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<lant rivresse, si caractéristiques, si volontaires qu'ils aient été ou qu'ils aient paru être.
Ce qui est vrai de Tivresse l'est aussi du délire, de la fièvre, des rêves du dormeur, des actes du somnambule et en général de tout état cénesthésique qui diffère de Tétat cénesthésique ordinaire ou normal: ils semblent voués à l'oubli, ils font en réalité partie d'une mémoire spéciale, patliolo^Mque, qui n'est pas la mémoire ordinaire, normale, et qui esl incompatible avec elle. L'oubli dans <:c cas n'est que l'exclusivisme de la mémoire ou plutôt des mémoires.
Mais ce ne sont pas seulement l'état normal et l'état pathologique ou semi-pathologique qui constituent des personnalités distinctes, partant des centres d'attraction ou de ralliement kW souvenirs distincts; il se forme encore à Tintérieur de eliaipie personnalité des mentalités difl'érentes ou systèmes de mémoire différents, lesquels se distinguent des précédents, en ce qu'on peut à volonté échanirer l'un contre l'autre, mais ne restent pas moins incommunicables entre eux.
Ainsi j'ai mon état d'âme de vacances, de vo\ ap* et je connais les bienfaits du d('[)aysenient : si je quitte mes occupations professionnelles et qxw je me trouve transporté dans un autre milieu, la vie que je laisse disparaît aussitôt de ma pensée, j'ai besoin d'un effort pour y rentrer, je ne riniatrine plus, je ne la revois plus; tous les souvenirs en sont abolis, éteints. A mesure que cette vie de vacances se prolonge, je m'inquiète même à l'idée de la voir finir et d'avoir à en reprendre une autre ; (juand cette autre pourtant revient à son heure fatale, j'endosse avec une facilité extrême mon ne ju veau personnage, •je reprends mes habitudes, je retrouve mes souvenirs professionnels, et ce sont les vacances maintenant
qui me paraissent irréelles, tant elles sont tout de suite oubliées, finies 1 II y a ici encore deux mentalités antagonistes, chacune avec son cortège d'images et de souvenirs. On a la sensation que le passage de l'un à l'autre s'opère par un déclic, comme par un de ces légers déplacements de la glande pinéale qui, selon Descartes, suffisaient à imprimer une direction au mouvement des esprits animaux et au cours des pensées.
Ce qui produit d'ordinaire ce déclenchement des souvenirs est une sensation ou perception. Ainsi, revenant dans la ville de K... après quatre ans d'absence, je rencontre X..., je me promène avec lui le long des quais et tout d'un coup cette impression me saisit que je n'ai jamais quitté K..., que je n'ai jamais cessé d'avoir devant les yeux ce paysage qui m'a été si longtemps et qui m'est redevenu si vite familier, que je n'ai point interrompu les relations queje viensde retrouver si aisément, si naturellement avec X...; en un mot, tout mon passé de K... se rejoint si bien à ma sensation que je ne puis comprendre qu'un long temps ou plutôt qu'aucun temps se soit écoulé entre ma dernière entrevue avec X... et notre conversation présente.
Même impression, un jour à Paris, avec P..., mon ancien compagnon de table d'hôte à M... Nous dînions ensemble : les conditions dans lesquelles nous nous retrouvions, assis en face l'un de l'autre, la serviette au cou, la facilité avec laquelle nous reprenions le tour des conversations d'autrefois étaient telles qu'il nous semblait à tous deux que nous ne nous étions jamais quittés ; que c'était le temps de notre séparation qui était irréel, lointain, tandis que notre passé de vie commune, qui remontait pourtant à vingt ans de là, nous redevenait réel, présent.
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Le fait que je note ici est banal ; tout le monde Ta expérimenté ; il y a une phrase toute faite pour le traduire ; on dit d'un souvenir si présent qu'il annule le temps écoulé : « Il me semble que c'était hier, que j'y suis encore !» A la limite en effet le souvenir envahit le présent et abolit tout le passé qui lui est étranger, Tefface, l'anéantit. Un souvenir qui renaît, qui redevient vivant (redivivus) n'attire pas seulement à lui toutes les impressions similaires et complémentaires; il écarte encore toutes les impressions d'un autre ordre, hétérogènes ou contradictoires, il les rejette dans l'ombre, il les fait oublier et la force d'attraction ou d'association de tels souvenirs se mesure à leur force de répulsion pour d'autres.
La mémoire a donc pour contre-partie l'oubli et ce qu'on appelle l'attrait du souvenir est aussi bien la jaie d'oublier. Dans l'attendrissement un peu niais, que nous cause l'évocation des plus menus et des plus humbles souvenirs d'enfance, entre le plaisir très réel de déposer un moment le fardeau de la vie, de ne plus le sentir, d'oublier tout ce qui n'est pas le passé présentement revenu. Se ploi;ger dans les souvenirs d'enfance, c'est prendre un bain de Jouvence, c'est redevenir enfant, mais c'est aussi bien, pourrait-on dire, se purifier, se laver du passé récent dans les eaux du Léthé. De là le charme de ces rencontres entre amis d'enfance, comme Félicia Ruys et Aline Joyeuse dans le Nabab : « Quel bonheur, la main dans la main — rondes du pensionnat, où êtes-voutf? — de retourner de quelques pas en . arrière, avec une égale connaissance du chemin parcouru et de ses incidents minimes, et le même rire attendri. Un peu à l'écart, les deux jeunes filles, à qui il a suffi de se retrouver en face l'une
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de Vautre pour oublier ring années d*éloignement, pressent leurs paroles et leurs souvenirs ».
Le charme du souvenir ne doit pas faire perdre de vue le plaisir négatif de la diversion et de l'oubli. Thémistocle disait que Tart d'oublier n'est pas moins précieux que celui de se souvenir et Pascal remarque que cet art, pour notre bonheur, nous n'avons pas à l'apprendre, nous le pratiquons d'instinct : c'est « le divertissement ». « Les hommes n'ayant pu guérir la mort, la misère, l'ignorance, ils se sont avisés, pour se rendre heureux, de n'y point penser*. » Mais l'oubli est-il donc volontaire? Non, il ne peut être qu'une grâce d'état, un don de la nature. Il y aurait contradiction à chercher le divertissement, puisque ce serait délibérément penser à la chose à laquelle on ne veut pas penser. On ne peut arriver à l'oubli qu'indirectement, en évoquant un ordre de souvenirs, exclusif du souvenir qu'il s'agit d'écarter.
C'est ainsi que, pour combattre les idées noires d'un neurasthénique, on devra l'arracher à son milieu, à sa famille, à tout ce qui entretient ou simplement à tout ce qui manque à détourner, à chasser ses idées habituelles; on le fera voyager, on le soumettra à d'autres influences extérieures et sociales, on cherchera à éveiller en lui un autre cours de sensations et d'images. Encore faut-il, pour que le traitement réussisse, que le sujet soit capable de s'intéresser à un pays nouveau, à un genre de vie nouveau, en un mot, puisse se faire une mentalité nouvelle.
La perception n'a donc la vertu d'exorciser le fantôme du passé ou do refouler les souvenirs