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CHAPITRE I

La mémoire n'est pas la répétition pure et simple, la conservation de l'expérience passée, mais le pouvoir de la retrouver; elle suppose donc une organisation nu mise en ordre de cette expérience. Si cette organisation est poussée trop loin, la mémoire fait place au savoir : c'est la supra^mémoire. Si elle fait défaut, la mémoire n'existe pas encore : c'est V infra-mémoire.

La mémoire a un caractère subjectif ou im coefficient personnel.

La supra^mémoire et Vinfra-mémoire dans Tordre atTerlif : dans la passion, dans l'émotion. La mémoire aiîective et la mémoire intellectuelle. Leur caractère distirictif, leur caractère commun.

La mémoire en général est la représentation de notre passé personnel, sans que ce passé nous obsède, nous hunte, et sans qu'il nous soit devenu indilTérent.

Définition de la mémoire.

Le souvenir, comme la sensation, comme tout fait psychologique, est compris entre deux limites : l'une au-dessous, Tautre, au-dessus de laquelle il

cesse d'être, ou du moins d'être conscient. Il n'existe pas encore, quand les perceptions passées restent à l'état bçut, rassemblées, non classées, et il n'existe plus, quand la systématisation de ces perceptions est poussée à l'excès, rendue définitive et complète.

Etablissons le premier point.

Le défaut de mémoire peut d'abord être simplement l'effet d'un défaut de perception. Des milliers d'impressions sont pour ainsi dire mort-nées : elles glissent sur nous, n'arrivent pas à forcer, à fixer notre attention ; elles n'ont pas même à être oubliées^ n'ayant pas été senties.

Mais la mémoire aussi fait défaut sans que la perception manque, et c'est dans ce cas qu'il y a proprement oubli. Bien des impressions franchissent le seuil de la conscience, mais sont aussitôt écartées comme négligeables, insignifiantes et vaines; elles sont, dès leur apparition, marquées pour l'oubli, comme ces enfants nés viables, mais mal conformés, ou simplement à charge, que l'antiquité jetait au barathre. Théoriquement sans doute il n'y a pas d'états psychologiques qui ne soient doués de reviviscence et, dans les cas d'hypermnésie, on voit en effet apparaître les souvenirs les plus extraordinaires, ceux des impressions les plus lointaines, les plus effacées, les moins dignes, à tous égards, d'être conservées et rappelées. Cependant, à l'état normal, le triage se fait toujours entre les représentations qui sont à garder ou non. Par une sorte d'instinct ou par un choix exprès, l'esprit lutte contre l'encombrement. Il peut éprouver, à l'égard de certaines sensations, une répugnance, un dégoût qui va jusqu'à la nausée. Pour d'autres il n'aura que de l'indifférence ou de la froideur; celles-là, on ne peut dire qu'il les rejette; il les laisse simplement échapper;

mais il a ainsi plus de chances encore de ne les point retenir. Dans tous les cas, c'est la première impression qui décide du sort de la mémoire.

Plus exactement, ce n'est pas de l'entrée des sensations dans la conscience, mais de l'accueil fait aux sensations par la conscience que dépend, à proprement parler, la mémoire. Or, l'hospitalité que l'esprit offre tiux représentations dépend elle-même, d'une part, de sa capacité naturelle, de sa puissance de coordination, qui lui permet de loger et d'assembler un nombre plus ou moins grand de représentations, de l'autre, de la quantité et de la qualité ou nature des représentations antérieures, auxquelles chaque sensation nouvelle doit pouvoir s'ajouter, et avec lesquelles il faut qu'elle cadre. La formation des souvenirs est donc un travail d'organisation ou de synthèse : elle suppose un esprit en état de recevoir les sensations qui se présentent, de se les adjoindre, c'est-à-dire de se les assimiler, de les harmoniser, de les faire tenir avec ses représentations anciennes, et par surcroît de les y encadrer et situer.

Ce n'est pas ainsi pourtant qu'on se représente ordinairement la mémoire : on la conçoit comme un prolongement, un écho, une réduplication de la sensation primitive. L'état primaire simplement répété, se reproduisant sans changement aucun, sans altération ni lacunes, telle serait la mémoire à la fois élémentaire et parfaite, celle que M. Bergson appelle la mémoire pure. En réalité une telle mémoire est rare, exceptionnelle, et j'ose dire anormale. Elle ne se rencontre guère d'une façon authentique que dans les cas de fièvre cérébrale, comme celui du garçon boucher déclamant des tirades de Phèdre, et de la servante du curé, récitant des pages entières

(lu br(\viaire romain. Ces émcîrgences d'un passé qui semblait devoir rester à jamais ignoré, et qui reparaît comme par enchantement, par un coup de baf^uette magique, pour disparaître de même, fulguration soudaine, soudainement évanouie, ne représentent pas plus la mémoire-type que la convulsion volcanique, qui fait surgir aujourd'hui une île au milieu des flots et qui Ty abîmera demain, ne représente la formation naturelle de la couche terrestre. La mémoire brute, comme nous rappellerons, simple répercussion des perceptions passées, n'est pas la mémoire véritable ou proprement dite, elle nVn est que la mati^re première ou les éléments. Elle est à la mémoire ce que la sensation est à la perce[)tion.

li'enregistrement des sensations comporte en oifet doux degrés ou revùt deux formes : ou l'esprit absorbe les sensations, ou il les digère et en fait sa substance. Dans le premier cas,, il y a enregistrement automatique et mémoire brute, les sensations, quand elles se reproduisent, se reproduisent telles quelles et en bloc, rudis indigestaqwt moles. Dans le second, il y a sélection et organisation des sensations ou, d'un mot, perception, et à la perception répond la mémoire véritable ou mémoire organisée.

Ainsi, quand on veut obtenir le souvenir à l'étal pur. que pour cela on remonte jusqu'au moment où il ne serait encore euiracré dans aucune svnthèse mentale, et qu'on le réduit à n'être qu'un f.lufjlirtituiii de la sensation, si on ne tonib»' [las dans la ticliiui. on risque de dépouiller le souvenir de son carai'lî're |)ropre et de le faire évanouir.

M. Hergstm nou> paraît arriver au mônio résultat par une au Ire vuie. Analysant le ca< <lr l'érolier qui lit ou récite sa leron plusieurs fois pour l'apprendre.

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il distingue le souvenir particulier, qui s'attache à chacune des lectures ou récitations successives et celui qui est la résultante de tous ces actes répétés. Le premier, qu'il appelle souvenir pur^ est d'emblée complet et ne peut par la suite que perdre ou s'affaiblir, le second, au contraire, qu'il faut appeler souvenir-habitude^ se forme et so constitue par degrés. Il y a entre ces doux sortes de souvenir, non pas seulement différence do nature, mais rivalité et conflit : la mort de Tun man|ue la naissance de l'autre. Admettons que le souvenir pur naisse tout formé, soit original, singulier et unique, et ne puisse que décliner, s'appauvrir et se banaliser, c'est-à-dire disparaître, au contact d'autres souvenirs, tandis que Vhabitude se constitue, se renforce, s'affermit, d'un mot, s'organise par la répétition. Qu'en résulte-t-il? C'est que le souvenir pur ou proprement dit a tout à perdre et n'a rien à gagner, est condamné à une existence précaire et accidentelle,- et ne deviendra jamais une véritable acquisition de l'esprit; nous n'avons point barre sur lui; nous ne pouvons ni le fixer et" le retenir, ni l'évoquer. Il est ce qu'il est, et dure ce qu'il peut. Il est tout entier hors de notro prise, nous en avons la jouissance, non la propriété. Il nous appartient bien moins que Vhah'Uud**, Or c'est là ce qui nous paraît paradoxal. Un souvenir, que nous ne pouvons rappeler, sur lequel même nous ne pouvons revenir, sans risquer de l'altérer, de porter atteinte à son originalité, à sa pureté, c'est ce que nous avons peine à concevoir, ce que nous nous refusons à admettre. 11 faut, selon nous, qu'un élément d'habitude ou d'organisation entre dans le souvenir pour qu'il nous devienne accessible. j)Our qu'il tombe sous notre prise, pour ([ue nous puissions l'évoquer, car la propriété d'être rappelé fait

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partie de sa nature, de son essence. La distinction du souvenir et de Thabitude est donc artificielle, et il faut dire plutôt avec Malebranche que la mémoire est une espèce d'habitude, ou renferme toujours des éléments moteurs.

La mémoire est une association systématique d'images, comme l'habitude est une association systématique d'actes, et il n'y a entre l'une et l'autre qu'une différence de degré. En effet tout acte suppose naturellement une image : ignoti nulla voluntas^ de même que toute image entraîne naturellement un acte. Suivant que dans un système d'images prédomine l'élément représentatif ou l'élément moteur, ce système est appelé mémoire ou habitude : l'habitude est une mémoire aveugle, et la mémoire, une habitude intelligente. Mais mémoire et habitude sont également, et au même degré, des actes d'organisation ou de synthèse : c'est leur caractère distinctif et fondamental.

Dès lors, comme il y a des degrés dans l'organisation, il y en aura aussi dans la mémoire. D'après ce qui précède, la mémoire la plus parfaite semblerait , devoir être la plus solidement organisée, la plus systématique, par là même la plus impeccable, la plus sûre et la plus prompte, et inversement la forme inférieure de la mémoire devrait être la mémoire la plus anarchique, la plus dispersée, partant, en ses retours, la plus incertaine, la plus fuyante et la plus imprévue. Est-ce ainsi qu'on l'entend? Pas du tout, et nous allons voir maintenant qu'une part de vérité est renfermée dans les théories que nous critiquions tout à l'heure.

La mémoire entièrement systématisée, et par là même rendue infaillible, ne paraît plus de la mémoire. On lui donne d'autres noms : on l'appelle,

suivant les cas, habitude, savoir, capacité, talent. Connaître un métier, posséder une langue, un art, une science, c'est avoir accompli un cfYort de mémoire prodigieux, c'est avoir appris et retenu un nombre considérable d'actes, d'images, de mots, d'idées, c'est de plus avoir tout ce lot d'acquisitions, sinon présent à l'esprit, du moins disponible ou prêt à répondre au premier appel de la volonté. On devrait voir là le triomphe de la mémoire, si l'objet de la mémoire était de conserver les connaissances acquises et de les retrouver à point nommé. Or, tout au contraire, la mémoire semble disparaître, quand son succès est ainsi assuré. On dirait que, sous ce rapport, elle est semblable à l'art qui se dérobe quand il est parfait. Il y a, dans l'acquisition d'une langue, d'une science par exemple, un moment où les connaissances multiples dont se composent cette langue, cette science, font l'effet de souvenirs qui se forment, se développent, se consolident, et il y en a un autre, où ces connaissances semblent perdre le caractère de notions, logées en la mémoire, pour prendre celui d'un savoir^ définitivement établi dans l'esprit, et qui ne fait plus de progrès, soit qu'il n'en ait plus à faire, soit qu'il n'en puisse plus faire, les^limites de la science ou celles de l'esprit se trouvant atteintes. Et ce passage des notions apprises aux notions sues s'accomplit dans tout ordre de connaissances, et non pas seulement dans celles qui ont un caractère marqué de raisonnement et de rigueur logique.

Ce qui caractérise les souvenirs bruts, c'est d'abord qu'ils forment une masse intangible, qu'ils disparaissent ou reparaissent en bloc, selon la formule : Tout ou rien. — Sint ut sunt aul non suit! C'est ensuite qu'ils n'offrent aucune prise à l'esprit, qu'ils

peuvent revenir, se reproduire automatiquement, par une grâce d'état ou fatalité physiologique, mais qu'ils ne peuvent être rappelés. Ils sont toujours inattendus, fortuits. On ne les retrouve ni on ne les évite : on les subit. Et on ne choisit pas entre eux : on les subit tout entiers. — Par ce caractère qu'elle a d'être tout d'une pièce, la mémoire brute peut faire illusion : on la croit parfaite en raison de sa plénitude ou intégralité. Mais c'est là un avantage chèrement payé. L'esprit ne peut se mouvoir ni se retrouver dans ses souvenirs. Il en a la hantise, il en est possédé; il ne les possède pas, il n'en a pas l'usage. Un flot d'images l'envahit, l'étourdit de son bruit, l'accable de son poids : ce flot, il ne peut ni l'empêcher de couler, ni l'endiguer, ni le diriger : voilà la mémoire, brute.

Je dis que cette mémoire redondante^ ot surabondante, qui se produit par accès, comme la fièvre, et qui, en bien des cas, est, à la lettre, une fièvre cérébrale, qui sombre dans un état de grande fatigue et que le repos rétablit, qui va et vient d'une ivresse à une autre, et qui se rencontre, sous une forme spéciale, chez certains idiots, est le plus bas degré de la mémoire, si même elle n'est pas au-dessous de la mémoire. C'est un point sur lequel il faut insister, car il semble méconnu ou laissé de côté dans les théories de la mémoire les plus récentes.

Ainsi, par exemple, selon M. Paulhan, un souvenir n'existerait comme tel qu'autant qu'il existerait à part du système général de l'esprit, qu'il ne viendrait pas s'insérer ou mieux s'intégrer dans l'esprit, qu'il ne ferait pas partie de notre vie, qu'il resterait pour nous un étranger, un hôte de passage et ne deviendrait jamais un familier de la maison. Autrement dit, le souvenir serait, par définition, une

matière première, un article d'importation, et devrait être reconnu comme tel; il perdrait sa qualité propre, dès que Tesprit s'en empare, se l'assimile et le fait entrer dans la trame de ses pensées. < Conception d'ailleurs toute théorique! car M. Paulhan avoue qu'il n'y a pas, en fait, de souvenir vraiment détaché de l'esprit, restant en dehors de la synthèse de nos représentations. Mais il en conclut qu'il n'y a pas non plus et parla même de souvenir pur ou proprement dit. Nous croyons, au contraire, qu'il y a souvenir en dehors de la condition poser par l'auteur, et même qu'il n'y a véritablement souvenir qu'autant qu'il y a à quelque deu:ré entrée du souvenir dans la synthèse mentale, qu'aiitanl ijue Tesprittout au moins s'attribue la représentation ou l'image-souvenir et. s'il la jui^e, en un sens, rfrnngèf^e à lui^ à ses préoccupations présentes, la juj:»', en un autre, siemir, faisant partie »le sa vie. Supposons en effet que. comme dans les cas rapportés plus haut, l'esprit évoque l'image uu plutôt le tableau de perceptions passées, «< sans y souL^er, avec distraction, et comme dans imo sorte d«* somnambulisme »■ 'M. de Biran . Je dis qn "alors on aurait tort de parler de mémoire, si n<lèles que soient les imaicos évoquées, si étrangères anssi que l'esprit les juge à soi. fi justement parce qu'elles lui sont à ce point élrangères. Personne, rn etfel. ne regarderait comme suffisante, encore nmins comme parfaite, la mémoire de co clergymau qui répéta, à huit jours d'intervalle, le même sermon. ne se souvenant pas de l'avoir prononcé déjà. La mémoire, dans ce cas. présente à un «legré éminent et d'une façon complète, les conditions que M. Paulhan semble exiger de la mémoire parfaite : elle est exacte, fidèle, intégrale, et indépendante de la vie

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de Tesprit. Mais c'est précisément ce dernier caractère qui, selon nous, la compromet et la ruine. Elle est comme suspendue en Tair, elle ne se rattache à rien; c'est un rêve flottant. Or un^rêve, même exclusivement formé d'images empruntées à la réalité, reproduction fidèle d'un passé vécu, ne laisse pas d'être un rêve et ne mérite point le nom de mémoire. Dans la tète affaiblie du vieillard, où bourdonne le chœur familier des images anciennes, le souvenir proprement dit ne subsiste qu'autant que .subsiste la distinction nette du passé et du présent, qu'autant que la trame du passé continue à s'ourdir régulièrement, sans emmêler ses fils avec ceux de la synthèse, formée par les perceptions présentes. Quand la mémoire ne s'organise plus, ne forme plus un système, qui s'oppose au système des perceptions actuelles, quand elle devient un simple défilé d'images, même reproduisant exactement le passé, il faut alors lui donner un autre nom, soit celui dHmaginalion^ comme le propose Maine de Biran, soit celui à' hallucination, 11 y aurait abus de langage à appeler souvenirs les hallucinations du délire, oelles de l'ivresse, celles de l'homme arrivé au terme de la dégénérescence sénile, celles même du clergyman dont on parlait tout à l'heure. Ces hallucinations, en leur qualité d'états reproduits et reproduits fidèlement, sont sans doute des souvenirs, et même des souvenirs parfaits, pour un spectateur du dehors, mais ils n'ont pas, pour le sujet lui-même, — et c'est ce qui avant tout importe, — le caractère de souvenirs, ils ne sont pas reconnus comme tels. Il leur manque d'être rattachés à la personnalité, attribués au moi, et d'y être rattachés par un lien défini, spécial, de lui être attribués comme souvenirs, comme états ayant la marque propre du déjà vu.

Ainsi on dit d'une langue qu'on la sait, quand on ne se souvient plus de l'avoir apprise, quand il semble qu'on l'a toujours parlée, quand on la parle naturellement, quand les mots et les tournures de cette langue en sont venus à représenter, d'une part, le matériel, de l'autre, les catégories ou les formes de notre pensée. On dit de même parfois que, pour posséder une science, qu'il s'agisse d'une science de faits, comme la chimie, ou d'une science de raisonnement, comme la géométrie, il faut l'avoir apprise et oubliée sept fois, comme si l'assimilation complète de cette science ne pouvait aller sans l'élimination fînale de la mémoire, devenue inutile, ayant rempli sa tâche. Enfîn, si l'on fait appel à l'analyse introspective, chacun de nous peut se rendre compte que, dans la science qu'il cultive, il a un fonds qui ne varie plus, et, à côté de cela, un capital de roulement, engagé dans des entreprises toujours incertaines, donnant lieu à des gains et à des pertes, dont il faut sans cesse dresser le bilan, ou qu'il faut .tenir à jour. Le premier fonds représente le savoir, le second, les apports de l'expérience, les données de la mémoire. Le premier forme notre constitution mentale, nos principes. Ces principes ont beau avoir été acquis, ils ne paraissent plus l'être. Ce qui est su ne semble pas avoir été appris.

En devenant la substance de notre esprit, les matériaux de la connaissance cessent d'apparaître comme nous étant, voire comme nous ayant jamais été et nous ayant jamais pu être, étrangers ; ils sont notre assise constante, notre fonds toujours présent. L'esprit constate leur actualité , postule leur nécessité, et nie leur caractère de fails mnémoniques ou d* acquisitions du passé, comme incompatible avec cette nécessité logique et cette actualité

de fait. C'est en ce sens qu'on peut dire avec M. Bergson que le souvenir exclut Ist systématisation et le mécanisme mental.

Mais qu'est-ce donc alors qui constitue les souvenirs et qui empêche le savoir le mieux établi, le plus solidement fixé, d'en porter le nom ? C'est d'abord d'être deis connaissances dont on puisse établir l'authenticité, produire le certificat d'origine, dont on ait gardé la fiche signalétique, le numéro d'ordre, là date d'entrée dans la conscience. Il suffit en effet que l'esprit accorde à ses connaissances les plus récentes un large crédit, qu'il les laisse s'implanter . en lui, prendre place définitivement dans sa vie, et ne s'inquiète plus de leur provenance, pour qu'il les dépouille aussitôt et par là même de leur caractère de souvenirs et les élève à la dignité de savoir.

En second lieu, si paradoxal que cela paraisse, les connaissances les mieux acquises, les mieux fixées, partant celles dont nous nous souvenons le mieux et le plus à propos, sont précisément celle» que nous jugeons les plus impersonnelles, les plus étrangères à nous. Il en est de ces connaissances comme de la fortune qu'on possède et dont on jouit moins, si considérable qu'elle soit, que d'un gain qu'on vient de faire, si médiocre soit-il. 11 faut donc que les connaissances, non seulement portent la date ou au moins la marque de leur origine, mais encore soient sciemment enrôlées dans la vie mentale ou incorporées à la personnalité d'une façon consciente, pour qu'elles aient le caractère de souvenirs et s'opposent, comme tels, par exemple, aux connaissances rationnelles, qui sont le lot commun des esprits. En un mot, ce n'est pas à la qualité d'être conservées et rappelles, mais à celle d'être reconnues par Vesprit comme ses acquisitions individuelles

et propres que les connaissances doivent le titre de souvenirs.

Remarquons que ce n'est pas en raison de leur nature que certaines connaissances se rangent S(»us le nom de savoir, tandis que d'autres sont étiquetées souvenirs. Il ne faut pas dire qu'il y a ce 711/ st! comprend et ce qui s'apprend et que cela porte et doit porter deux noms différents. La dislinrtion de la connaissance rationnelle et de la connaissance tympirique n'a rien à voir ici. Je puis avoir gardé, et j'ai gardé en effet, le souvenir net et précis de ma vie proprement intellectuelle et des événements de cette vie. Je puis dire quand, à quel moment, dans quelles circonstances, telle vérité scientifique et abstraite a lui à mon esprit pour la première fois ; mes connaissances rationnelles ont leur histoire et comptent dans ma vie et dans mes souvenirs, comme les autres. Pythagore n'avait pas besoin d'immoler une hécatombe aux dieux pour perpétuer le souvenir île sa découverte du théorème du carré de Thypoténuse : il ne courait aucun risque d'oublier une vérité pour lui si émouvante ni la façon dont il l'avait acquise. Je présume que Laura Bridgeman était également incapable d'oublier le moment où le stMis des mouvements, que lui faisait exécuter le D' Uowe, et auxquels elle s'était longtemps prêtée sans comprendre, se révéla à son esprit, plus exactement le nmment où elle découvrit que ces mouvements avaieni un caractère volontaire, intentionnel, répoiidaleni à une îrfce, avaient un sens, étaient des moyens in\ontés par un esprit pour communiquer avec lin autre, d'un mot, étaient des signes ou. constituaient un htngage. Les idées abstraites et ^'éiiérales, les v»rités de raisonnement peuvent donc être des souvenirs ; il suffit pour cela qu'elles n'aient i>as encore ]»ris, à

force de rouler dans notre esprit, la forme, si j'ose dire, usée, banale, impersonnelle, que de telles idées et vérités doivent peut-être à la longue fatalement revêtir ; il suffît qu'elles aient gardé pour nous leur originalité, leur fraîcheur première, moins que cela, qu'elles présentent un intérêt subjectif quelconque, au minimum, celui d'être au moment de notre vie, de notre histoire, celui d'avoir fait un jour leur entrée <ians notre esprit. C'est là, — indépendamment de l'idée de temps (Aristote) — le critérium de la mémoire. On pourrait dire : nous n'avons souvenir (au sens propre) que de ce qui nous touche, et c'est parce que les connaissances très systématisées, fortement ancrées en nous, ont cessé de nous toucher, qu'elles paraissent nous être sorties de la mémoire.

Le langage courant a des nuances qui échappent aux psychologues. Ceux-ci élargissent le sens du mot mémoire, étendent ce mot à tous les faits de conservation et de reviviscence. Ils diront par exemple que la perception est une sensation, escortée de son groupe habituel de souvenirs; ils diront que connaître, c'est reconnaître, c'est ranger tout fait nouveau dans un groupe de faits antérieurement connus ; ils, diront que toute sensation évoque le souvenir de sensations semblables ou différentes et n'est perçue qu'en opposition avec ces sensations antécédentes ; en un mot, ils retrouveront ou croiront retrouver la mémoire dans toutes les opérations de l'esprit. Parler ainsi, c'est sans doute dépasser les connaissances et la réflexion du vulgaire, mais c'est aussi faire violence à nos habitudes mentales et aller contre l'usage de la langue. En effet, il n'y a plus mémoire, au sens propre, là où l'esprit humain a perdu la trace de ses acquisitions personnelles, là où il ne se retrouve

plus lui-même, où il semble s'être retiré de ses actes, de ses pensées. C'est pourquoi la mémoire est distinguée de Thabitude. C'est pourquoi encore, lorsque l'imagination déroule le tableau du passé, comme dans le rêve, le délire, l'hallucination, il n'y a pas non plus mémoire, parce que l'esprit est alors emporté hors de soi, parce qu'il ne se possède plus, ne se retrouve plus, parce qu'il a perdu la notion du passé et du présent.

« On ne se souvient, a-t-on dit, que de soi-même » . Le mot est juste, s'il veut dire que le souvenir implique la notion du moi, « le jugement de personnalité » (Maine de Biran). La mémoire par suite peut cesser d'être -pour deux raisons différentes et même contraires : ou parce que la notion du moi n'a pu se former encore ou parce qu'elle est formée depuis si longtemps qu'on ne la remarque plus, qu'on n'en a plus conscience. Ainsi, si on suppose avec Condillac le moi réduit à une sensation, l'odeur de rose, ou à une image, l'image affective de cette odeur, il n'y aura plus alors ni perception ni mémoire proprement dite; tout entier à ce qu'il éprouve, l'esprit n'aura ni la notion du passé et du présent ni celle du moi et du non-moi, il sera hors du temps et de l'espace, perdu dans un rêve vague ; cet état pourra être dit d^infra-perception et d' infra-mémoire. Inversement, si on suppose le moi fortement constitué, la personnalité ayant atteint son maximum de développement, l'esprit dès lors n'acquerra plus rien, il aura ses idées arrêtées d'avance sur tous les faits, il n'aura plus de perceptions ; il ne pourra plus avoir, à ce qu'il semble, que des souvenirs. Mais aura-t-ii même des souvenirs? Non, car ses idées, depuis longtemps organisées et constituées en système, n'ont plus d'histoire ; elles sont lui-même,

elles sont sa vie ; il se perd en elles, comme il se perdait tout à l'heure dans la sensation. Il est alors dans un état voisin de celui que nous analysions tout à l'heure, mais logiquement et dialectiquement plus élevé, et que nous appellerons de supramémoire,

La mémoire paraît donc prendre exactement place entre la sensation pure et la pensée pure ou l'entendement. Le souvenir est une sensation, une idée, un fait psychologique quelconque, rattaché à notre histoir^e, considéré comme un moment défini, comme un événement défini, de notre vie mentale. Supprimons le caractère personnel du souvenir, le lien qui ie rattache au moi individuel, il est anéanti par là même : ce n'est donc pas sa persistance, son aptitude à renaître, c'est sa subjectivité, sa relation à la personnalité, qui le constitue ce qu'il est, qui fait le fond de sa nature.

Nous n'avons eu jusqu'ici en vue que la mémoire intellectuelle. Si notre théorie est vraie, elle doit s'appliquer aussi à la mémoire affective.

Y a-t-il donc des étals affectifs que nous cessons de nous attribuer, de regarder comme des souvenirs, et cela précisément en raison do leur adhésion intime à notre personnalité, parce qu'ils sont devenus des éléments constitutifs de notre caractère ? Assurément. Chacun sait que les passionnés ont d'étranges oublis. Leurs partis f^ris irréductibles, leur i)ropension fatale à inlcrpréter dans le sens de leurs désirs les faits les plus contraires, ;i tirer par exemple de la trahison la plus authentique une preuve de fidélité certaine, et invors<^nieîit, leur idée fixe, en un mot, qu'est-ce au Ire chose ([u'un sentiment dont ils ont oublié hi naissance, qu'ils croient

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