‹ La mémoire et l'oubliChapitre 28 sur 92 · Cuvier, Èloget hùtoHqueSy BrousBonnct, t. 1., pp · texte numérisé non relu

Cuvier, Èloget hùtoHqueSy BrousBonnct, t. 1., pp

120 I.V .MKMOIHE ET l/oUBLI

la peine ou n'est plus capable de l'elTort de retei les substantifs, parce qu'il sait ou comme s'il savi qu'il peut s'en passer, les remplacer au besoin |>des périphrases; dans un cerveau atteint, dimini mais capable de compenser ses pertes, de s' rendre compte, d'y remédier, il se produit un pi nomène de suppléance psychologique. C'est air qu'il faut interpréter, selon nous, toutes les dise dations, parfois bizarres, qui se produisent ds l'aphasie. La dissolution de la mémoire obéit à u :vci< loi rationnelle, parce que la raison y résiste, y f^s^^mi obstacle, ou y remédie lorsqu'elle y cède.

Donc la loi de régression montre que la mémoi suit, dans sa dissolution aussi bien que dans sévolution, la marche naturelle de la raison, ce est fait pour surprendre peut-être, s'il s'agit de mémoire en général, mais non pas, s'il s'agit de mémoire organisée, c'est-à-dire de l'entendemi ajouté à la mémoire.

Bien plus, la loi de régression, qu'on vient prouver expérimentalement, ne pourrait-elle pas, la rigueur, être établie a priori? La loi de dissol tion ne pourrait-elle pas se déduire de la loi d'é^ lution? N'est-il pas naturel, j'allais dire rationne que la mémoire s'en aille dans l'ordre inverse celui où elle est venue, et ne faut-il pas dire qu'eE ^ ' doit s'en aller ainsi, qu'elle doit se défaire daxi -^ l'ordre inverse de celui où elle s'est faite et s^ refaire dans l'ordre inverse de celui où elle s'est défaite? Le caractère logique de la loi de régression ne ressort-il pas de l'énoncé même de Ribot : « Les formes qui disparaissent les dernières doivent reparaître les premières, puisqu'elles sont les plus stables et la restauration doit se faire en remontant? »

LES lois DE LA MÉMOIRE RÉVÉLÉES PAR l'oUBLI i21

Même quand, à première vue, les lois de la

mémoire ne s'imposent pas à la raison et choquent

au contraire la raison, elle ne laissent pas d'avoir

^ encore, dans ce cas, une raison cachée que la

réflexion découvre. Ainsi il semble paradoxal que

« les facultés affectives s'éteignent plus lentement

Çwe les facultés intellectuelles ». Les sentiments ne

sont-ils pas des états plus vagues et plus fuyants

î^e les idées? Mais « la réflexion montre^ dit Ribot.

^ue les sentiments sont ce qu'il y a de plus profond,

5^6 plus intime, de plus tenace. Tandis que notre

*ûtelligence est acquise et comme extérieure à nous,

^os sentiments sont innés... Nos sentiments, c'est

'ïous-mêmes; l'amnésie de nos sentiments, c'est

* oubli de nous-mênxes. // est donc logique qu'elle

^^ produise à une époque où la désorganisation est

^* grande que la personnalité commence à tomber

P^r morceaux^ ». Ainsi Ribot lui-même, en dépit de

^^s tendances empiristes, donne pour base à la lui

de régression une théorie du moi et, quoi qu'il en

^^^y rationalise ainsi cette loi. La mémoire étant

^<^riçue comme un système ou une organisation

^'irnages, il faut bien que la rupture de ce système

^.^ cette désorganisation d'images soit elle-même

^<>ixçue comme découlant logiquement du plan de

^^ Système ou du type de cette organisation.

Quelques applications de la loi de régression.

La loi de régression, entendue comme une loi logique, comn^e la réduction du complexe au simjile

|- dans l'ordre des souvenirs, a une portée universelle.

* I. Maladies de la Mémoire^ p. 04.

Passons en revue quelques-unes de ses applications.

Celte loi peut être interprétée d'abord comme unloi de critique littéraire. Dans son œuvre de com position, ce qui se présente d'abord à Fesprit d« poète, dit Arthur Lynch, c'est le rythme, le mouvement, Tallure générale du poème; vient ensuit» Texpression juste, heureuse, trouvée, celle qm s'impose comme la seule propre, qui parait « néces saire et inchangeable ». De plus, une œuvre poétiqucontient toujours, à côté de morceaux bien venus « écrits de verve, d'autres passages, sans éclat m vigueur de style, qui ne servent «qu'à relier les pre? miers entre eux et sont « le tissu connectif » dr poème. Il est remarquable que le lecteur, se plaçais dans l'état d'esprit du poète, reproduise dans ses grandes lignes le travail de composition de celui-c et retrouve dans sa mémoire d'abord et avant toiK l'atmosphère du poème, l'esprit qui l'anime, ensuiU les passages d'inspiration vraiment caractéristiques autrement dit, s'attache aux traits dominants e opère un choix dans ses souvenirs, guidé par le goût le sens poétique*.

Arthur Lynch a aussi composé, puis appris pai cœur, sans l'écrire, une histoire en prose de plus d 30.000 mots.

1. Je ferai, à l'appui de cette observation, la remarque sui vante : Les écoliers qui récitent une leçon, s'arn>tent presqu tous aux mômes endroits, jamais aux passages inspirés ei bien venus, mais toujours à ceux dont l'expression est cherchée, pénible, ou qui se suivent mal et ne rentrent pas dani le mouvement général de la pensée. On peut faire la mêmi observation sur les gens qui ont la manie des citations : ili s'arrôtenl au mCmo vers, au même bout de phrase, au mônii mol, et pour les mî-mes misons.

LES LOIS DE LA MÉMOIBE RÉVÉLÉES PAR l'oUBLI 123

J'observai, dit-il, le mode de composition : tout d'abord l'idée directrice, puis le choix des principaux caractères, puis celui des principales scènes, et Fensemble du développement du récit; puis l'élaboration des plus frappantes et des plus caractéristiques de ces scènes, puis la mise en Taleur progressive des mots qui faisaient ressortir quelquefois des phrases frappantes, d'autres fois une liaison ffleincure; puis la recherche d'un commencement, puis fassembJage graduel des mots. J'étais guidé de point en point par la suite déjà marquée et par certains passages déjà élaborés.

L'auteur a observé les difficultés qu'il eut à apprendre son récit sans l'écrire, puis, Tayant écrit, à se le rappeler ensuite trois ans après. Dans ce second cas,

je trouvai, dit-il, que ma mémoire n'était plus du tout sure à l'égard des mots. En y regardant de près, je découds <îue la destruction progressive de la mémoire suivait mordre inverse de celui dans lequel le rrcit riait composé; ^^esl-à-dire que les passages les moins frappants disparaissait les premiers... Les éléments les plus sùremcînt retejus étaient ceux qui avaient pris les premiers une forme déterminée : l'intention (le sujet), la suite générale du récit, les principaux caractères, les principales scènes, ^6s expressions les plus caractéristiques. Le reste était perçu ^nime à travers un brouillard ^

9^ imaginerait difficilement une vérificîition plus ^^tisfaisante, plus instructive et plus nette, de la loi <ie régression : le même sujet compose un récit, '^pprend par cœur, l'oublie; la formation et la dissolution de la mémoire se produisent exactement ^^'ïs les mêmes conditions et obéissent à la même *^i; le souvenir représente une synthèse qui est

^- A. Lyncb, Psychology, a ne/v System, t. I, pp. 260-261.

l'œuvre du sujet, qui n'a pas de secrets pour lui, et l'oubli réalise Tanâlyse de cette synthèse, la vérifie, en est la contre-épreuve. Or c'est le caractère logique, et non simplement chronologique, de la loi de régression qui ressort des faits observés. Les règles que suit l'esprit dans la composition ou l'arrangement de ses souvenirs sont précisément celles qu'il suit encore lorsqu'il abandonne l'un après l'autre ses souvenirs et consent à s'en dessaisir; il lâche alors ce à quoi il tient le moins ; il se sépare en dernier lieu de ce qu'il a saisi d'abord, parce que c'est ce qu'il a le plus à cœur, ce qui représente les préoccupations dominantes, les directions ou les grandes lignes de sa pensée. La façon de se dépouiller est au fond la même que celle de s'enrichir; elle la reproduit sous une autre forme et la révélerait au besoin.

Si on distingue dans le souvenir des éléments sensibles ou matériels et logiques ou formels, on= pourra dire que la forme est supérieure à la matière, qu'elle la commande, la détermine, comme le plancommande la construction, comme l'idée du tout détermine l'existence des parties. Tel est le sens philosophique de la loi de régression. Cette loi montre que la mémoire est atteinte d'abord et essentiellement dans sa forme, puis indirectement^ par voie de conséquence, dans sa matière.

La distinction qui précède est capitale. Elle trouve son application encore dans la théorie de l'aphasie ^- L'aphasie est un trouble proprement intellectuel, et non sensoriel et moteur; elle est essentiellemeni

1. Voir dans le Journal de Psychologie (sept.-oct. 1908) notre article : Une théorie nouvelle de l'aphasie, qui résume et analyse le livre du D"" François Moutier ; l Aphasie de Broca.

LES LOIS DE LA MÉMOIRE RÉVÉLÉES PAR l'oUBLI 125

un trouble de rintelligence, lequel revêt accidentellement la forme particulière d'un trouble du langage, entendu lui-même comme une fonction de la pensée, et non comme un simple phénomène d'articulation. Dès lors les troubles de rintelligence commandent ceux du langage et, dans rintelligence elle-même, les sens étant subordonnés à Tentende- ' ment, les troubles de Tentendemént commandent les troubles sensoriels. Ainsi il ne faut pas dire que, dans Taphasie, tel centre sensoriel, celui de la vision, de Taudition par exemple, est lésé et telles images par suite, visuelles, auditives, abolies; le sens en réalité est intact; c'est le cerveau qui ne fonctionne plus, c'est Tarrêt de la fonction cérébrale qui entraîne Tinhibition cérébrale, la disparition des images; la surdité, la cécité verbales, et les autres formes particulières qu'affecte Taphasie sont donc des phénomènes dérivés, secondaires, pris à *ort pour la maladie elle-même, pour ses éléments constituants.

On a vu longtemps dans l'aphasie une analyse psychologique opérée par la nature, une décomposition réelle du langage en ses éléments, une maladie ^^gnant des compartiments distincts du cerveau, affectés à des fonctions distinctes, pouvant être ''^présentée dès lors par des schémas, figurée par une carte. Mais les faits sont moins simples. La dissolution du langage, dit le D*" François Moutier, ï^ obéit en réalité à aucune loi ou plutôt elle ne reconnaît qu'une loi, la loi de régression de Ribot. Mîiis cette loi est précisément toute formelle ou 'ogique et peut s'énoncer ainsi : les éléments psyc^iiques se divisent en primitifs et dérivés, simples et complexes, essentiels et secondaires, et la régression va de ceux-ci à ceux-là.

L'aphasie est un trouble de rintclligence, entendue au sens le plus gt^néral, comme la facnllé de combinaison ou de synthèse. Elle a des degrés, en ce sens que la synthèse psychique est plus ou moins atteinte, et des formes différentes, en ce sens que les matériaux, les données sur lesquels elle s'exerce, sont nombreux et divers. On se trompe donc en définissant Taphasie la perte de telles ou telles images (visuelles, auditives, motrices, etc.); non pas qu'elle ne soit cela en effet, mais elle Test accidentellement. Ce par quoi il faut la définir, ce qu'eWe est essentiellement et avant tout, c'est Taffaiblissement ou la perte du pouvoir de combiner des images et des mouvements, telles ou telles images, tels oa tels mouvements, suivant les sujets. Les formes particulières qu'affecte l'aphasie, ses variétés ont donc une importance secondaire. Ce qu'il faut considérer en elle, c'est qu'elle est une lésion du pouvoir de coordination' physique et mentale. Ainsi il ne sert point de savoir que les souvenirs moteurs s'effacent les derniers, si un ignore la raison de ce fait; il faut l'interpréter et dire que de tels souvenirs représentent, non pas le plus haut degré d'organisation ou la base de toute organisation psychique, mais au contraire le minimum d'organisation ou le moindre effort de synthèse. 11 apparaît alors pourquoi la régression se produit selon la loi de Ribot : elle est la marche du complexe au simple, le passage d'une organisation supérieure à une organisation moindre.

Il apparaît aussi par là même pourquoi la loi de régression s'applique à tous les faits psychologiques : sentiments, idées, actes, ainsi que nous allons le montrer.

Premièremenl, elle s'applique aux sentiments. On

LES lois DE LA UÉMQIRE RÉVÉLÉES PAR l'oUBM 127

parle de la légèreté avec laquelle le cœur oublie. Cettelégèreté d'abord n'est pas uaiverselle et ensuite estbieu exagérée : à la réflexion, elle ne parait pas toujours si blâmable. Ce que le cœur oublie en effet, ce sont les menus chagrina qu'on grossit sur le moment, les plaisirs dont on s'étourdit, les sympathies ou antipathies nées de motifs futiles; mais en réalité le coeur est (idèle à ses affections profondes, dont il peut bien négliger de jouir parfois, mais dont il ne cesse pas de sentir le besoin. L(ï temps fait le <Jépart entre le vrai et le faux de nos affections. <Ie SODI les meilleurs de nos sentiments, je veux dire les pïus naturels et les plus forts, que la mémoire ^arde longtemps ou toujours; ce sont les moindres, **s plus superficiels et les plus artificiels, qu'elle laisse échapper d'abord. Dans l'ordre alTertif, comme dans Tordre intellectuel, c'est ce «pTil y a de phis ^^raiciné en nous qui meurt le dernier. 11 est vrai 9^6 ce qu'il y a de plus enraciné n'est pas toujours ^^ qui mériterait de Têtre. sauf chez cenx qui ont naturellement l'esprit juste et le cœur droit. Lr pojnt de vue psychologique n'est pas le |)oint de ^"e moral.

Selon Ribot, les sentiments disparaîtraient dans

ordre suivant : !•* sentiments désintiTCSsés ou

™porsonnels, 2° sentiments aUruist<»s. :)" sentiments

^^o-altruistes, 4° sentiments éiroïsles, mais cet

^1 r^ d'ailleurs n'aurait rien d'absolu, h's sentiments

^^sintéressés, par exemple. })0uvnnt exccptionnelle-

^^^t persister après Tabolilion de tons les autres;

ieitioinj ce musicien oui, «< denx mois après son

entrée à l'asile, dépourvu de tendan<-es sociales et

^^ sentiments généreux, pouvait encore coordonner

s^s mouvenients et jouer sur son violoncelle les airs

d autrefois... On le pria de jouer environ un mois

avant sa mort. Il était gâteux et ne comprenait rien. Pourtant il comprit cette fois et, devant violon, son œil redevint clair et pour une mi Tesprit semblait s'être ressaisi sous Tinfluenc* Fart* ». Ceci confirme ce que nous disions haut que ce n'est pas d'après la nature des n riauxou données de la mémoire, mais d'apri forme qu'ils revêtent ou la façon dont ils s'( nisent, qu'il faut juger de la durée ou persist; des souvenirs. Les hommes ne doivent-ils pas 5 des mémoires différentes quant à leur mod< formation et de dissolution, puisqu'ils diffè entre eux par le caractère ou les sentiments, les étant égoïstes, les autres désintéressés, et que 1 états psychologiques par suite forment des systc différents?

De même, dans l'ordre moteur, les instinct général se conservent plus longtemps que les 1 tudes et les habitudes que les actes volonta Mais ici encore il y a des exceptions. C'est ainsi comme on vient de le voir, l'habitude de jouer du loncelle peut survivre à tous les instincts. L'art, quelques hommes, peut être plus fort que la na

Rien de plus logique. La mémoire est une ( truction mentale' dont les progrès de l'amnésie révèlent le fort et le faible. Elle est comme un fice qui tombe par morceaux; le toit s'effondn piliers restant debout; puis les. piliers eux-m( croulent et les fondations demeurent. C'est le de la construction qui détermine la solidité de cune des parties.

Mais ce plan varie. Il y a d'abord les mém

1. Ribot, Psychologie des sentiments, dernior cha Dissolution de la vie affective.

L£S LOfô DE LA MÉMOIRE RÉVÉLÉES PAR l'oUBLI 129

disparates ou composites : on ne prend pas la peine de s'accorder avec soi-même, d'accorder sa conduite avec ses sentiments, ses sentiments avec ses idées. bien plus, d'accorder ses idées entre elles, ses sentiments entre eux, cela déjà dans le présent, mais bien plus aisément, donc bien plus souvent encore, dans le passé. Il y a ensuite les mémoires spéciales. La mémoire a ses cloisons étanches :

1* dans V ordre intellectuel. — Si je passe d'un travail à un autre, d'un point de vue à un autre, je dois oublier le premier, m'attacher au second et m'y tenir. Les idées forment des systèmes qui s'excluent 6t se repoussent. Or il y a des esprits naturellement bornés, étroits, mais féconds et habiles en leur lâche spéciale, qui oublient entièrement ou rejettent en bloc tout ce qui est étranger à l'ordre d'idées, au point de vue qui est présentement le leur, tandis îue d'autres se préoccupent d'accorder le point de yue qu'ils adoptent avec celui qu'ils quittent, leurs ^^ées anciennes avec leurs acquisitions nouvelles. *^6 là deux sortes de mémoires : les mémoires spé- 5'^Ies, à compartiments fermés, comportant l'oubli ^ûiniédiat et total de tel ordre de souvenirs, tel autre f^^gissant, et les mémoires compréhensives, ouvertes ^ plusieurs ordres de pensée et de points de vue à ^^ ftis, se défaisant, mais se refaisant à mesure et ^^ Servant pour leurs constructions ou combinaisons 'iouvelles des débris de leurs constructions anciennes. ^° dans l'ordre effectif. De même le passage d'un ^^^ïitiment à un autre, .par exemple de l'amour à ^ï^différence ou à la haine, s'accomplit d'une façon »^B,ntôt brusque, soudaine, tantôt progressive et lente. ^^^ns le premier cas, on ne veut rien savoir, plus ^^ïïiplement on a tout oublié du sentiment défunt; ^^ïis le second, on éprouve du regret, des scrupules,.

130 LA MÉMOIRE ET l'oI'BLI

des remords; on se sent tenu à des égards pou: l'amitié ancienne; on ne la « rompt » pas, on l « dénaoe », selon )a belle expression antique; oi accorde les sentiments d'aujourd'hui à ceux d'autre fois : le détachement est alors un moindre amou. ou un amour simplifié et la haine succédant i l'amour est de même un sentiment où subsisten des sentiments de l'amoor ancien, à savoir un amoui aigri.

3** dans V ordre volontaire ou moteur. Le passage d'un mode d'activité à un autre, par exemple d< celoi du commerçant dans sa boutique à celui di même commerçant se livrant, le dimanche, au:

plaisirs de la c-hasse peut s'accomplir de façon telh qu'il ne resie rien du boutiquier dans le chasseu ou, au contraire, que l'un se retrouve dans l'autre.

La loi de régression joue toujours, dans tous le^ cas ; toujours l'oubli apparaît comme un déblaiemeni une simplification logique, une réduction du com plexe au simple; mais tantôt il s'opère brutalemeni tout d'un coup; tantôt on assiste au travail d' l'esprit s'allégeant de son passé, on en suit le cours le progrès. La régression se présente ainsi sous de aspects différents, ce qui tient encore aux formes e aux degrés différents d'organisation des souvenirs

Une mémoire véritablement organisée serait celT qui s'accorderait avec elle-même, non seulemen dans chacun des ordres intellectuel, affectif ei moteur, pris à part, mais encore dans ces trois ordres à la fois. Mais il est rare qu'on ait les idéef de ses sentiments ou les sentiments de ses idées, 1? conduite de ses principes ou les principes de Si conduite; il ost rare aussi et par là même qu'oi retienne, faute de les avoir saisis, et alors mèm( qu'on les eût saisis, 1rs rapports de ses actes, de se:

LES LOIS DE LA MÉMOIRE RÉVÉLÉES PAR l'oLBLI 131

seotiments et de ses pensées; il est rare que la mémoire embrasse Vensemble de la vie écoulée et la i^oonstruise dans ses grandes lignes, selon une perspective exacte. Donc il est rare également que /a mémoire se désorganise suivant Tordre naturel '^îqué par Ribot : idées, sentiments, actes. La loi ^e régression ainsi énoncée n'est vraie que théoriquement ou qu'autant qu'elle s'appli<|ue aux personnes normales. On peut fort bien concevoir en ®ffet que, chez un intellectuel de tempérament, un ^^oatenelie par exemple, les sentiments meurent ^vant les idées ; le fait ne serait exceptionnel qu'eu apparence; il serait analogue à ce qu'on rap[)orte <^« Malherbe se réveillant comme en sursaut, au lï^ilieu de son agonie, pour reprendre sa garde d'une faute de française

Lia mémoire est l'expression de la personnalité. Il suit de là que, comme il n*y a point de personna- ^té, il n'y a point non plus de mémoire, (jui soit ^lie ; à la personnalité divisée avec elle-môme répon- ^^Tkt les mémoires spéciales, indépendantes. Mais la dissolution de la mémoire n'obéit à une loi, à une H^arche r^ulière, allant du complexe au simple. S*i' autant que la mémoire elle-même est une, syst^matiquemeat organisée, et dans la mesure où elle l'est. Si donc on suppose des mémoires spéciales, chacune d'elles obéira sans doute à la loi de régression dans sa dissolution propre, mais échappera à cette loi, en tant qu'elle s'éteindra à part des antres et sans que son extinction entraine c(î1I(^ des autres et paraisse aucunement liée à celle-ci.

Enfin il y aura autant de mémoires, et aussi différentes entre elles, que de personnalités ditlerentes. On distingue plusieurs types ou styles d'architecture : une église gothique et un temple dorieii

n'obéissent pas aux mêmes lois d'équilibre tinguera de même des. mentalités et des d diverses, ayant leurs lois propres, leur spéciale.

La mémoire est une application des lo logique comme l'architecture est une ap des lois de la pesanteur. Mais la logique side aux constructions de l'espritèst un art i qui procède par intuition, non par raisoi et qui résout empiriquement, d'une faço sciente et, pour ainsi dire, aveugle, les p:

les plus compliqués de la mécanique mei nous étonnons pas de trouver tant de raii la mémoire, puisqu'il s'agit seulement d'ui qui s'ignore. Soyons prêts d'autre part à une autre forme de raison que la raison une autre sorte de logique que la logique d On a dit des monuments gothiques qu'ils défi porté aux lois de la pesanteur. Telle de même semble défier le bon sens, étant ui fouillis de faits disparates et d'idées contrat Mais, de même que dans ces cathédrales d âge qui déconcertent les esthéticiens de 1 sique, les lois de la pesanteur ne nous p violées que parce que nous ne connaissons f les. données du problème de statique qu'elle de même les mémoires du style le plus got le plus composite trouveraient leur expUcai une science psychologique suffisamment ou complète. Par exemple, ne sait-on pas d< sentiment passionné explique bien des c< tions et des sophismes et qu'il faut invc raisons du cœur là où la raison ne suffit sait-on pas aussi que la simple habitude ren d'une conduite que ne justifient ni le sent

l'ÏS LOIS DE LA MÉMOIRE RÉVÉLÉES PAR l'oUBLI 133

la raison? Ainsi donc c'est la logique qui explique ^a mémoire, pourvu que par logique on entende, P^û la simple subordination et coordination des *^ées entre elles, mais la subordination et coordination de tous nos états de conscience entre eux.

La logique est la réduction du composé au simple, ^ais qu'est-ce que le simple? Ou plutôt quel est le ^^Oiple? Quel est le composé? Ce devrait être à la ^ison de le dire; en fait, c'est la mémoire qui apprend. Nous ne. connaissons les lois logiques ^'après coup; l'instinct les applique avant que la -flexion les découvre. La mémoire est une construcon de l'esprit; les lois de la mémoire semble- Lient donc pouvoir être déduites des lois de l'esprit. ^ réalité ce sont les lois de la mémoire qui rêvent l'art avec lequel l'esprit organise l'expérience, li révèlent l'ordre hiérarchique des états de l'esprit, subordination des idées aux sentiments et des miments aux actes. Ribot veut que la loi de gression soit une loi expérimentale, et a raison de vouloir; si elle était a priori, on ne pourrait être sure en effet qu'elle n'est pas hypothétique, mais elle; on ne peut avoir foi dans le raisonnement, i ne peut savoir. qu'il tient compte de toutes les mnées de l'expérience, qu'il est adéquat à la réaé^ qu'autant que l'expérience le confirme, et même suggère. L'étude de la mémoire nous achemine, on peut dire, à la dialectique de l'esprit, et seule -ut aboutir à une dialectique fondée, j'entends ^jective ou réelle.

Mais la dialectique à son tour explique la mémoire. ^^ loi de régression par exemple est une loi qu'il 1^ suffit pas de poser comme expérimentalement établie, à- titre de formule générale ou de mode de colligation des faits; il faut l'expliquer elle-même,

13i LA mi':moire et i/oi bm

la rattacher aux lois de l'esprit, afin qu'oll la clef, rexplicatioii et la raison, et ne so lemeat l'etpression ou la formule, des f régit. Il faut dire : le composé périt avan parce que le simple représente les lignes de la construction des souvenirs, repn exemple, soit, dans Tordre intellectuel, V raie autour de laquelle viennent se gr masse confuse d'impressions similaires.

Tordre affectif, la passion qui ramène à e mande les émotions diverses, soit, dans la volonté, l'habitude qui engendre une d'actes associés, soit enfin, si l'on considsonnalité tout entière, le princi{»e ou la chique des divers facteurs psychologique venons d'énumérer.

Ce qui, en dernière analyse, explique < mémoire, c'est le fond de notre être, noi rament, notre nature primitive et acquis de régression, appliquée à la ménioin retour à ce fond premier, c'est le moi « ( de couche en couche, perçant les unes autres toutes les surfaces supcrj)0sées »

éliminant ses parties accessoires ou i s'allégeant et se simplifiant de plus en suite la loi de régression est une loi idi sens qu'elle s'applique exclnsivemeut à h normale, c'est-à-dire organisée, et (|ue, i loi, l'oubli est une fonction naturelle et r analop:ue aux ibnclious d'élimination da physiologique, et qui se produit Ciuilormi lois logicjues, puisqu'il respecte l'ordre d'il (les notions, plus ji:<Miéral('nienl des ('tats giqu(*s, si l>i(Mj que la «^ r»''Lrr'*ssion '^ de In n'est pas, à vrai dire, la nn^niuire v\\ voir

LES LOIS DE LA MÉMOIRE UKVÉLKFS PAR l/oi'BLI 135

lotion, mais plutôt la mémoire achevant de s'organiser et se concentrant pour durer, se simplifiant pour répondre aux besoins de la pensf'e.

Cette concentration ou simplification s'opère d'ailleurs de façons différentes selon les tempéraments, <îar chaque tempérament, cliaque personnalité a sa l^i> et la régression est ainsi nécessairement relative ou variable quant à l'idéal qu'elle tend à réaliser et quant à la façon dont e!!e ïe réalise ' ; cola revient cà dire que, pour chaque esprit, les choses remémorées sont les seules mémorables, ou, en termes scolastiqucs, n memoria ad mrmoranda oalet ^vsequentia. Ainsi la raison transparaît jusque dans l'opération aveugle de l'ottbki ei l'analyse de ceUe ^Pératioo suffit pour FelrouTf^r la logique qui pré- ^ïde à la régression des souvenirs.

^- La loi de n'^i^ressioD est relative encon' en un autre scu«. *A siiûpliûcation ou coocenlralion «les souvenirs o.si puussée fUs ou mouLS Loin sjflivant Les esprits. Il semble qu'elle «toit Portée à son maximum par certaines iac«*s les Fian«:ais) et P^ Cfirtains- individu* (Voltaire), ce qui expliquerait la dilTu- SM>n naturelle de l'esprit français, sou iullueuc« sur les î^ses. « Les. quatre mots que Voltaire, savait de I-ncUe, <lit jkftUan, ont plus fait pour la direction de l'esprit humain <|ue *® livre de Locke. Les quoUjjUUis brilies de pliilosopiiie alle- ™*ûde qui oat passé le Rhin, combinées «Tune façon claire et aujkerficiellc, ont fait une meilleure fortune que les doctrines ^Lies-mômes. Telle est la manière française: un prend trois ou <l^atre mots d'un système, suffisants pour indiquer un esprfl: ■OD devine le reste, et cela va son chemin. » M Avenir de la Science, p. 458.)

Page 1