II. Loi de régression de lot mémoire brute
Critique de la loi de Ribotpar SoIIier. Cette loi ne s*appUquepas à la mémoire brute. La perte de la mémoire brute n*a point un caractère normal, rationnel ou logique; elle est un fait naturel, physiologique ou mieux pathologique. Ainsi, elle est un effet de l'âge. — La mémoire sénile est amnésie d'un côté, hypermnésie de l'autre, contradiction apparente qui s'explique par le retour de la mémoire organisée ou « consciente » à la mémoire brute ou « spontanée ». — Opposition de nature et conflit de ces deux mémoires (Bergson). — Leur, différence réelle : la mémoire brute est le retour à un état de personnalité antérieur, avec tout ce qufe cet état implique ou exclut. Restauration intégrale des souvenirs, reconnaissance immédiatement recouvrée, tels son^ ses caractères distinctifs. — Si la mémoire n'existe pas sana la reconnaissance, si la non-reconnaissance est, à elle seulec amnésie ou oubli et si, d'autre part, la reconnaissance n»» comporte ni évolution ni degrés, l'oubli par défaut de recon -i naissance et le réveil de la mémoire, entendue comm reconnaissance, seront soudains, immédiats et complets Exemples h l'appui.
Cas particulier de l'évanouissement. La perte, puis 1-1 retour de la mémoire, dans l'évanouissement, sont lents ^ graduels ou brusques et soudains, suivant qu'il s'agit de restauration ou de la reconnaissance des souvenirs.
Nous avons distingué une mémoire brute et unmémoire organisée ; il nous reste à tirer les consé-
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quences de cette distinction. Ribot nous met sur la voie de ce qu'il y a à dire à ce sujet, lorsqu'il dénonce le caractère paradoxal de la loi suivante : « Le nouveau meurt avant Tancien ».
Il est d'observation si vulgaire, dit-il, que l'afTaiblissement de la mémoire porte d'abord sur les faits récents (chez les vieillards) qu'on ne remarque pas combien cela est choquant pour le sens commun. 11 serait naturel de croire apriori que les faits les plus récents, les plus voisins du présent, sont les plus stables, les plus nets; et c'est ce qui arrive à Vétat normal^. (Chez les cerveaux sains, non affaiblis par l'âge, la maladie, etc.).
La loi de régression, telle qu'on vient de l'énoncer, ne s'applique donc pas toujours ; elle est tantôt Traie tantôt fausse; autrement dit, elle n'est pas une loi, ou elle n'en est une que par exception et ne s'applique pas « à l'état normal ». Voilà certes une étrange loi, et pourtant réelle et bien établie. Pour la rendre intelligible, pour faire disparaître ce qu'elle a de choquant, il faut l'interpréter d'un point de vue différent de celui auquel on s'est placé jusqu'ici, à savoir comme une loi physiologique et même pathologique, mais non proprement psychologique; il faut déplus la préciser et montrer qu'elle se rapporte, non à une analyse ou décomposition de la mémoire, mais à une simple inhibition ou WTêt de la fonction du souvenir.
C'est ce que Sollier indique avec une particulière insistance et fait heureusement ressortir. Selon lui, « il vaudrait mieux dire qu'il y a arrêt que régres- ^ion de la mémoire. Le malade en effet a tous ses souvenirs; c'est la conservation des impressions lïouvelles, la fixation qui ne peut plus se faire.
^' Maladies de la mémoire , p. 92.
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Cependant les impressions nouvelles paraissent m malement perçues; les anciennes sont correctem( reproduites » *. La « fixation » et V a évocation ne se font plus ou se font mal, alors que persiste ou demeurent inaltérées la « perception » et « reproduction ». La mémoire n'est pas affaiblie éteinte, elle serait même surexcitée plutôt, en tî; que faculté d'avoir et de garder des souvenirs ancie ou faculté de rétention] mais elle est lésée ou pliil détruite en tant que faculté d'acquérir des souven nouveaux. Il ne faut donc pas parler ici d'amnéf ou d'oubli : on ne peut dire en effet que des fa soient sortis de la mémoire quand ils n'y sont \ entrés.
Mais llibot a-t-il vraiment confondu Vabsence mémoinî (l'amnésie au sens propre, étymologiq QiXdi. perte de la mémoire (l'amnésie au sens détour abusif, mais courant et consacré du terme)?
peiAe à l'admettre; j'aime mieux supposer qu'il sépare point dans son esprit, quoiqu'il les ait u< et numérotés à part, ces deux articles de la loi régression : « 1<* Le nouveau meurt avant l'anc 2° Les souvenirs personnels s'effacent en desceao vers Le passé ». Ces deux propositions sont la m^ loi énoncée en termes différents, et celle-ci à tour appelle la contre-proposition ou réciproqt Les souvenirs oubliés reparaissent en remontant passé vers le présent.
Sollier, critiquant la loi de régression, repro à M. llibot de l'avoir énoncée incomplèteni< d'avoir omis en particulier la réciproque de 1 ticle II.
1. Paul Sollier, le Problème de la mémoire, p. 204. Pi F. Alcan, IDOO.
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Un fat (jue signale, sans le relever, M. Rihot, dit-il, et qui cependant parait important, est le suivant : en ni»>me temps que les souvenirs personnels dUparaissent, en <te>ceBdant vers le passé, ceni du premier âge reparaissent. H» ne sont donc pas seulement les derniers à subsister, ■as ils reparaissent alors qu'on les croyait disparus depuis taigtemps. Il y a donc plus qu'une régression de la mé- Boire. paisqu'il y a aussi résurrection d'états disparus *.
Rien de plus juste. Mais n*est-ce pas précisément « jeu de bascule, ce retour de souvenirs anciens faisant compensation à la perte des souvenirs récents, pi constitue ce que Ribot appelle la régression de 'a mémoire et représente, au vrai, la loi qu'il a posée? Ce qu'il faut remarquer, c'est que la régression, dans ce cas, tient à des causes exclusivement physiques; elle n*a plus rien de rationnel ou de ^ique : un ordre de souvenirs nous quitte, un *utre s'établit à sa place, sans qu'il y ail d'autre 'aifion à cela que raffaiblissement de l'Age. Nous ne commandons plus à nos souvenirs ; nous ne décit^onsplus de ce que nous pouvons sacriiier, de ce que ûous voulons garder de nos acquisitions anciennes; '^ous n'opérons plus entre elles une sélection intelligente. Celles-ci se dissolvent ou s'en vont, je ne ^*s pas au hasard ou sans loi, mais sans raison, *ûs discernement et sans choix, ou plutôt contre la volonté et la raison. Comment en serait-il autre- ^^^tj puisque cette forme de régression de la '^énaoirc est liée à la démence sénile. et est carac- ^ristique de celle-ci?
Ou ne peut pas non plus prétendre que, dans le retour à Tenfance, les souvenirs qui persistent ont ^roit à survivre plus que les autres comme repré-
^- I*. Sollier, ouvraye cité, p. 165.
sentant les éléments essentiels et les plus fortemer établis de la personnalité. En effet,
c'est pendant la période moyenne de notre exist^nc dit très bien Sollier, que les impressions qui constitue! notre personnalité sont les plus vivaces, les plus intense Notre personnalité pendant l'enfance est assez rudimer taire ; dans la vieillesse, elle cesse de se développer. Lors qu'elle se dissout, si c'était seulement à leur intensité € à leur répétition que les souvenirs doivent leur, persis tance, ce devrait donc être ceux de la période la mieu développée, la plus fortement constituée de notre moi, qi; mettraient le plus de temps à disparaître. Or non seule ment ils se dissolvent comme ceux de l'âge mûr, mai encore leur disparition concorde avec la réapparition de souvenirs d'enfance, assez faibles cependant pour êtr restés latents pendant la plus grande partie de l'existence Voilà qui est singulièrement paradoxal*.
Tenons donc pour anormale et pathologique comme' en effet elle Test, ï « exaltation » de 1; mémoire relative à leur enfance chez les vieillards exaltation qui coïncide chez eux avec Taffaiblisse ment de la mémoire pour les autres périodes di leur vie.
Le mot régression paraît convenir mal pour dési gner la coïncidence de cette hypermnésie et de cett amnésie spéciales ; il se justifie au contraire et parai fondé, si Ton admet qu'il y a ici, en réalité, passag d'une forme de mémoire à une autre, ou pluté retour de la mémoire organisée à la mémoire brute Or c'est ce qui a lieu. Ces deux sortes de mémoir ne sont pas seulement distinctes ; elles sont encor opposées, rivales ; elles se font échec, s'excluent.
Bergson a heureusement marqué cette oppositioi