Taine, De V Intelligence ^ t. I, p
poursuivre la comparaison. La mémoire cristallise en deux systèmes : l'un, qui répond à Tordre d'apparition des sensations ; l'autre, qui fait entrer les sensations dans un ordre, non plus extérieur, objectif, mais personnel et intime, répondant aux tendances de l'esprit et aux besoins de la pensée, c'est la mémoire organisée; et, de ces systèmes, le second paraît devoir être et est généralement le plus stable. Toutefois la durée des souvenirs n'est pas un signe infaillible de leur mode d'acquisition et île leur nature. Tel souvenir brut peut persister iridéliniment ; même l'impression la plus faible peut renaître sous une influence morbide, dans les cas d'hypermnésie. Inversement l'attention la plus forte, donnée à un fait, n'assure pas toujours la mémoire de ce fait ou ne l'assure que pour un temps -indéterminé et variable.
Faut-il donc admettre deux modes distincts de fixation des souvenirs, parfaits chacun en son genre ? Il paraît bien qu'en certains cas le défaut d'attention ne nuit pas à la mémoire, mais plutôt la sert. Qui ne sait que le meilleur moyen de graver une impression dans l'esprit est parfois de s'en distraire? On ne gagne rien à vouloir forcer ou hàler l'éclosion naturelle des souvenirs ; celle-ci vient à -son heure, quand l'imprégnation des cellules cérébrales est achevée. La mémoire est comme la fortune ; elle appartient parfois à qui sait l'attendre, et •à qui l'attend dans son lit. Ainsi on s'endort après avoir étudié une question, mais avec la conscience •<ie la posséder imparfaitement et l'intention d'y revew; on s'éveille, surpris d'en avoir une connaissance •entière. Peut-on voir là le triomphe de la mémoire «aiurelle, enregistrant des impressions avec la «ûreté et l'infaillibilité . d'un mécanisme dont nous
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n'avons pas conscience et nous ne Toyons que les effets ? Ne faut-ii pas plutôt interpréter dans un sens plus large l'organisation des souvenirs et admettre une « cérébration inconsciente ? » Cette organisation, ébauchée pendant la veille^ s'achèverait dans le sommeil.
L'analogie conduit dès lors à conclure qu'il n'en est pas autrement dans le cas de la leçon machinalement apprise. Le fait d'apprendre par cœur ne serait donc pas (comme on a paru donner à le penser par toute l'argumentation qui précède) une opération purement aveugle et passive. Répéter une leçon pour l'apprendre, c'est en réalité coordonner et adapter les mouvements et sensations, dont se composent la récitation orale et l'audition, et ce travail d'organisation motrice ou sensori-motrice peut se poursuivre inconsciemment dans la veille aussi bien et de la même manière que le travail de réflexion, que nous avons supposé se produire pendant le sommeil, dans le cas d'une question qu'on débrouille en dormant.
Au reste, si distincte qu'elle soit de l'attention, la répétition en est pourtant l'analogue : elle est une attitude physique^ répondant à Vattitude mentale, appelée attention ; elle est une organisation d'actes, au lieu d'être une organisation d'images. Bergson l'a dit en termes heureux :
La répétition a poui' véritable effet de décomposer d'abord,, do recomposer ensuite et de parler ainsi à l'intelligence du corps. Elle développe, à cha(iue nouvel essai, des mouvements enveloppés; elle appelle chaque fois l'attention du corps sur un nouveau détail qui avait passé inaperçu; elle fait qu'il divise et qu'il classe; elle lui souligne Tessentiel; elle retrouve, une à une, dans le mouvement total, les lignes qui en mai'quent la structure intérieure. En ce
sens, un mouvement est appris dès que le corps l'a compris*.
On peut parier en effet d'une intelligence du corps : cette intelligence a les mêmes procédés d'analyse et de synthèse que celle de IVsprit ; elle porte* le même nom, elle s'appelle organisation. Faut-il dès lors maintenir la distinction de la mémoire brute et de la mémoire organisée ? La première n'est-elle ]ias un cas particulier de la seconde, à savoir une organisation moindre et une organisation inconsciente ? Mais, qu'elle soit de nature ou de degré, la distinction pratiquement subsiste. Nous appt'lons mémoire brute celle qui fixe les impressions telles «luclles ou sans changement, et mémoire organisée, celle qui les classe, les hiérarchise, en forme une syiitlit'se, en compose un tableau. C'est ce qui nous ost nppani à propos de la formation^ c'est ce que nous verrons mieux encore, en traitant de la reproduction on du rappel des souvenirs.
ni. — Lois du rappel de la mémoire brnie et de la mémoire organisée.
La mémoire brute et la mémoire organisée ne diffèrent pas moins par la façon dont elles rentrent en possession des perceptions passées ([ue par la façon dont elles fixent et consenenl ces porce])tions. L'une est le retour intégral, l'autre, le réveil partiel des impressions passées.
La mémoire brute ignore les sacrifices: elle a pour formule : « Tout ou rien î » Elle peut sombrer entièrement, mais elle ne subit pas de déchet; entre l'oubli total et la conservation complète, il n'y a pas