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le signale en passant) et global. Quand se dissipe le milieu, Tatmosphère d'idées et de sentiments dans laquelle se développe l'œuvre d'art, tous les souvenirs qui se rapportent à cette œuvre s'évanouissent du même coup; ou, pour prendre une autre image, quand l'ivresse tombe, on s'étonne qu'elle ait pu être et on ne sait plus ce qu'elle a été.

Le cas de l'écrivain doit être généralisé. Tout oubli s'explique par le passage d'un esprit à un autre, par l'apparition de ce qu'on pourrait appeler une mentalité nouvelle. Une mentalité, c'est, au sens où nous la prenons ici, un ordre d'idées ou système d'images. Il suit de là qu'il n'y a pas d'oubli partiel non plus que de souvenir isolé. Notre esprit est polymorphe: il cristallise en plusieurs systèmes et l'oubli résulte de la substitution d'un système à un autre : nous perdons en bloc tous les souvenirs qui font partie d'un même système.

La mémoire semble s'en aller pièces à pièces ; en réalité, elle ne périt que systématiquement ou en bloc; si un souvenir particulier disparaît, ce n'est pas en tant que tel, mais comme élément d'un système ou d'un ordre d'idées qui n'est plus, qui fait place à un autre. Ainsi on perd la mémoire d'une langue, tout en gardant la faculté de parler dans une autre ; ou, si on oublie une partie seulement des mots d'une langue, cette partie représente elle-même un groupe défirii, un système, le groupe des substantifs ou des adjectifs. De même on perd ses souvenirs professionnels^ non les autres, ou inversement ; on perd le souvenir d'une époque de sa vie, non d'une autre, etc. Mais toujours c'est un ordre déterminé d'idées ou de faits qui disparaît à la fois ; la destruction de la mémoire se fait selon des

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lignes de cassure régulières ; une sorte de logique préside à cette destruction ; dans le naufrage de sa pensée, l'esprit garde ce qu'il peut garder, à savoir ce qu'il peut coordonner et systématiser encore.

A l'état normal et en pleine santé il ne procède pas autrement. Alors qu'il tient en son pouvoir tous ses systèmes d'images, il ne peut pourtant les évoquer que tour à tour, et le souvenir de l'un entraîne, momentanément au moins, l'oubli dos autres.

Tout ce qui caractérise la mémoire normale, c'est qu'elle n'est point liée à un système donné de souvenirs, mais qu'elle peut se mouvoir d'un système à l'autre; c'est sa souplesse qui fait sa supériorité plutôt que l'étendue de ses évocations actuelles. Le bon esprit est celui qui, se plaçant d'emblée au point de vue convenable, retrouve tous les souvenirs qui en découlent et qui de plus sait à propos changer de point de vue, ouvrir tel tiroir de sa mémoire et fermer tel autre.

C'est une loi téléologique qui régit la mémoire, si la fin peut être définie le tout qui commande les parties ou le système qui entraîne les - éléments. L'état général de l'organisme ou cénesthésie entraîne en effet tel groupe de souvenirs à l'exclusion de tout autre. Ainsi l'ébriété a sa mémoire propre^ souvent vive, pittoresque et brillante; c'est un jaillissement de reparties, de bons mots; le vin délie la langue, fait surgir une personnalité nouvelle, plus spontanée que la personnalité normale et qui ignore entièrement celle-ci. L'homme qui s'enivre en moyenne de deux jours l'un réalise l'expérience imaginée par Pascal d'un artisan qui rêverait toutes les nuits qu'il est roi -et d'un roi qui rêverait toutes les nuits qu'il est artisan ; il présente le cas de deux personnalités alternantes, étraa-

gères Tune à l'autre, n'ayant ni vie commune, ni souvenirs communs (celui de Félida X), Le buveur oublie son chagrin, s'il en a; il le noie dans les pots ; en état d'ébriété, il ne se souvient pas plus de sa vie à jeun, qu'à jeun il ne souvient de son état d'ivresse passé. Ce n'est pas que l'ivresse fasse perdre la mémoire, puisque au contraire elle peut rendre la mémoire de choses oubliées (comme le prouve le cas classique du portefaix irlandais) ; elle n'est pas l'oubli en général, elle est l'oubli systématique de tout ce qui n'est pas elle ou ne cadre pas avec elle ; plus exactement elle est une mémoire à part, parce qu'elle est une mentalité à part, mémoire souvent complexe, bien organisée, comme celle de l'ouvrier, habituellement ivre, qui ne remplit jamais mieux sa tâche que lorsqu'il est ivre ^, ou comme celle de ce Français qui, sachant Tallemand, ne le parlait que lorsqu'il était en état d'ébriété et le parlait toujours en cet état. Inversement l'homme à jeun n'Qst pas dans des conditions particulièrement favorables aux souvenirs, mais seulement à certains souvenirs; i4 oublie tout ce qui est en dehors de l'état normal, comme ses propos et ses actes pen-

1. On me cite le cas d'un pilote renommé, qui n'a jamais fait le passage, difficile en tout temps, dangereux par gros temps, de Belle-lsle à la côte bretonne, qu'étant ivre et qui déclare qu'il ne consentirait jamais à le faire autrement : il ne serait pas assez sûr de lui et de ses moyens.

Mme de Chateaubriand dit de môme de son cuisinier : « L'état d'ivresse où il était habituellement ne l'empêchait pas de faire morveilleusement la cuisine et, au contraire, si, à force de réprimandes et de menaces, on parvenait à l'empêcher de boire un jour, il ne savait plus ce qu'il faisait : un de ces jours néfastes, par exemple, il nous mit au lieu de bœuf un pain de sucre dans la soupe. » (Cahiers de M«i« de Chateaubriand, p. 43. Paris, Emile-Paul, 1909.)

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