‹ La mémoire et l'oubliChapitre 17 sur 92 · Ribot, Maladies de la Mémoire, p. 4G · texte numérisé non relu

Ribot, Maladies de la Mémoire, p. 4G

venirs organisés, à révocation restreinte et choisie. Expliquons, par un exemple très simple, comment s'opère le passage des uns aux autres. Je vais chercher un objet dans une chambre. J'oublie en route ce que je vais chercher. Mais la réHexion vient en aide à la mémoire. J'infère de ce que j'ai pu vouloir, ce qu'effectivement j'ai voulu. Ce souvenir qui m'échappe et que je retrouve en y pensant, est un souvenir brut, qui se change en souvenir organisé à partir du moment où je saisis ou je crée le lien qui le rattache à mes occupations et préoccupations présentes. Le souvenir brut est donc une opération aveugle, passive, qui s'accomplit d'elle-même par une grâce d'état physiologique ; le souvenir organisé, c'est la même opération, devenue réfléchie, active, intentionnellement produite et conduite avec ^J*t' La mémoire organisée, c'est l'entendement ajouté à la mémoire.

^ans le cas de la mémoire brute, le retour des )°ïages dépend uniquement de l'étal cérébral ; " 6st spontané, automatique ; dans le cas de la mémoire organisée, il répond à un appel noini- ^^W, à un choix, il est volontaire. La mémoire *^^ute est un chaos, un tourbillon d'images qui se Présentent à l'esprit en foule, ou, suivant une comparaison de Platon, comme un essaim de colombes *^chées dans Tair libre et que l'on ne peut ^^•sir. La mémoire organisée, au contraire, est un cortège d'images, qui défilent en bon ordre, oha- ^'^ne à son rang; c'est un essaim de colombes enfermées dans une volière et qu'on aurait toutes sous la main.

^©s souvenirs bruts reviennent tous en masse : ils '^e s'échelonnent pas, ils ne se groupent pas, ils se présentent ensemble; ils forment un bloc dont on ne

peut détacher la moindre parcelle. On les recouvre tous ou l'on n'en recouvre aucun.

Le D' Leyden avait une faculté extraordinaire pour apprendre les langues et il pouvait répéter très exactement un long act du Parlement ou quelque document semblable qu'il n'avait lu qu'une fois. Un ami le félicitant de ce don remarquad)le, il répondit que, loin d'être un avantage, c'était souvent pour lui un grand inconvénietit. Il expliqua quCy lorsqu'il youlait se rappeler un point particulier de quelque chose qu'il avait lu, il 7ie le pouvait faire qu'en se répétant à lui-même la totalité du morceau depuis le commencement jusqu'à ce quil arrivât au point dont il voulait se souvenir^.

Cette mémoire, dont le D*" Leyden souligne luimême rinfériorité caractéristique, cette mémoire indiscrète, qui reproduit tout, comme elle enregistre tout, est bien la mémoire brute ou élémentaire, que les missionnaires signalent chez certains sauvages, répétant, sans en changer un mot, un sermon qu'ils viennent d'entendre, tour de force dont on a dit plus haut que Chateaubriand était aussi capable. J'ai cité comme exemple, ou mieux comme type de mémoire brute, la leçon apprise par cœur. Or, les écoliers, arrêtés au milieu d'une leçon apprise ainsi, reprennent la phrase commencée, voire la leçon tout entière et, si on leur enjoint de ne pas se répéter, ils ne savent plus.

Comme il y a deux modes de formation de souvenirs, il y a donc aussi deux modes de rappel. Les impressions enregistrées à l'état brut, qui ne sont point fondues et liées entre elles, ne peuvent renaître que simultanànenl^ sous une forme tumultueuse et chaotique ; elles n'ont d'autre rapport entre elles

1. Abcrcromhie, Essay on intellectual powers, in Ribol, oiicr. cite, p. 45.

qoe la contiguïté ; leur organisation est rudimentaire OU nulle.

Au contraire, dans le cas de la mémoire organisée, le rappel est successif et ordonné. Chaque souvenir reparaît à point nommé, quand on l'attend et parce qu'on l'évoque. Comme il a été volontairement acquis, il s'éveille aussi à Tappel de la volonté. « On se propose, dit Ravaisson, tel objet, telle idée ou telle expression d'une idée ; des .'profondeurs de la mémoire sort aussitôt tout ce qui peut y servir des trésors qu'elle contient. Ainsi arrivaient^ à l'appel d'un chant, çelon la fable antique, et s'arrangeaient d'eux-mêmes en murailles et en tours de dociles matériaux. »

Les résultats de la comparaison que nous venons défaire, au point de* vue du rappel, entre la mémoire ûnite et la mémoire organisée peuvent se classer ^ûsi : le rappel, dans les deux ordres de souvenirs ^* n'obéit pas à la même loi, 2° ne se produit pas dans les mêmes circonstances, 3° ne répond pas à la même fin.

1° Le rappel des souvenirs bruts a'iieu suivant laloi de « rédintégration » (Hamilton), énoncée par Wolf en ces termes : Perceptio privterita intégra recurrit ^^jus praesens continet partem, (une perception passée est rappelée dans son intégralité par la perception présente qui en renferme un élément). Le rappel des souvenirs organisés a lieu, au contraire, suivant la loi d' « intérêt » (W. James) : Ceux-là seuls d'entre les éléments d'une perception passée nous reviennent à l'esprit qui ont de Vintérêt pour nous, c'est-à-dire qui répondent à nos préoccupations, à nos desseins ou à nos fins.

2° Le retour des souvenirs bruts se produit toujours sous l'influence, soit d'un événement, d'une

cause externe, soit d'un état d*âme particulier, d certaine ce disposition » interne, et il est une ii lion, un déclenchement d'images se présentai foule, arrivant comme une trombe.

Donnons des exemples de ces deux cas.

a) A la vue d'un objet, d'un lieu, à l'aud d'un mot, on est assailli soudain de souvenirs q eût cherché vainement à évoquer, qu'on n'eût ja retrouvés sans cet objet, sans ce lieu, sans < parole qui les remettent en mémoire (in mémo revocant). Ce cas est fréquent dans le rappel des venirs d'enfance.

Une femme, 'qui n'avait gardé aucun souvenir d mère, « eut roccasion de voir la chambre où cette était morte. . Quoiqu'elle Tignoràt, en entrant dans chambre y elle tressaillit; comme on lui demandait lac de cette émotion : « J'ai, dit-elle, Vimpression dist d'être entrée autrefois dans cette chambre. Il y avait dame couchée, paraissant très malade, qui se pench. moi et pleura ».

Un homme de môme eut l'occasion de se rendre château « qu'il n'avait aucun souvenir d'avoir visité approchant de la grande porte, il eut une impression e mement vive de l'avoir déjà vue, et il revoyait non s< ment cette porte, mais des gens installés sur le haut < bas des ânes sous le porche. Cette conviction singu s'imposant à lui, il s'adressa à sa mère pour avoir quel éclaircissements sur ce point. 11 apprit d'elle qu'étani de seize mois, il avait été conduit en partie danf endroit, qu'il avait été porté dans un panier sur U d'un àne, qu'il avait été laissé en bas avec les ânes € doiriestiques, tandis que les plus âgés de la bande s'ét; installés pour manger au-dessus de la porte du chàt(

A ces faits bien connus, que j'emprunte à Ri

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