‹ La mémoire et l'oubliChapitre 3 sur 92 · Les Maladies de la mémoire, 4» ôdit., j · texte numérisé non relu

Les Maladies de la mémoire, 4» ôdit., j

Pourquoi la confiner dans la vie, et dans la vie animale ? Cela semble arbitraire et illogique, du point de vue de l'évolution.

Si, au lieu de se donner la mémoire comme un fait, telle qu'elle apparaît à la conscience, on prétend remontera son origine, en retracer la ^'enèse, en suivre l'évolution, on substitue par là même à l'observation ou à l'analyse psychologique l'hypothèse et la synthèse ou construction nitHaphysique, on ouvre la porte toute grande à la spéculation philosophique. C'est bien à tort que la méthode inlrospective est généralement regardée comme entachée de ^ l'esprit métaphysique, dont la méthode objective aurait au contraire le privilège d'être exemple. Dans . le cas présent tout au moins, c'est le contraire (jui est vrai.

Pour le prouver, permettons-nous une digression philosophique. Philosopher, c'est quitter l'observation humble et détaillée des faits pour les vastes et puissantes généralisations. Philosopher sur la mémoire, ce sera donc, au lieu de l'observer en soimême sous ses traits particuliers et précis, chercher au dehors tout ce qui peut avoir avec elle de vagues et lointaines analogies. Plus la définition de la mémoire obtenue i)ar cette voie sera extérieure et éloignée, autrement dit, simple et générale, plus elle paraîtra philosophique.

Or, qu'y a-l-il dans la mémoire de plus général et de plus élémentaire que la persistance ou le prolongement du passé dans le présent, sa iixation ou conservation ? Réduisons-la donc à cela, disons qu'elle est « un etlVt consécutif d'événements disparus sur les phénomènes actuels » (II. Piéron), « any after eff''>t o/' ejternal r'u'cum.stmires »> ; Loeb). Il n'y aura plus alors de diiVérence entre le souvenir

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et un effet qui dure, de quelque ordre qu'il soit, physique ou chimique, biologique ou mental. Une pierre restant iadéOnimeot dans la position où on l'a mise, une terre glaise ou un morceau de cire gardant l'empreinte qu'y ont imprimée les doigts, un colloïde portant la trace des modifications qu'on lui a fait subir et les enregistrant toutes dans leur ordre, un morceau d'acier restant aimanté après avoir été soumis à l'action d'un courant, une cellule vivante, infectée par un virus, étant à jamais modifiée dans sa forme et ses propriétés, voilà autant de faits analogues au souvenir et de même nature. On ramènera tous ces faits à une formule simple et générale en disant qu'ils sont des cas particuliers de la loi d'inertie ou des applications de ce principe métaphysique: « Tout être tend à persévérer dans son être et dans ses manières d'être. »

Nous voilà bien avancés! Nous avons étendu la mémoire à tous les êtres, nous en avons fait une propriété générale de la matière, mais nous lui avons 6té tous ses traits singuliers et caraclérisques. Qui ne voit en effet qu'elle est un phénomène de reprodvction, et de reprodiiclion spontanée, non de simple conservation ? Se souvenir, ce n'est pas seulement conserver la trace des impressions passées, c'est encore et surtout revenir sur ces traces, quand on veut et quand on peut, k son heure, ou à un moment quelconque; c'est évoquer le piissé, le faire revivre, le reproduire. A proprement parler, on ne peut pas même dire qu'on conserve en soi les images dupasse; on a seulement le pouvoir de les faire renaître, et on conclut de ce pouvoir réel à la consen'ation hypothétique, sous quelque forme et en quelque manitTe que ce soit, des impressions jadis perçues, comme condition nécessaire d'un tel

pouvoir. Mais alors le souvenir doit être défini, non plus un état qui dure, mais un état qui renaît^ et la mémoire, de son vrai nom, s'appelle reproduction et non conservation. Par suite le symbole ou la représentation exacte du souvenir n*est pas l'empreinte ou la trace des doigts sur la cire, mais le pli imprimé à une feuille de papier et la tendance de cette feuille, après qu'on l'a ramenée à sa position première, à reprendre d'elle-même le pli qu'on lui a fait prendre une fois. « Nous avons affaire là, dit Piéron, à un cas de modifications réversibles, Avec persistance d'une tendance spontanée au retour vers un état antérieur ».

Le souvenir, peut-on dire encore, a un caractère qu'Auguste Comte, après Bichat, a signalé dans l'habitude, — dont au reste il ne se distingue pas et n'est qu'une espèce ; — c'est celui d'être moins un phénomène qui dure qu'un phénomène qui meurt pour renaître, qui disparaît, puis reparaît, d'un mot, un phénomène intermittent. Or, l'intermittence ou la périodicité paraît être la propriété exclusive des fonctions organiques, comme l'appétit, le besoin de sommeil, etc. La mémoire serait donc un phénomène biologique, non mécanique ou physique. On en retrouverait la forme originelle ou l'ébauche dans les habitudes contractées par les plantes de s'ouvrir ou de se fermer en dehors des heures du jour ou de la nuit, quand les conditions d'éclairement sont changées, dans celles des animaux d'accomplir certains actes revenant avec les marées, les saisons, ou, pour prendre un exemple familier et simple, dans celle du chat domestique quittant le grenier où il dort pour venir tous les jours à la cuisine chercher son repas à midi.

Mais prenons garde que la mémoire ainsi enten-

due implique l'appréciation ou le sentiment du temps écoulé, puisqu'elle se produit à intervalles réguliers ; or, c'est plus qu'on n'est on droit de supposer dans le cas de la mémoire élémentaire des végétaux et des animaux, puisque c'est ce qu'on n'observe même pas toujours dans la mémoire la plus élevée, chez l'homme. Ajoutons que la mémoire n'est point lé retour fixe, à intervalles réguliers, M la persistance rythmique des perceptions passées, mais le retour incertain^ à un moment qnel^ conque, de ces perceptions ». La reproduction, en d'autres termes, a plus d'indétermination, de liberté et de jeu que ne le ferait supposer l'exemple tiré des rythmes organiques, ce qui ne veut pas dire qu'elle ne soit soumise à aucune loi : elle est le retour des impressions passées dans les mêmes conditions, externes ou internes, que celles où ces impressions se sont produites pour la première fois; plus exactement, elle est une réaction appropriée à de certaines circonstances, réaction qui s'établit une fois pour toutes et qui se retrouve la même dans d'autres circonstances analogues; d'un mot. elle est un phénomène d'adaptation.

Toutefois, la loi biologique de Tadaplation ne fournit point une véritable explication de la mémoire ; elle en est au plus un symbole ou expression figurée, c'est-à-dire qu'elle aide à la comprendre par comparaison ou analoirie. Mais la notion d'adaptation est elle-même fort ohscure. Quel est le mécanisme de radapLation. lorsque l'adaptation revêt la l'orme de l'inoculation par exemple? Doit-on la concevoir comme raltéimatioii du microbe pathogène ou comme raccToissement de l'intensité de vie chez les leucucvtes de Turij^anisme ? On ne sait.

Non seulemeat le comment de l'adaplatîon nous échappe, mais le fai); lui-même de l'adaptation est mystérieux. On pourrait croire qu'il répond à une utilité organique, que c'est là sa raison d'être. Mais en réalité il faut l'entendre autrement, comme un simple phénomène d'accoutumance, heureuse ou funeste. Il y a l'accoutumance aux poisons, la mithridatisation ou immunisation, mais il v a aussi le phénomène inverse, l'anaphylaxie. Le mot adaptation ne veut donc dire rien de plus que réaction constante et identique dans des eirconstancos diiïérentes. Ainsi déûni. s'appliquo-t-il du moins à la mémoire? Oui, si l'on est disposé à donner au mot mémoire son sens le plus général rt le plus vague; non, si on tient à lui donner son sens propre et à le distinguer par exemple de l'habitude.

En effet il faudrait distinguer, à ce qu'il semble, les habitudes, ayant toujours été aveugles, parce qu'elles le sont par nature, celles que l'organisme contracte de lui-même, inslinctivemonl, sous l'action des stimulants externes, comme dan:^ les cas d'adaptation que nous venons de citer, et les habitudes à la formation descjuelles l'esprit préside ou du moins assiste comme témoin, qu'il dirige ou qu'il suit dans leur développement. Les premières sont uniformes, les secondes, variables d'un individu à l'autre; les premières sont inconscientes, les secondes s'accompagnent de sensations et d'images. On peut donner sans doute aux unes et aux autres le même nom, mais ce sera par métaphore et abus de langage. Qu'est-ce en effet qu'une mémoire spécififîque ? qu'une mémoire organicjue ou sairs conscience? Et, si on peut à la rigueur employer ces termes, n'est-ce pas pour expliquer l'hérédité et rhabitude organique par la mémoire plutôt que le

contraire, la mémoire étant claire pour nous et familière, quand ces phénomènes auxquels on voudrait la rattacher sont ignorés et obscurs?

Mais, à vrai dire, la mémoire ne se peut se concevoir que consciente. C'est à tort qu'on suppose qu'elle existe tout entière « en elle-même », sans exister aucunement « pour elle-même ». Son rôle alors serait vain, son apparition inexplicable. Croiton qu'elle se réduise à être la même réponse donnée à des excitations identiques ? Il est clair que, dans ce cas, la mémoire sensorielle ne différerait en rien, conscience à part, de la mémoire organique, sauf en ceci qu'elle serait une réponse moins immédiate et moins prompte à l'excitation; elle constituerait donc une complication fâcheuse. En réalité elle marque un progrès. L'excitation n'a pas besoin de se produire ; il suffit qu'elle soit imaginée, prévue (et elle l'est d'après l'expérience antérieure ou par l'effet de la mémoire), pour que la réaction appropriée ait lieu. L'image anticipée du danger à venir ou le souvenir du danger passé (c'est tout un) joue donc le rôle de la sensation du danger dans la première expérience et réalise l'économie de cette sensation dans la seconde : voilà le rôle de la mémoire. Ce rôle sera d'autant mieux rempli que la reconnaissance de la sensation passée dans les sensations (ou images) nouvelles sera plus nette, plus sûre et plus prompte. La reconnaissance est donc bien un élément essentiel, une condition indispensable du souvenir et non pas « un élément surajouté », une circonstance accidentelle et de luxe. Si le mécanisme de la mémoire peut ensuite se simplifier et, pour ainsi dire, se contracter dans le phénomène de l'habitude, il ne change pas pour cela de nature et reste, comme on verra, en partie conscient.

Mais, même ainsi rentrée en possession de quelques-uns des caractères dont une analyse philosophique Pavait dépouillée, la mémoire se présentet-elle à nous sous une forme satisfaisante et complète ? Non, il manque au souvenir d'être replacé dans la trame des événements dont il a été arbitrairement isolé, et tout d'abord d'être mis à son rang dans la série temporelle; mais cette série elle-même est encore trop abstraite, elle n'est en quelque sorte que le cadre dans lequel se déroulent les événements du moi, ces événements qui n'ont pas seulement leur date, mais aussi leur note, leur couleur, leur valeur affective, leur signification morale, leur intérêt vital. Un souvenir, c'est un événement qui n'est pas seulement venu à telle heure dans ma vie, mais qui l'a marquée plus ou moins; je peux sans doute ensuite le détacher de moi, mais je dois, pour le connaître vraiment, pour lui donner toute sa portée et tout son sens, le relier à ma personnalité, le replacer dans l'ensemble de ma vie. Le souvenir doit donc avoir sa localisation dans le temps et son attribution au moi.

Nous avons ainsi, pour former la notion de la mémoire, rétabli tous les caractères qu'on avait cru pouvoir en retrancher comme accessoires et que nous avons jugés être en réalité fondamentaux. Il nous a semblé qu'on n'était pas tenu, dans l'étude d'une question, de suivre l'ordre d'évolution du sujet étudié, c'est-à-dire d'aller du simple au complexe, du stable à l'instable, d'autant que la question à résoudre est précisément de savoir ce qui est simple, fondamental et stable, et qu'il s'agit de ne rien préjuger, de ne pas pratiquer des simplifications trompeuses et arbitraires. Nous nous sommes cru autorisé à partir de ce qui est pour nous le plus clair, du point de

vue de l'introspection, à considérer d'abord la forme de la mémoire la plus consciente, et nous ne désespérons pas d'atteindre ainsi tel ou tel élément fondamental^ lequel on n'a aucune raison de supposer caché et accessible seulement à la recherche objective. Plus simplement, nous essaierons d'établir par notre méthode des éléments qu'on n'a pu atteindre par la méthode inverse, car nous n'élevons pas une méthode contre une autre; nous croyons qu'il y a place, en psychologie, pour toutes les recherches , et en tous sens; les vérités, si on en découvre^ trouveront toujours moyen de se rejoindre.

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