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qu'autant qu'elle cr(^e ou suscite un courant de pensées. Il suit de là que tout point de départ d'une orientation d'idées nouvelles aura la même vertu. Ainsi il est des personnes qui ont une telle expansion, un tel rayonnement de vie qu'on oublie auprès d'elles tout ce qui n'est pas elles ; elles dégagent le pouvoir de l'hypnotiseur; tel était Socrate, pendant qu'il parlait. Revoyant mon amie B... après un an d'absence, je m'apprêtais à faire TefTort de réajuster ma vie à la sienne; elle m'épargna cet effort, me parla comme si je l'avais quittée de la veille, et brusquement je fus reporté au temps où je la voyais tous les jours. Je rentrais de plain-pied dans sa vie; il me sembla que je n'avais pas cessé d'y être mêlé.
Une telle reprise de possession des souvenirs anciens, une telle mise en fuite du passé récent supposent, d*une part, des personnalités absorbantes, pesant sur les autres de tout leur poids, s'imposant ou se faisant accepter en bloc, de Taiitre, des esprits tout prêts à entrer dans le cercle de sensations nouvelles ou de souvenirs anciens où on les invite à entrer.
Au contraire, il est des cas où les voyages, les dépaysements n'opèrent pas la diversion cherchée. Il est des esprits, comme le nostalgique, qu'on ne peut arrachef à leurs souvenirs, parce qu'en eux la fonction synthétique est éteinte, j'entends la fonction de former de nouveaux concepts répondant à de nouvelles conditions de vie. D'autres, plus atteints encore, ne peuvent revenir aux synthèses anciennes ou anciens souvenirs. Ceux que rien ne peut ainsi intéresser ni émouvoir, môme rétrospectivement, ont perdu la faculté du « divertissement » ou do l'oubli. L'oubli, c'est en effet la substitution d'un
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ordre de souvenirs à un autre. Celui-là seul est capable, comme Montesquieu, de trouver dans une heure de lecture Toubli de tous les chagrins de sa vie qui a, comme lui et au mêm'e degré que lui, la curiosité de l'esprit et le goût de Tétude. Le divertissement des lettres, de la science, de Tart, des voyages, de la débauche même, n*est pas à la portée de tous ; il suppose des ressources de l'esprit ou du tempérament : il s'agit en effet, étant dans un état d'esprit, de pouvoir revenir à un autre ou passer à un autre, ce qui, dans les deux cas, suppose dee aptitudes qui dépassent l'état présent.
L'oubli qui, considéré objectivement, peut se rapporter à un fait particulier de notre vie passée, apparaît donc toujours, du point de vue de la conscience, comme un état général ou cénesthésiqpie. Il dérive de « l'activité sélective de la conscience » (Renda); une attitude mentale commande certains souvenirs, en exclut d'autres. Si on connaissait parfaitement l'état d'esprit d'un homme, on en pourrait déduire ses souvenirs, on pourrait dire à quoi il pense et à quoi il ne pense pas ; inversement, et ce qui revient au même, étant donnés les souvenirs d'un homme, ce à quoi il pense et ce à quoi il ne pense pas, on peut induire ses dispositions affectives et mentales ; le souvenir ou l'oubli est donc toujours un fait psychologique d'une portée générale.
C'est ce qui ressort encore des amnésies, lesquelles ne sont pas des phénomènes d'oubli purs et simples, mais des oublis systématisés. Nous avons cité déjà l'oubli de certaines langues; mais ce qui est à noter, ce n'est pas seulement ce fait paradoxal qu'on oublie en masse tous les mots d'une langue, alors qu'on conserve en masse tous les mots d'une autre, c'est que de tels oublis ou de telles résurrec-
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lions de souvenirs sont symptomatiques d'un état d'esprit perdu et d'un autre retrouvé. Chaque langue a son génie, qu'elle impose à ceux qui la parlent. Celui qui parle plusieurs langues n'emploie pas indifféremment Tune ou l'autre; outre qu'il communique ainsi avec des personnes différentes et se met par sympathie à l'unisson de leurs sentiments et de leurs pensées, il prend l'habitude de traduire tel ordre de sentiments dans une langue, tel autre dans une autre ; il exprimera par exemple ses sentiments élevés dans une langue noble, des sentiments bas et communs dans une langue triviale; le même fait s'observe à l'intérieur d'une même langue, laquelle se divise en littéraire et commune. Pour arbitraires et subjectives que soient ces distinctions, elles n'en sont pas moins observées comme si elles répondaient à une règle fondée. C'est ainsi qu'il y a, chez tous . les peuples, une langue réservée à l'expression du sentiment religieux, une langue d'église ; chez quelques individus, dont la foi a un caractère personnel, l'idiome religieux ne sera point la langue de l'Eglise, mais une langue, qui leur est propre, la langue de leur enfance, de leurs premiers élans mystiques. Tel était le français pour saint François d'Assise, (ils d'une mère provençale et qui fut nourri de la langue d'oïl et de la langue d'oc.
On fentendra, toute sa vie, dans ses grandes crises de joie ou de douleur, s'exprimer en cette langue. Lorsqu'il s'exerce à la mendicité, la première fois, sur le parvis Saint-Pierre à Rome, c'est en français qu'il s'adresse aux pèlerins cosmopolites. Vient-il de rompre, dans une scène violente, avec sa famille et avec le monde, pour se consacrer tout entier à Jésus et à l'humanité, lorsqu'il s'enfuit dans les bois et qu'il y entonne l'hymne de délivrance,
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c'est en français qu'il chante, francigena lingua, et qu'il attire vers lui les brigands qui le dépouillent et le jettent nu dans un fossé plein de neige.
Plus tard, avant hésité à monter dans la salle où boivent et jouent d'anciens amis, pour y quêter de quoi entretenir des lampes d'un sanctuaire, lorsque, vainqueur enfin de tout respect humain, il se décide à se présenter, c'est en français qu'il les implore. « Chaque fois, nous dit Celano, qu'il était rempli du Saint-Esprit, c'était un jaillissement de paroles ardentes en langue française, ardentia verba foris eructans gallice loquebatur. » Et frère Léon ajoute : « Souvent, lorsqu'il sentait en lui bouillonner une très douce mélodie, il lançait un chant français et par la grâce du murmure divin que percevaient ses oreilles, éclatait en gaîté française, gallicum irj-umpebat in jubilum. Quelquefois même il ramassait à terre quelque morceau de bois et. le tenant haut du bras gauche, à la façon d'une corde d'arc, tirait dessus une autre branche, comme sur une viole, et, faisant tours et gestes de circonstances, chantait en français le Seigneur Jésus, gallice cantabat^.
Si ce curieux document psychologique paraît suspect, comme entaché de légende, on ne contestera point les faits suivants, qui sont analogues, quoique d'ordre inverse : à la fin d'un banquet, en basse Bretagne, quand les propos s'encanaillent, les gens parlent bi-eton; en d'autres pays, ils parlent patois; au xviii® siècle, c'est en latin que Boileau et Chapelle « bravaient l'honnêteté » ; ainsi toujours à un ordre spécial de sentiments est affectée une langue spéciale. C'est au point que des personnalités différentes, venant à surgir dans un m^>mc individu, éprouvent le besoin de se créer parfois des langues différentes (cas d'Hélène Smith). Une langue peut donc être regardée comme l'expression d'une per-
1. G. Lalonestro, Saint François d'Assise et Savonarole. pp. «7-6*J, Paris, Hachette.
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sonnalité et l'oubli d'une langue comme une atteinte ptortëe à la personnalité ou à un c<Mé, à un aspect de la personnalité^.
En résumé il n'y a pas d'oubli qui ne soit fonction du moi tout entier. La mémoire exprime l'organisation; l'oubli, la désorganisation du moi. L'oubli, non plus que le souvenir, ne peut être isolé, partiel. Tout souvenir se forme ou se dissout, reparaît ou disparaît à la suite d'autres souvenirs, dont il est solidaire, avec lesquels il fait bloc. La mémoire se meut d'une seule masse; elle est la personnalité' riche à la fois de tous ses trésors, comme l'oubli est la personnalité entamée et ruinée. La personnalité évolue, fait des gains et d»*s pertes, se transforme; la mémoire et l'oubli traduisent c^s chaiigements, représentent ce qui demeure et ri* qui périt en nous. La vie consciente osi une lutte entre les souvenirs. 'Ceux-ci forment des systi'^mes i|ui s'excluent. Une mémoire est une construction logique ou une solidarité mentale natun-ll»* : elle évoque certaines images, en refoule d'autres ot elle ne peut évoquer et refouler que celles-là; elle est une sélection organisée. La mémoire impliqua donc
1. Voir dans Ribot, Maladies de la mémoire, pp. 14C-147, le cas curieux des Italiens, Alleman«ls et Suédois, étahlis hd Amérique, qui, avant de mourir, per'lf;nt leur iiK-ntalitt'- ♦•! m»'moire de colons et retrouvent leur mentalité prcnii'T^ souvfnirs d'enfance, langue natale, traditions religieuse^ . Aux faits relevés par Ribot j'ajouterai le suivant : " Le 'J août 1«;{8, Ghamisso se coucha plus malade qu'il n'avait et»' depuis l«»nfftemps; la fièvre se déclara bientôt, puis un»- soi1i- de d«''lire, dans lequel il pariait diverses langu<.'s et particriii>remf*nt la langue hovaï. La nuit qui précéda sa mort, il parla coii^itamment français, ce qui ne lui arrivait que nirenient. Les rcniiniscenccs du berceau se ranimèrent eu présence delà tombe.» (J.-J. Ampère", Littérature et voyages, p. 25;). Paris, Didier, 1863.)
l'oubH Mais l'oubli ne coexiste pas seulement avec la mémoire, dont il est la condition, la contrepartie ou Tenvers; il alterne encore avec elle. Cela ne détruit pas, mais au contraire confirme ce qu*e nous disons du caractère synthétique de la mémoire, de son rapport avec le moi tout entier. Une personnalité en effet se divise en personnalités secondaires qui forment autant de mémoires spéciales, dont chacune apparaît tour à tour sur la scène de la conscience, mais ne laisse pas de constituer encore elle-même un système. Jamais donc la mémoire ne se résout en poussière d'atomes; elle est toujours synthétique, qu'elle se forme ou se dissolve, et alors même qu'elle se spécialise et paraît se désagréger. Voilà pourquoi l'oubli et le souvenir sont toujours, comme nous avons vu, des états symptomatiques du moi tout entier ou au moins d'un des aspects du moi; voilà pourquoi aussi \b1 personnalité seule explique les particularités de la mémoire et de l'oubli. La mémoire c'est, en un sens, la personnalité; l'oubli, c'est donc aussi la perte de la personnalité et l'intérêt, qui s'attache à l'étude de la mémoire et de l'oubli, dépasse ces phénomènes eux-mêmes, nous révèle l'évolution de notre moi, nous apprend que notre être actuel est fait, non pas seulement de l'élimination des êtres ou des formes d'être que nous aurions pu, que nous n'avons pas voulu être, mais encore des êtres ou des formes d'être que nous avons été et que nous ne sommes plus, que nous avons dépassées et oubliées, car notre être individuel aussi se compose de plus de morts que de vivants.