L. Maladies de la Mémoire, 4« édit., p
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(Ribot). Pour s'en tenir à ces cas, comment comprendre par exemple qu'un cerveau d'enfant emmagasine une quantité parfois prodigieuse d'impressions de toutes sortes, détaillées, minutieuses, datant des premières années? On ne sait pas jusqu'où peut aller la mémoire naturelle, on en ignore l'étendue et là portée non moins que le mécanisme, les conditions et les lois, si bien qu'on a pu supposer, assurément sans preuves, sans vérification possible, mais non pas sans vraisemblance, que tous les faits passés sans exception s'enregistrent d'eux-mêmes naturellement dans l'intégralité de leurs détails et qu'il peut bien leur manquer d'être rappelés, mais non pas d'être imprimés et conservés à jamais.
Le terrible livre de comptes dont parlent les Écritures, dit Quincey, existe réellement et n'est autre chose que l'esprit de chaque homme... Rien ne tombe dans un oubli parfait; les traces une fois imprimées dans la mémoire sont indélébiles. Mille accidents peuvent et doivent interposer un voile entre la conscience actuelle et les secrètes inscriptions de l'espril ; mais, voilée ou découverte, Vinscrip^ tion subsiste indéfiniment. C'est ainsi que les étoiles semblent disparaître avant la lumière ordinaire du jour, mais nous savons que c'est cette lunrière qui s'étend devant elles comme un voile, qu'elles attendent, pour redevenir visibles, que cette lumière du jour qui les obscurcit se retire à son tour*.
Si Ton recule devant l'hypothèse de la conservation indéfinie de toutes les impressions, il faut du moins reconnaître que les souvenirs, relevant de la mémoire naturelle, j'entends ceux qui n'ont aucun
1. Confessions d'un mangeur d'opium. Cf. le mot de Bail : « La mémoire est une faculté qui ne perd rien et enregistre tout. »
intérêt ni par eux-mêmes ni pour les circonstances dans lesquelles ils se sont formés, sont en nombre déconcertant, inouï. Ecoutons encore Sainte-Beuve :
...Je me laisse rentraîner à Fenchanteraent volage des souvenirs. Ils sommeillaient ; on les croyait disparus ; mais, au moindre mouvement qu'on fait dans les recoins de soi-même, au moindre rayon qu'on y dirige, c'est comme une poussière d'innombrables atomes qui s'élève et redemande à briller. Dans toute àme qui de bonne heure a vécu, le passé a déposé ses débris . en sépultures successives que le gazon de la surface peut faire oublier; mais, dès qu'on se replonge en son cœur et qu'on en scrute les âges, on est effrayé de ce qu'il contient et ife ce qu'il conserve : il y a en nous des mondes^.
Cette mémoire, dont on n'aperçoit pas les limites, c'est la mémoire naturelle ou proprement dite. Locke, William James prétendent qu'on la reçoit telle quelle et qu'on n'y ajoute rien par la culture. On rappelle quelquefois la mémoire des sols; c'est la seule en effet qu'ils possèdent ; toutefois ils ne sont pas seuls à la posséder. Chateaubriand se l'attribue, tout en la dépréciant : « Une chose m'humilie, dit-il; la mémoire est souvent la qualité de la sottise ; elle appartient génôralemenl aux esprits lourds qu'elle rend plus pesants par le bagage dont elle les surcharge ». 11 cite « deux traits >i de sa mémoire en ce genre : « J'aj)pris par cœur mes tables de logarithmes » et je pus réciter de mémoire un long sermon que je venais d'entendre et que je ne pouvais guère comprendre-. Alfred de Vigny a en yue la même mémoire lorsqu'il écrit : « La conversation la plus inutile dr nui vie rnesl