‹ La mémoire chez convolutaChapitre 15 sur 70 · V. aux documents · texte numérisé non relu

V. aux documents

— 45 — | Leurs oscillations sont alors, pourune longue période, celles par exemple des jours suivants :

Premier jour

Pleine mer, midi 27.

Les C. disparaissent de la plage de 10 heures du matin à 2 h. 4o dusoir,

Les C. amnésiques montent de la surface du sable à la surface de l’eau de 5 heures du matin à 7 h. 30, et descendent à

la surface du sable de 7 heures du soir à 9 heures.

Deuxième jour

Pleine mer, 1 h. 31 du soir.

Les C. disparaissent de la plage de 11 heures du matin à 3 h. 4o du soir.

Les C. amnésiques font leur ascension de 5 heures du matin

à 7 heures, et leur descente de 7 heures du soir à 8 h. 30.

Troisième jour

Pleine mer, 2 h. 28 du soir.

Les C. amnésiques font leur ascension, le matin, de 5 heures

à 7 heures, et leur descente, le soir, de 7 heures à 9 heures.

A la notion de mémoire des marées on pourrait peut-être objecter encore que le phénomène dit de mémoire n'apparaît pas toujours absolument identique à lui-même chez toutes les C. recueillies sur la grève et placées en observation. Bien que, dans les différents lots observés, le phénomène soit sensible-

SLA

ment le même et que sa marche soit sensiblement la même, tantôt les C. ne s’y soumettent pas toutes, tantôt elles s’y soumettent avec peu d’exactitude, et enfin le phénomène dit de mémoire est aboli au bout d’un temps qui varie. On pourrait donc être tenté d'alléguer : il en est ainsi parcequ'’iln'y a pas de mémoire ; cette notion doit être rejetée ; il existe d’autres facteurs inconnus qui agissent pour provoquer l'apparition du phénomène attribué à la mémoire, et ce sont ces facteurs qu'il conviendrait de déterminer.

On ne peut prendre ainsi position sans nier que la mémoire soit chose fragile et jamais égale à ellemême, qu’elle se trouble aisément et se perd vite, qu’elle varie d’un moment à un autre, d’un individu à un autre, d'un groupe d'individus à un autre groupe. Mais une telle négation serait absurde. Un fait physique n’a pas la rigueur d’une loi mathématique, un fait biologique est encore moins rigoureux qu’un fait physique, et le fail psychologique le plus élémentaire est beaucoup plus souple, plus riche d'indétermination que le fait biologique le plus complexe. Il en est ainsi, non pas seulement à raison de la complexité croissante de ces divers ordres de phénomènes, mais parce que chacun d’eux n'intègre dans sa synthèse propre un plus grand nombre d'’éléments qu'en ajoutant à la catégorie qui le précède quelque chose de nouveau et qui obéit à des lois particulières. On ne réduit jamais tout le complexe

au simple qu’en le vidant d'une partie deson contenu qui est ce qui fait son originalité.

D'ailleurs, les variations constatées au cours d'observations répétées n’ont jamais été telles qu’elles n'aient permis de dégager une cerlaine constance : l'oubli de la marée ne survient le plus généralement que de quatre à six fois vingt-quatre heures après le début de l'observation ; pendant la période de mémoire de la marée, il y a, soit d'emblée, soit après quelque temps, constitution d’un très petit groupe de réfractaires, ou manifestation de légères irrégularités ou léger retard chez les C. observées.

Le phénomène perturbateur qui intervient le plus fréquemment, soit pour provoquer ces altérations mnémoniques normalement précoces, soit pour les aggraver exceptionnellement, soit même pour déterminer une brusque inhibition du souvenir après une ou deux fois vingt-quatre heures, est l’intoxication des C. par les décompositions organiques qui ont leur siège dans le sable dont le fond du vase à expériences est garni. En étudiant la pathologie de la mémoire chez les C., nous verrons comment le jeu de cette mémoire est perturbé par la moindre altération du milieu matériel où elles sont placées.

Mais il importe de ne pas oublier qu'il s’agit d’un phénomène psychologique, et que, comme teleel indépendamment de toutes les considérations d’ordre physico-chimique ou biologique, il est, suivant les individus dans la conscience desquels ilse mani-

feste, psychologiquement inégal à lui-même et pour

— ho

des causes d’ordre purement psychologique. Quelques expériences sur le rôle de l’imitation permettront sans doute de mettre en valeur ce point de vue.

Si l'on entend ne se placer qu’au seul point de vue physico-biologique, on devra relenir, en faveur de notre thèse et contre l'opinion qui veut réduire au phototactisme le phénomène dit de mémoire, une dernière considération : le phototactisme est à la fois un élément générateur et conservateur et un: élément destructeur de cette mémoire.

Les observations du fait de la mémoire montrent quel trouble le phototactisme lui apporte : il ya antagonisme entre l'influence mnémonique pure et l'influence phototactique. Mais il y a également collaboration entre elles : le phototactisme est un élément du mnémonisme particulier étudié ici ; il contribue à le produire comme il contribue à produire sur la plage l’oscillation verticale des C. ; les causes de leur oscillation sur le rivage sont la lumière nécessaire à leur vie et le choc de l’eau montante qu'il leur faut éviter pour ne pas périr. Dans le fonctionnement du souvenir, les deux éléments tendent à se dissocier : l’oscillation verticale, provoquée dans le sens de la montée par la lumière, continue à être déterminée par cette même cause actuelle ; l'oscillation verticale, provoquée dans le sens de la descente par le choc, n’est plus déterminée que par un Souvenir ; et celte dissociation se transforme très vite en une opposition dans laquelle la conscience

Re

du fait présent doit nécessairement l'emporter sur l’image, phénomène psychique plus faible et s’affaiblissant toujours davantage, du fait passé. Aussi, au bout d’un certain temps, l’oscillation synchrone au mouvement de la mer disparaît-elle pour ne plus laisser subsister qu’une oscillation synchrone à la venue et au départ du jour. Or celle-ci est à un double titre un reste de mémoire de la marée : d’une part, on peut dire que, s’il n’y a plus mémoire d’une oscillation synchrone à la marée, il y a mémoire d’une oscillation, et que cette oscillation, qui n’est plus sous la dépendance de l’image de la marée, est désormais sous la dépendance de la sensation du jour ; et, d’autre part, il y a encore mémoire de la disparition sous le sable à la venue de la nuit et de la réapparition sur le sable à la naissance du jour, mémoire plus durable parce qu’elle est entretenue par la sensation continuée des jours et des nuits. Mais on comprend bien que les C., pour satisfaire leur appétit de lumière qui subsiste indéfiniment dans les conditions de vie artificielle où elles sont désormais placées, n’ont pas besoin d’osciller de bas en haut et de haut en bas ; il leur suffit de rester dans la portion du bocal qui reçoit directement la lumière et d’y attendre que le jour, après s’être retiré, revienne. L’oscillation est vraiment mnémonique. Dans l’état d'influence purement phototactique, les C. n’oscillent pas, elles se tiennent du côté du foyer lumineux et se déplacent avec lui. L’oscillation corré-

lative au rythme des jours el des nuits étant un phé-

Eee

nomène de mémoire, l’oubli doit survenir pour elle comme il est survenu pour l’oscillation corrélative au va-et-vient périodique de la mer.

Et c’est en effet ce qui se produit au bout d’un certain temps. Les C. reçues à Paris à plusieurs reprises n’oni présenté aucune oscillation synchrone aux marées, mais, pendant quelques jours, une oscillation synchrone à l'alternance des jours et des nuits ; puis une partie d’entre elles n’y a plus participé, et, finalement, elles ont passé de ce dynamisme à un état d'équilibre ; elles se sont placées toutes du côté du bocal directement éclairé, la plupart au fond du vase, quelques-unes à la surface de l’eau ou le long de la paroi; elles n’ont plus exécuté que des mouvements individuels de promenade de l’une de ces régions à une autre, et à n'importe quel moment ; il n’y a plus eu de déplacement collectif à une heure déterminée. De l’observation, au bord de la mer, des C. amnésiques, il ressort que les oscillations synchrones à la montée et à la descente du jour durent de vingt à trente jours depuis le moment où leur mémoire de la marée a été complètement perdue. Le passage de ce dynamisme oscillatoire au statisme est progressif. Il y a une déperdition croissante de l'habitude de l’oscillation.

Le mouvement d’oscillation verticale corrélatif au jour doit donc être considéré comme la dernière manifestation de la mémoire des marées. S'il n’est pas le résultat de la mémoire proprement dite des marées, il est la conséquence à la fois de la mémoire

PSE

de l'oscillation que les marées provoquaient antérieurement et de la mémoire d’une oscillation qui était, sur le rivage, en corrélation avec le jour et la nuit. La mémoire des marées, au sens large de éette expression, disparaît en franchissant les étapes suivantes : mémoire de la marée et de son retard quotidien, — oubli du retard, mémoire de la marée, — oubli de la marée, mémoire d’une oscillation verticale et mémoire de l’oscillation verticale en relalion avec la succession des jours et des nuits, — oubli de toute oscillation verticale, c’est-à-dire amnésie totale et substitution d’un état statique à un état dynamique. La beaucoup plus grande durée de la mémoire de l’oscillation verticale vient de ce qu’elle est entretenue par la sensalion continuée du jour et de la nuit.

En résumé, en aquarium comme sur la plage, les C. descendent à l’arrivée de la mer et montent lorsque la mer se relire, et, le plus généralement, descendent à la tombée de la nuit et montent lorsque le jour se lève. La mémoire des marées comprend une double mémoire, celle des périodes de flux et de reflux, celle des périodes de lumière et d’obscurité ; la première est plus tyrannique car la mer ne chôme jamais, mais elle est plus fragile car elle est image pure ; la seconde est plus indulgente aux infractions car il est des nuits éclatantes de lune, et elle est plus durable car la vie de l’image est entretenue parla sensation continuée d’une alternance. Nous pourrons appeler l’une palirrimnésie (1), l’autre iméro

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