I-ES MÉMOIRES l'RODH;il<:i SKS ni tX lUAnllDlNAIUES
ce qui tiendrait à faire croire que nous sortous ici des cas normaux, « que cette grande mémoire lui viût après un coup qu'il avait re^n d(?rrière la tète ». Cependant la mémoire piiysiologiqu<.'. si prodigieuse qu'elle paraisse en certains cas. ne laisse |»as d'être toujours inférieure, Jion pas seulement «mi raison de son objet ou contenu, mais (»ncore en eile-même et par nature. En ellet, ou elle esl intégrale ou elle est partielle. Dans le premier cas (celui de Clément VI, de Grotius. de Tascai;, il semble qu'elle ne laisse rien à désirer, mais, en fait, 6lle est encombrante, souvenl oiseuse, importune. ^9-ns le second, qui est le |)lus ordinaire, elle est, fiuant à sa reproduction, aussi bien que (juant à sa formation, incertaine, livrée au linsard. puisipfelle est à la merci des fatalités organitpies. A vrai dire, on ne la possède pas, on est visité ]>ar elle; on ne '3. rappelle pas, c'est-à-dire «pi'on ne la retrouve pas Quand on veut, mais «die revienl delle-nième, T^'îind il lui plaît, à son Ueun.'. Elle esl, d'aulrr [»arl, précaire, fugitive. J'ai parlé du bourra^^^e comme j*^*evant de cette mémoire, et j'ai dit combien le *^ourrage, cette indigestion.* ce trop-|)leiii de sou- ^'*irs, est suivi dune évacuation rapide, dun oubli Pï'e.sque immédiat, complet et délinitif. Lue irrande ■^^rxioire ph}siologi(ïue esl donc loin de répondre au V pe (te la mémoire vraimenl désirable el jKirfaile. ^Quelle n'est ni lapins abondanfe ni la plu-^ tenace. ^*^*s la plus prête, sinon la [)lus iironijde. j'entends ^*'^ qui est le plus directemenl an service de l'esprit, . *^ plus étroitement plact'C sous la tl»''pt'ndance de *^ Volonté.
*-»^s mémoires extraordinain^s de nature physio- P^îque présentent en outre des caractères parlicu- ^^rs. Tout d'abord elles sont souvent verbales.
176 LA MÉMOIRE ET l'oLBLI
Presque tous les cas qu'on eu cite ont trait à '. moire des mots, des langues. Ainsi Thém pouvait appeler par leurs noms les vingt citoyens d'Athènes; il apprit en un an la 1 persique, réputée très difficile. Cyrus, Scipio siatique, Mithridate, l'empereur Adrien co salent les noms de tous leurs soldats et on d c'est à un pareil avantage qu'Othon dut d'être à l'empire. Mithridate en outre haranguait ch en sa langue les vingt-deux nations qu'il tenai sa domination. Or les noms propres sont, de les mots, les plus difficiles à retenir et les plu oubliés. Toutefois l'intérêt particulier, que sente, pour un chef d'Etat ou un général, lî moire de tels noms, le prestige qu'elle lui don: popularité qu'elle lui crée, permettraient, rigueur, de ranger ces cas parmi ceux de méi élective et professionnelle ^.
Ainsi s'expliquerait encore la mémoire de 1 dit, celle de Donellus, qui savait par cœur t( Corpus juris », de Muratori, dont la mémoire si puissante, que pour faire des citations, il lu fisait de lire les passages, de remettre les livr place et d'écrire alors de mémoire les m citer », de Ménage qui, « lorsqu'il voulait n des vers qu'on lui disait, se les faisait dicter écrivait lui-même, puis, après les avoir lus, fonnait le papier et le jetait au feu en disant ne les avait écrits que pour les apprendre plui lement et que, les sachant une fois, il n'avait que faire du papier ». Du môme genre serait l moire de Niebuhr, l'historien de Rome qui, dt
1. Encyclopediana ou Dictionnaire encyclopédique de art. Mémoire f Paris, Panckoucke, 1791.
ÉMOIRES PRODIGIEISES OU EXTRAORDINAIRES 177
se, « étant employé dans un ministère du lark, rétablit de souvenir une partie d'un e comptes qui avait été détruite » *.
I toutes les mémoires extraordinaires, y comîlies qu'on vient de mentionmer, ne sauraient r leur explication dans le principe de Tinprofessionnel ou autre : quelques-unes pro-
de ce qu'on pourrait appeler un pouvoir égnation remarquable des cellules nerveuses, rveau semble avoir un pouvoir absorbant à
de toutes les impressions, quelles qu'elles y compris les impressions verbales par lêmes dénuées dlntérèt. Ainsi Sénèquc poupéter deux mille mots sans li^en entre eux, les avoir entendus une fois, dans Tordre oii lent été prononcés. Muret parle d'un jeune « à qui il dicta un jour un nombre infini de ;recs, latins et barbares, dont les uns avaient is, les autres n*en avaient [)oint, et tous
détachés les uns des autres. (Juand il fut las ter, le Corse les récita sans hésiter dans
où ils avaient été dictés, et les répéta en sant Tordre et en commençant par le der- . On attribue la même sorte de mémoire au lestrier, jésuite. « La reine de Suède, passant , en voulut faire une épreuve. Elle lit écrire noncer trois cents mots les plus bizarres et s extraordinaires qu'on pût imaginer. Il les
tous, d'abord dans Tordre où ils avaient été
et ensuite en tel ordre et tel arrangement voulut lui proposer 2 ». 11 est difficile de faire tique de tels faits. Supposons-les authenti-
milton, Lectures on MetaphysicSy t. II, p. 223. cyclopediana.
178 LA MÉMOIRE Lï l/orBLI
ques ; il faudrait savoir s'ils n'appartiennent pas <^^k. la mémoire immédiate, et non à la mémoire propreniM. ^ent dite. Supposons-les enfm des faits authentiquer de mémoire vraie ou durable ; on devrait se demana. ^cder s'ils no sont pas alors des faits de mémoire isolé ^^r' ou sprcinh, comme celle de l'idiot, qui était le régi g==s tre morluaire de sa paroisse. Mais, de toute façon, ^îes mémoires, pour extraordinaires qu'elles soien'^ -^ le sont cependant moins qu'elles ne paraissent.
Nous avons dit qu'elles sont le plus sou'^^ ^nt d'ordre verbal] mais elles peuvent être aussi d'o^9^-^re visufd. Plus généralement, je dirai qu'elles ^^ <^nl d'ordre sensibb' et s'exercent dans le domaine de tous les sens. Les mémoires verbales extrao m^^^naires me paraissent être des mémoires concr&^'^s, en ce sens que ces mémoires s'attachent aux hk^^^^s pour eux-mêmes, aux mots, considérés corn^ '^^ phénomènes matériels et sensibles, plutôt qu ^^"^ mots, considérés comme signes^ comme exprinr^^-"^ une idée, et qui ne seraient intéressants qu'ô. ^^ titre. A plus forte raison en est-il ainsi des tt^^^ moires visuelles extraordinaires. Une des J>'^^ remarquables en ce genre est celle du calcula t^^^r Diainandi. Je l'ai vu couvrir un tableau de chilTr^^» tourner le dos au tableau et lire de mémoire tou* ^^ les opérations ctlectuées. On peut citer comrX^^ type de cette mémoire, que les anciens désignaieX^^ sous le nom de mémoire « locale », celle de Magli^^' béchi, le grand bibliophile florentin, qui « connaissa^ la place, le rayon, le numéro de chaque livre de s granlif^bi!>liotllè(lue et des autres grandes bibliothè-^ (jues (lu monde. Un jour, le grand-duc de Toscane lui demaiula où il pourrait trouver un exemplaire d'un certain uuvrage rare. 11 répondit qu'il n'existait qu'un seul (?xenij)laire de ce livre et qu'il était dans la
I^'ES .MÉMOIRES l»lUH)I(;ii:i SKS Oï. KXTHAolililNAIRKS 179
bibliothèque du Sultan, à Constantinople, sur la 7' planche dé la 3* case, à droite en entrant * »>.
On remarquera que toutes ces mémoires extraordinaires, que j'appelle concrètes, dans quelque domaine qu'elles s'exercent, auditif ou visuel, à supposer qu'elles ne s'exercent pas dans le domaine de tous les sens à la fois, ont un caractère commun, qui est de reproduire intégralement, dans leur ordre naturel, les perce|)tions passées; elles sont ou une vision panoramique des objets vus. des livres lus autrefois, ou une audition continue et, pour ainsi dire, symphonique de toutes les paroles prononcées, de tous les mots entendus, vision et audition mentales se produisant ensemble ou séparément. Toutes les observations rapportées ci-dessus concordent en ce point; la suivante confirme la ''^^rne loi et, au besoin, suflirait à l'établir, llortensius, le célèbre orateur romain,
avait une. mémoire si sure (ju'après avoir iiuMlit** en lui- "^^rne un discours, sans écrire un seul mot, il \v rendait <l^ns les mêmes termes dans lesquels il l'avait préparé. "len ne lui échappait : ce qu'il avait airangé (Uns son «sprit, ce qu'il avait écrit, ce qu'avaient «lit les adversaires, t<>ut lui était présent. Cette faculté allait, en lui, jusqu'au prodigg^ et Ton rapporte qu'en conséquence d'une ^^^aj^cure iMte avec uii de ses concitoyens, appelé Sisenna, il passa ^^ jour entier à une vente et, lorsqu'elle l'ut finie, il rendit cornpte de toutes les choses qui avaient été vendues, du V^^x de chacune, du nom des acheteurs, et cela par ordre, s^tis se tromper dans la moindre circonstance, comme il
ml vérifié par l'huissier-priseur, qui le suivait sur son
^^re, à mesure qu'il parlait'^.
Les mémoires extraordinaires dont nous parlons
1. W. W. Atkinson, le Secret de la ymnnoire, p. :U. % Encyclfipediana.
180 I.A MKAInlHK l/V l/o[BI.I ^^TTIJ
suiil donc soumises à la loi du rappel intégral ou loi (l(* lotalisîitiou de Ilamilton. Elles sont ainsi faites qu'elles survivent ou sombrent tout entières, qu'elles sont l'expression littérale, la répétition pure et simple des sensations, dans leur ordre de succession ou de simultanéité ; elles ont Texactitude matérielle, la fidélité absolue, objective ou"impe^ sonnelle, d'une plaque photographique ou phonographique. On dirait que l'esprit se retire de l'opération du souvenir et laisse celle-ci s'accomplir par le seul mécanisme du cerveau, instrument aveugle, mais parfait. De telles mémoires sont appelées à juste titre « physiologiques » : elles tirent toute leur valeur d'une qualité native des tissus cérébraux », de « leur ténacité originelle » (W. James). L'esprit n'entre pour rien dans le développement ou perfectionnement de ces mémoires, lesquelles atteignent du premier coup toute la perfection don^ elles sont susceptibles. Bien plus, le rôle de l'esprit est de s'effacer, de se retirer, de ne pas troubl®^ par son intervention l'acte naturel de Fimprégï^*' tion mnémonique. Voilà pourquoi les mémoires ^^ question j)araissent, si j'ose dire, un peu « bêt^^ * et le sont en effet par leur enregistrement d®* impressions en bloc, sans discernement et s^^^ (?.lioix, par leur caractère littéral et leur fixité, 1^**^ raideur. Elles sont en effet comme une empreiï^ .^ stéréotypée, qui reproduit les faits et sereprod^* elle-même, sans changement aucun. Elles sont ^.*^ peuvent être très puissantes, prodigieuses, nx^]^ elles ne sont ni les seules mémoires extraord*" naires ni peut-être les mémoires les plus extra^^' dinaires. Elles forment une classe à part, à laqu^W^ nous allons opposer un type de mémoires égal^" ment, mais autrement, extraordinaires.