I. Leurs lois dé formation différente
II. Loi du rappel de la mémoire brute, intégrale et de la mémoire intelligente, procédant par sélection ou choix.
B) Relation des deux mémoires. — Leur opposition n'est que relative. Elles se complètent Tune l'autre. La mémoire
~ « normale » est la mémoire organisée. Elle n'est ni l'obsession du passé ni le détachement du présent, mais le passé mis par nous à sa place dans l'ensemble de notre vie. La véracité de la mémoire compatible avec l'oubli, bien plus ayant pour condition l'oubli.
1. — Deux types de mémoire : la mémoire brute et la mémoire intelligente.
Gomme on distingue la sensation et la perception, nous distinguerons deux sortes de mémoires : la mémoire brute et la mémoire organisée.
La première est la répétition pure et simple de la sensation. Ou bien elle est immédiatement consécutive à la sensation, elle en est l'écho mourant [aftersensation)^ ou bien elle lui est plus ou moins postérieure, elle en est l'écho prolongé et lointain. Mais toujours elle est la sensation redoublée et redondante, c'est-à-dire qu'elle la reproduit inaltérée et complète, sans y rien ajouter, sans en rien retrancher.
La mémoire brute est, comme la sensation, un état passif. Elle se forme spontanément, involontairement en nous. Il est telles connaissances dans l'acquisition desquelles notre esprit n'est pour rien : il les a enregistrées sans contrôle, emmagasinées sans savoir. Cela s'est fait en lui comme en son absence. Toutes les fois qu'il y a souvenir, sans qu'il y ait eu effort pour apprendre ni volonté d'apprendre, le souvenir est brut, non organisé, ingéré, non digéré. On peut dire encore qu'il est naturel.
Par là même que la mémoire brute se produit sans intention ni effort, nous ignorons comment elle se forme ; ce qui est étranger à la volonté l'est aussi à la conscience.
Nous ne savons pas davantage comment elle se conserve et il ne dépend de nous ni d'empêcher qu'elle se perde ni de faire qu'elle se retrouve; nous en avons l'usage, nous n'en avons pas la propriété. Elle a une durée incertaine et variable et des réveils inattendus.
La mémoire organisée, au contraire, n'est pas la simple restauration, mais l'assimilation et Tinterprétation du passé; au lieu d'être la reproduction intégrale des impressions antérieures, elle est une sélection, un triage, spontané ou réfléchi, de ces impressions. Elle implique l'activité de l'esprit. La mémoire brute est comme une fortune qui nous tombe du ciel; la mémoire organisée est une richesse péniblement, honnêtement acquise, par suite vraiment nôtre, que nous ne laissons pas péricliter ni périr, que nous savons conserver comme nous avons su la gagner, dont nous avons vraiment la possession et l'usage.
Nous allons comparer la mémoire brute et la
mémoire organisée au triple point de vue de la formation, de la conservation et du rappel.
IL — Lois de formation des donz mémoires.
La mémoire brute se forme tremblée et sans raison apparente. On pourra en donner une explication physiologique, on pourra dire qu'elle dépend de tel ou tel état du cerveau, nutrition riche, circulation active, etc. Mais, psychologiquement, on est réduit à constater qu'elle se produit ou ne se produit pas ; on en ignore les conditions et les lois. Elle est un îdi.ït naturel ; cela veut dire qu'il faut Tadmettre, l'accepter telle quelle, mais qu'il faut aussi, ■en même temps et pour cela même, renoncer à la ■comprendre, qu'elle est en soi mystérieuse, inexplicable, mais qu'il n'y a pas d'ailleurs à eu sonder le mystère, à chercher à l'expliquer.
Même la mémoire brute a pour critérium, pour caractère distinctif et essentiel, d'être incompréhensible^ de se produire sans raison, d'être parce qu'elle est, d'être gratuite, comme la grâce. Pourquoi telle impression, insignifiante et vaine, se grave-t-elle en nous à jamais et telle autre, qui eût dû nous combler de joie ou nous accabler de tristesse, glisse-t- «11e sans laisser de traces? C'est que l'une vient à son heure, l'autre, non. La mémoire est comme rimagination ou le génie; elle esl visitée par la Muse, elle a ses inspirations. Il y a ce que Pierre Mille appelle « l'intensité des moments ». L'expression est obscure; mais Fauteur l'illustre par un exemple heureux, qu'il accompagne d'un commentaire pénétrant et subtil.
6S LA MÉMOIRE ET l'oUBLI
Voici, dit-il, qu'ouvrant un tiroir, tout à coup je retrouve, soigneusement enfermé dans une enveloppe jaunie, un épi de riz cueilli en Indochine. Et aussitôt je revois tout un paysage, un paysage qui d'ailleurs m*est toujours demeuré présent, pour la cause la moins légitime. C'était sur les frontières du Tonkin, du côté de la Chine. La piste avait disparu,' notre petite caravane suivait le fond d'une rizière desséchée, coupée de petits murs. Très médiocre cavalier d'ordinaire, j'enlevai mon cheval pour lui faire sauter un de ces obstacles : sensation de resserrement dans la poitrine, de gonflement du cœur qui s'agite, puis ce sont les mains qui se crispent en rendant les rênes, les lèvres qui se pincent... Enfin j'ai sauté I C'est fait, je ne suis pas tombé, bourrai... Et à ce moment voilà que j'éprouve une joie inexprimable, débordante, sans rapport avec sa cause; et tout ce qui m'entoure se fixe pour jamais dans ma mémoire. Le petit ruisseau plein de blocs verdis ^ les grands arbres qui Vombragent, le vieux tronc écroulé et jeté en travers du courant, qui tout à V heure va nous servir de pont, la grande falaise de schiste, de Vautre côté, et jusqu'à ces chaumes sans beauté qui craquent sous lespieds de ma monture. Pourquoi, comment cela se fait-il ? Tai vu tant d'autres spectacle» plus dignes de ma mémoire, et qui ne sont plus que des momies couchées dans mes notes !
Je voudrais que quelqu'un, quelque penseur subtil et consciencieux étudiât, pour nous la révéler, la cause, qui me demeure mystérieuse, de l'intensité de certains moments. Car nôtre vie mentale, notre puissance et notre activité mentales ne sont faites que de ces moments-là. Les autres n'échappent pas tous, sans doute, à notre souvenir; mais ce ne sont que des matériaux . inertes qui ne prennent de valeur que lorsque nous les allons chercher pour les mettre en place. Tandis que ces minutes d'intensité, ce sont des sommets. Ils culminent, ils nous dominent. Il nous semble n'avoir vécu que pour eux, et surtout par eux. J'ai cueilli cet épi de riz comme j'eusse cueilli une fleur pour marquer un souvenir d'amour : parce que l'impression était aussi forte, et je ne rougis pas de la futilité de son origine.
Généralisons. Prenons d'autres souvenirs débordants, heureux; nous ferons la même remarque.
Ce n'est pas l'objet qui cause ces joies subites, ces espèces de clartés sereines. Gomme la venue de la grâce, c'est un mystère. Gela vient de l'intérieur de l'être. On ne sait pourquoi, injttstementj il s'ouvre en vous une source temporaire, fugace, d'intelligence ou de sensibilité. Fût-on entre les quatre murs d'une prison, ou dans la nuit, dans le noir, le moment éclate, il est là.
...D'autres fois, on croit qu'il y a une cause. Mais, à y bien regarder, elle est si faible que ce n'est certes pas d'elle que vient la puissance : elle est seulement comme l'onde électrique qui motive la cohérence d'un tube de télégraphie sans fil. Gelui-ci ne fait qu'ouvrir le grand courant, jusque-là inerte, et qui maintenant va faire jouer les touches de l'appareil Morse. Et c'est peut-être moins encore, puisqu'après tout, ici, cette onde électrique n'est même pas nécessaire.
Et alors, alors on en vient à se demander si, quand il y a une vraie cause, une grande cause, on ne se trompe pas cependant en lui attribuant la crise. Il y a tant d'autres instants, forts, déchirants ou sublimes en soi, des morts d'êtres aimés, des amours triomphantes ou déçues, des succès, même inespérés, qui ne nous ont laissé aucun souvenir, n'ont exercé aucune action. Le vulgaire résume d'un mot : on n'était pas disposé. Et vous le savez bien, n'est-ce pas, qu'il y a des livres que vous avez lus déjà une fois, deux fois, trois fois : vous les avez lus, et voilà tout. Par hasard, vous les reprenez et voilà que vous êtes cette fois bouleversé, transformé. Vous avez compris, vous avez un autre cerveau, par-dessus l'autre, maître de l'autre, plus plein, plus complet; vous êtes renouvelé.
Et il en est de même pour les paysages, pour les tableaux, pour les hommes et les femmes que vous rencontrez. Vous ne saurez jamais pourquoi, certain jour, ils ont cessé d'être étrangers, pourquoi, au lieu de rester les objets de votre jugement, ils vous ont fait bondir en pénétrant en vous, devenus vôtres, et fécondants. Et cela vient si bien
sans doute, des profondeurs de Tinconscient, qve ces moments précieux et sacréà sont beaucoup plus fréquents dans la jeunesse, alors que les sources de la vie sont encore toutes fraîches. Cela est si vrai que les causes de ces enthousiasmes profonds nous paraissent à distance si friToIes ou indignes qu'on aurait envie de les oublier, si on le pouvait. Et puis on sent que ce serait de Tingratitude.
(Chronique du Temps.)
II manque cependant au cas que nous venons de rapporter, pour être vraiment caractéristique de la mémoire naturelle, d*être insignifiant, non pas seulement en lui-même, mais en raison des circonstances dans lesquelles il s'est produit. Il est clair en effet que Témotion sthénique, ressentie à roccasion du danger couru, s'est communiquée par transfert aux moindres particularités du paysage et à répi de riz cueilli à ce moment et en ce lieu, et justifie ou ' plutôt explique Tintérêt porté sur le moment et après coup à de telles particularités et à un si mince objet. A défaut de causes ou raisons objectives nous avons donc ici des causes ou raisons subjectives du souvenir : les dispositions intérieures.
Sainte-Beuve écrit de même dans Volupté :
D'où vient qu'il y a des endroits de lointains souvenirs si nets, si perceptibles dans les plus insignifiantes circonstances ? D'où vient qu'il en est à côté de si troubles et indistincts? Cela tient moins aux circonstances elles-mêmes qu*à Vétat essentiel de Vâme dam les circonstances survenues y au plus ou moins de claité active où elle était, les recevant en son onde et coulant derrière. Nous nous souvenons du passé à travers et avec notre âme d'aujourd'hui, et il faut qu'elle ne soit pas trop brumeuse; mais nous nous souvenons dans notre âme d'autrefois et il faut qu'aux en-
LA MÉMOIRE BBUT£ £T LA MÉUOIBE ORGANISÉE 71
droits des souvenirs elle puisse nous luire au loin, d'un flot d'&rg^it, comme une rivière dans la prairie.
Mais il y a plus. La mémoire naturelle, et pourtant extraordinaire, dont nous parlons, se produit souvent en dehors des « moments psycholof^iques h. par lesquels on est tenté de l'expliquer, à savoir dans les dispositions d'esprit les plus ternes, dans les états de parfaite indifférence. Si Ton passe en revue les exemples classiques d'hypermnésic, on sera frappé de ce fait que rien dans la vie des sujets ne donnait lieu de penser qu'ils fussent dans un état d*âme à enregistrer les vaines et multiples impressions dont leur mémoire s'est encombrée.
A ceux que cite Ribot* j'ajouterai le sui\'anl clans les termes où il m'est rapporté : J'eus récemment l'occasion d'entendre, dans une conféronco sur l'htstôire de l'art, prononcer le nom de van Eyck. Ce nom qui m'était inconnu, me remit aussitôt en mémoire cette phrase que j"avais copiée, enfant, en page d'écriture, et dont je revois le modèle, comme s'il était là devant mes veux : « Jean van Evclv, dit Jean de Bruges, inventa la peinture à Thuile ». 11 y a trente-cinq ans de cela; lo nom de Jean van Eyck ne s'est jamais dans l'intervalle présenté une seule fois à ma peasée ; il m'a suffi de Tentendre. [K>nr que la ligne du cahier d'écriture m-o revînt on mémoire, me chantât à l'oreille; fimaj^^e visuelle de cette ligne ne m'est apparue qu'ensuite.
La maladie qui fait surgir les souvenirs les {jIus inattendus, n'explique pas la formation de ces souvenirs, puisque celle-ci a pn se produire eu ^vériode de santé. D'ailleurs « il v a des cas » où (^ les surexcitations de la mémoire se produisf'nt à l'état sain »