‹ La mémoire et l'oubliChapitre 18 sur 92 · Maladies de la Mémoire, p · texte numérisé non relu

Maladies de la Mémoire, p

jajouterai une observation concordante, que j'ai

iÎGu de croire réelle, quoique tirée d*un roman, tant

^^ie est détaillée, précise, évocatrice. Yves, le héros

<^u roman, se rend à Saint-Pol-de-Léon, tout exprès

pour revoir la maison de ses parents ; il la cherche

^^ il sait qu'elle doit être, questionne les gens, inter-

''oge sa mémoire, mais en vain ; il se sent dépaysé,

perdu. Découragé, il va quitter cette maison, sans

qu'elle lui ait rappelé rien, quand tout à coup le

voiJe se déchire et la lumière se fait. Mais lisons le

'^ecit merveilleux de Loti :

Yves regarde partout, essayant de tendre son intelligence vers le passé, s'efForçant de se souvenir. Mais non, cest fini, et là même il ne retrouve plus rien. Voilà

* échec de la mémoire réfléchie.)

Nous redescendions pour nous en aller quand tout à coup ^^elq^e chose lui revient comme une lueur lointaine.

*^ Ah 1 dit-il, je crois que je reconnais cet escalier. ^^nez ! en bas, il doit y avoir une porto de ce côté-là pour entrer dans la cour et un puits à gauche, avec un grand arbre, et, au fond, Técurie où se tenait le cheval aux pieds blancs. »

• ^^ était comme si une éclairde se fût faite ^tout à coup ^cins les nuages. Yves s'était arrêté sur ces marches et, les yeux graves, il regardait par cette troure qui ve7iait de

* ouvirir subitement vers le passé; il était très saisi de so sentir aux prises avec cette chose mystérieuse qui est le ^^uvenir.

En bas, dans la cour, nous trouvâmes bien, comme il ^^^'^it annoncé, le puits à gauche, le grand arbre et récurie. ^*' Yves médit, avec une sorte d'émotion de frayeur, en se <^écouvrant comme sur un toiûbeau :

• Maintenant je revois très bien la ligure de mon père. »

Le caractère mystérieux du souvenir brut, ce phé- ^^niène naturel que nous constatons sans le comprendre, sans en connaître aucunement le mécanisme

et les lois, n'est pas seulement ici supérieurement rendu; tous les traits particuliers de ce souvenir^ son apparition ou plutôt son invasion soudaine, rinsignifiance et le menu des détails dont il se compose, son caractère global, la certitude où l'on est de son exactitude sont encore, comme dans les observations précédentes, heureusement notées. Le fait extérieur, qui est le point de départ ou Toccasion du souvenir, est lui-même insignifiant en soi, il paraît pris au hasard, mais son pouvoir évocateur est très grand; il tire du néant, comme la baguette d'une fée, tous les souvenirs ensevelis, il les ranime par sa seule présence, il leur communique ou leur rend la vie.

h) A défaut d'un objet ou d'un lieu évocateur, un état d'âme, une disposition particulière, physique ou morale, peut déterminer le rappel des souvenirs d'une façon aussi mystérieuse et inexplicable. Justement parce qu'elle est aussi naturelle.

. ...A certaines heures, à certains jours, en particulier aux soirs du dimanche..., écrit Sainte-Beuve, tous mes anciens souvenirs se réveillent et sont naturellement convoqués (remarquer la justesse de cette expression : évoqués ensemble). Tous les anneaux rompus du passé se remettent à trembler dans leur cours, à se chercher les uns les autres, éclairés d'une molle et magique lumière. Aujourd'hui, en cet instant même, c'est un de ces soirs de dimanche et, tandis que les mille cloches en fête sonnent le Salut et l'Ave Maria, toute ma vie écoulée se rassemble dans un sentiment merveilleux, tous mes souvenirs répondent à des échos accoutumés. Depuis -la ferme de mon oncle, depuis cette première lueur indécise que j'ai gardée de ma mère, combien de points s'éclairent par degrés et se remuent! Combien de débris isolés, peu marquants, non motivés, ce semble, dans leur réveil, et pourtant pleins de vie cachée !... Les moindres incidents épars, les cailloux

lA MÉMOIRE BRUTE ET LA MÉMOIRE ORGANISÉE 91

les plus fortuits de ce long chemin, des seuils que je n*ai ffanchis qu'une fois, des visages de jeunes filles ou de Tieillards que je n*ai qu*entrevus, des êtres amis qui se croient oubliés ou qui m'ont toujours cru indifférent, tout me reWent et me parle, les temps et les lieux se rejoignent ^ .

En regard de ce rappel intégral y caractéristique de la mémoire brute, il faut placer le rappel de chaque souvenir, venant à point nommé, à sa place et à son rang, qui appartient à la mémoire organiséeetquien est la marque. La mémoire organisée, d'une part, refoule les images du passé inopportunes et vaines, de Tautre, appelle ou évoque celles qu'il y a intérêt à avoir présentes et lï considérer. Elle opère donc par sélection. Le rappel dépend sans doute encore des sensations ou des dispositions, du sujet, mais il n'est plus subordonné uniquement à ces conditions; il a, au contraire, pour principe directeur, pour raison déterminante, le cours des pensées, répondant lui-même aux fins do la volonté. On trouve un bon exemple de ce rappel, particulier àlamémoire organisée, dans ce que les vieilles rhétoriques appelaient la « narration oratoire ». (licéron, racontant le meurtre de Clodius, accumule les circonstances qui donnent à ce meurtre l'apparenco d'un cas de légitime défense : la mémoire de Tavocal n'évoque que ces circonstances, et les évocjue t'mtrs. A la place d'un avocat, mettez un ami passionné : sa mémoire aura le même caractère de parlialitt} : le rappel des souvenirs sera également parlirl, et partiel dans le même sens et de la même manière. La mémoire organisée est donc une mémoire (jui choisit entre les images du passé et dont le ra[)pel. au lieu d'être tumultueux et intégral, est ordonné et répond à une vue de Tesprit.

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