Il dit qu'en entrant dans une chambre où on avait beaucoup fumé elle se hâtait d'ouvrir )a fenêtre. Mais dans^l'observationde Vedrénes, citée page 73, on trouve que la fumée de tabac produit une sensation douloureuse sur la muqueuse du soldat en expérience, sans que l'odeur du tabac soit reconnue.
Du reste Cl. Bernard, en terminant son étude sur l'odorat écrit: «De tout ce que nous avons dit sur le sens de l'olfaction, je ne voudrais tirer aucune conclusion définitive. » A l'époque ou Cl. Bernard écrivait son livre, il faisait remarquer qu'il y avait encore beacoup à faire sur cette question, et il engageait les expérimentateurs à pousser dans cette direction. C'est ce qu'ont fait MM. Prévost, SchifF, Vulpian,qui ont levé les doutes sur cette question, autant qu'il est possible de le faire. Mais il ne faut pas dire que Cl. Bernard ne reconnaîtrait pas aux nerfs olfactifs leur propriété sensorielle, et j'ai cité à dessein sa dernière phrase pour montrer cju'il n'avait pas voulu conclure.
Pour que la tache olfactive reçoive l'impression de l'air, il faut que celui-ci vienne d'avant en arrière. On odore moins bien d'arrière en avant; il faut en outre de courtes et petites inspirations.