‹ La mémoire et l'oubliChapitre 14 sur 92 · Mémoire* d' outre-tombe · texte numérisé non relu

Mémoire* d' outre-tombe

toujours présente à Vmstant où je Vévoque et j'aurais trop à dire &i je voulais faire des récits qui n'auraient pour eux que le mérite -d'une vérité fiAïv«e ♦>•

Quel est l'emploi de cette mémoire spéciale? C'est à elle qu'on fait appel, lorsque, pour fixer les impressions, on s'en tient au procédé élémentaire de la répétition. Il y a en effet deux modes de formation des souvenirs, que je tiens pour hétérogènes et irréductibles l'un à l'autre : l'ua, où J'atteutiofli domine, l'autre, où, si elle ne fait pas ooaiplètemeiit d^éfa^it, elle se trouve du moins réduite au mintmaiii. La mémoire de l'écolier qui apprend sa ieçoo, à force d'en répéter machinalement les termes, se forme d'une manière toute passive et en dehors de l'attention. C'est ce qu'on se refuse parfois à admettre ; on soutient que la répétition est une série d'actes de faible attention équivalant à une attention forte. Je n'en crois rien. Un écolier qui possède sa leçon pour l'avoir ànonnée dix fois, ne me parait pas du tout la posséder dans le même sens ni de la même manière qu'un autre qui l'aurait apprise en une, après s'y être appliqué de tout son esprit et à force de s'en pénétrer et de la comprendre. Les dix dixièmes ici ne sont pas égaux à un. La répétition machinale ne peut être comparée ni assimilée à l'attention. Elle est le procédé de formation de la mémoire passive : elle supplée l'efTort intelligent, en produit en apparence les effets, mais elle ne lui est pas identique et les résultats n'en ont pas non plus, tant s'en faut, la même valeur, n'étant pas de même nature.

La répétition est si peu réductible à un effort d'attention qu'elle est l'acte par lequel, intentionnellement ou d'instinct, on se dispense de cet ellort, on l'esquive, on laisse opérer toute seule la mémoire

brate, machinale et aveugle, multipliant les impressions successives, dans P'espoîr qne cliacune d'elles se gravera d!*el^^€^-n*ème, laissera naturellement sa trace et fera/, comm<^ on dit vulgairement, son trou. Ainsi c'est encore un appel à la mémoire passive que ce procédé de réclame qui consiste à assaillir la vue du nom d'un savon, d'un cacao, écrit en grosses lettres et projeté sur tous les murs, à tons les coins de rue, dans toutes les-gaures, imprimé à la dernière page de tous les journaux. Il s'agit ici de forcer l'attention, de lasser la résistance que l'esprit oppose à Fiovasion d'es ima-ges vaines, des sollicitations importunes, en un mot, de profiter d'un moment d'irréflexion, de relâchement de l'esprit pour permettre à l'enregistrement brut des souvenirs de s'accomplir dans le sens voulu. Dans ce cas, comme dans celui de la leçon apprise par ànonnement, il s'afgit de multiplier les essais, d'additionner les moments pour accroître les chances d'enregistrement mécanique ou d'impressionnabilité nerveuse.

On perfectionne le procédé en variant et espa<,'ant les moments de fixation, en choisissant comme particulièrement favorables certaines heures de la journée, le matin, au lever, ou le soir,* avant de s'endormir. On a découvert récemment qu'il y a avantage: à apprendre une leçon en plusfeurs fois, au lieu de- ^acharner à la répéter avant (|u'oii la sache.

Cela prouve que la mémoire naturelle a ses caprices et qu'il faut guetter et surprendre les moments favorables.

Dans- tous les cas la répétition pure et simple consiste à renouveler, non pas un acte d'attention proprement dite, mais une impression aveugle et passive. Le nom de mémoire brute est celui qui

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convient à la mémoire qui se forme ainsi sans la participation de Tintelligence, selon les lois d'un mécanisme naturel qui nous échappe, dont nous nous rendons maîtres d'une façon empirique, par tâtonnements, mais sans nous en rendre compte, sans le comprendre. De ce que, par le procédé de la répétition, nous faisons servir ce mécanisme à l'acquisition des souvenirs, il ne s'ensuit pas en effet que nous en ayons pénétré le mystère ; nous en avons Tusage, sans en avoir Tintelligence.

A la mémoire brute s'oppose la mémoire organisée, laquelle consiste à fixer et à retenir les choses en y pensant et à force d'y penser. Si étendue et remarquable qu'elle soit, cette dernière paraît toujours normale. Elle ne s'acquiert qu'au prix de l'effort et avec l'aide du tempç. Elle est le produit d'une élaboration plus ou moins consciente, tantôt rapide, tantôt lente, mais constante et nécessaire. Elle ne réalise pas de prodiges. Au contraire la mémoire brute, par là même qu'elle est gratuite, inexplicable, paraît tenir du miracle, alors qu'elle se rencontre chez les intelligences les plus humbles et n'évoque rien que de commun et d'ordinaire.

Mettons donc à part les souvenirs dont la formation est immédiate et ne coûte aucune peine et ceux dont l'acquisition est lente et laborieuse. Les premiers relèvent de la mémoire brute, laquelle ainsi pourra être dite facile ou instantanée. Le mot facilité toutefois est équivoque. Si apprendre facilement veut dire retenir les choses sans y prêter attention, sans se les assimiler ni les comprendre, la facilité, étant un autre nom de la passivité, est un attribut de la mémoire brute. Mais apprendre facilement est aussi quelquefois, par exception, être attentif sans effort et saisir les choses d'un regard aussi

prompt que pénétrant et sûr. Ainsi Saint-Simon dit du duc d'Orléans.

A l'entendre, on lui aurait cru une vaste lecture. Rien moins. Il parcourait légèrement, mais sa mémoire était si singulière qu'il n'oubliait ni choses ni noms ni dates, qu'il rendait avec précision, ei son appréhension était si forte qu'en parcourant ainsi c'était en lui comme s'il eut tout lu fort exactement. Il excellait à parler sur-le-champ, «'l en justesse et en vivacité, soit de bons mots, soit de reparties.

Une mémoire si heureuse, si exempte d'elTort, n'en est pas* moins active et intelligente. Il y a donc deux facilités, comme il y a deux mémoires. Mais c'est se conformer à l'usage de la langue, qui traduit lui-même uniquement le train ordinaire, non la loi des choses, que d'entendre par mémoire facile une mémoire jointe à la paresse d'esprit et d'opposer en ce sens la facilité de la mémoire brute à Tincubation régulière, généralement progressive et lente, de la mémoire active.

Ilfaut laisser en effet à cette dernière le teini)s normal de se constituer. Ce temps, on ne saurait le déterminer à l'avance, car il est variable selon les individus et, dans chaque individu même, selon les dispositions du moment; mais on peut l'inférer du résultat ou de l'effet produit.

La mémoire est-elle fugitive? On juge <]ue l'impression première a été enregistrée à VrUit brut ou que, s'il y a eu élaboration, elle a été hâtive et incomplète. Est-elle tenace? Il est prouvé par là qu'il y a eu élaboration véritable ou organisation parfaite du souvenir. La durée du souvenir est ainsi un moyen indirect d'établir après coup son mode d'acquisition. J'ai connu un fort en histoire (jui n'avait qu'à lire une ou deux fois un volume d'Henri

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Martin pour le savoir par cœur; maïs, au bout de huit jours, il avait tout oublié. Je sais au contraire d'autres esprits qui ne peuvent rien dire du livre qu'ils viennent de fermer et dont ils devraient être tout pleins ; mais, qu'on les laisse se recueillir et digérer leur lecture, on s'aperçoit, après des semaines et des mois, qu'ils ont tout enregistré, et l'essentiel et les détails. La mémoire fugitive du premier, c'est la mémoire brute; la mémoire fidèle et sûre des seconds, c'est la mémoire organisée.

Quelques-uns ont les deux mémoires ensemble ou tour à tour.

« J'ai connu, dit Abercrombie, un acteur distingué qui, appelé à remplacer un de ses confrères malade, dut apprendre en peu d'heures un rôle long et difficile. Il l'apprit très vite et le joua avec une parfaite exactitude. Mais, immédiatement après la pièce, il l'oubliait, à tel point qu'ayant à jouer le rôle plusieurs jours de suite, il était obligé chaque fois de le préparer à nouveau, n'ayant pas eu, dit-Uy le temps de V étudier »*.

La distinction que nous cherchons à établir entre la mémoire brute et la mémoire organisée est nettement marquée par celle que faisait cet acteur entre étudier un rôle et l'apprendre à la hâte. Cette distinction ne ressort pas moins clairement du fait suivant :

Un observateur délicat, Sterne, a remarqué qu'en Italie il ne put parvenir à parler la langue du pays, quoiqu'il l'eût étudiée, et que son valet, encore adolescent, l'apprit en fort peu de jours sans avoir, comme son maître, le secours de l'élude et la connaissance de la langue latine. Le jeune homme avail a[){)ris la langue par le côté matériel

\. Ribol, Maladies de la Mémoire , p. 157, note

et rhomme mùr avait besoin d*en saisir le côté métaphysique, ce qui ne peut se faire qu'avec le temps. Mais, sortis de l'Italie, le maître conserva toujours le peu qu'il savait et le valet perdit tout son savoir aussi vite qu'il l'avait

acquise

Il va donc un Hen entre le cramming ou le bour-

1. Cité par Ad. Garnier, Théorie des facultés de l'dme^ III, § V, d'après Walter Scott, Notice sur Sterne.

Le D' Georges Dumas a fait récemment des observations analogues sur les blessés de la guerre; il note chez eux une « amo^igie rétrograde plus ou moins complète, de formes variables)» : l'un a oublié son lutin, l'autre, nmsicien, la notation musicale, un troisième, l'orthographe. Si cette amnésie « paraît parfois capricieuse et supprime » — contrairement à la loi île Ribot — « des catégories de souvenirs anciens, alors qu'elle en laisse subsister de plus rt'jcents, c'est peutêtre, dii-il, parce que nous avons des façons différente^ d'apprendre et que les souvenirs sont plus ou moins bien enregistrés et plus ou moins faciles à évoquer, suivant qu'ils relèvent de tel ou tel procédé d'acquisition. Quand Moral se sou- ^nt de ralleiuand et de l'italien, et oublie le latin qu'il sait depuis un temps beaucoup plus long, c'est peut-être parce qu'il a appris le latin d'une façon rationnelle, cuiimie on l'apprend d'ordinaire, par l'analyse des mots et des plirases, par la lecture attentive des textes, tandis qu'il a appris l'allemand ft l'italien d'une façon automatique, par l'oreille, pour des raisons d'ordre pratique et utilitaire. Ce (jui permettrait dans ce cas la réapparition plus facile des souvenirs d'allemand et d'italien, ce serait le rôle considérable qu'a joué l'automatisme verbal dans leur acquisition. Les souvenirs des langues modernes et de la langue moderne ne seraient pas sur le n\ême plan ». (Les Troubles mentaux et la Guerre, Revue de Paris du 15 juillet 1916.)

Rien de plus vrai. Si Dumas, observant les mCuies faits que Sterne, et les interprétant comme lui, aboutit cependant à des conclusions opposées, il n'y a rien In (jui doive nous surprendre. Les deux mémoires que n<.nis avons distinguées ont leurs procédés propres de conservation et d'évocation et, suivant le point de vue où l'on se place, suivjint le genre de conservation ou d'évocation que l'on considère, l'une peut être déclarée supérieure ou intérieure à l'autre.

ÉÉ

rage, racquisition hâtive, et la mémoire instantanée et fugitive, d*une part, — entre l'acquisition qui ne devance point Theure, prend son temps et mûrit, et * la mémoire sûre, organisée, d'autre part. On peut, faisant appel à la mémoire brute ou naturelle, ajouter presque sans fin les connaissances aux cçnnaissances, mais ces connaissances s'en vont aussitôt ou ne se fixent que pour un moment; elles s'entassent sans s'ordonner; elles forment une masse imposante, mais cette masse est fragile et sans résistance, elle se désagrège et elle fond. Au contraire, l'esprit qui vise moins à étendre ses connaissances qu'à les organiser, paraît faire peu de progrès, mais il ne perd rien de ce qu'il a acquis ; toutes ses connaissances sont définitives.

Le «temps est donc d'abord une condition de la mémoire, en ce sens que la formation des souvenirs exige déjà une durée appréciable et leur organisation, une durée plus longue encore ou plutôt indéfinie, puisque, à vrai dire, elle se poursuit toujours sans s'achever jamais. Le temps est ensuite l'épreuve de la mémoire : le degré d'organisation des souvenirs se mesure à leur stabilité ou à leur durée. Nous résumerons ceci par une comparaison de Taine. « Il en est de nous comme d'une dissolution où se construit un cristal ; les particules qui d'abord étaient indifTérentes à toute structure particulière se prennent en bloc dans un ordre Vixe] à leur équilibre instable succède un équilibre stable^ dont la direction précise et rigide résiste aux diverses agitations de l'air et de la liqueur * ». L'ensemble des impressions, c'est l'eau-mère du cristal; la mémoire, c'est le cristal lui-même. Mais on peut

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