‹ La mémoire et l'oubliChapitre 38 sur 92 · MÉMOIRES PRODIGIEUSES OU EXTRAORDINAIRES · texte numérisé non relu

MÉMOIRES PRODIGIEUSES OU EXTRAORDINAIRES

le yeux parler des mémoires extraordinaires qui Qt le triomphe, non plus de la nature, mais de atelligence et de la volonté. Ces mémoires ne sup- »sent pas, au moins nécessairement, le don de tention, que nous avons reconnu être une qualité lysiologique : elles peuvent exister, alors que ' don est nul ou fort médiocre.

Ainsi Fontenelle dit de Joseph Sauveur que « sa lémoire se refusait à tout ce qui n'est que de pure lémoire et ne saisissait rien qu'avec le secours du 'gement », au point qu'il renonça à concourir pour 3e chaire de mathématiques, au Collège Royal, irce qu'il fallait prononcer une harangue : « la diffiilté de la faire, et plus encore celle de V apprendre ^^ cœur^ lui firent abandonner l'entreprise ». Cela ^ l'empêchait pas d'avoir une mémoire étonnante *ur les mathématiques.

f^endant sa philosophie, il apprit en un mois, et sans ^Itre, les six premiers livres d'Euclide... 11 n'avait écrit ^un des traités qu'il dicta. Ces matières, qui se lient par Maison et n'ont point besoin de mémoire, étaient si pré- ^^es à son esprit et si bien arrangées dans sa tête qu'il ^vait qu'à les laisser sortir. Des copistes allaient écrire •^s lui pour vendre ses écritures ^

Il s'agit donc ici, non d'une mémoire puissante, ï^ais d'une tête bien organisée, où la force d'orgaf^Uation supplée et compense le défaut de mémoire. W. James dit aussi très bien :

Je ne serais pas étonné que Darwin et Spencer, dont les

1. Fontenelle, Éloges de l'Académie des sciences, Joseph Sauveur,

livres attestent une si grande mémoire des faits, ^^^:^^ n^wà ou qu'un cerveau à faculté de rétention moyenne. C^^^ ^t. un liomme s'est de bonne heure donné pour tache la^^ #ion~ fication expérimentale d'une théorie comme l'évol^ son esprit n'est bientôt plus qu'un cep portant des gr de faits, reliés entre eux par leurs rapports avec la thé tout fait nouveau discerné est un fait agrégé, et ainsi croît et s'élargit l'érudition.

De telles mémoires, prodigieuses, si oa coaaLsl la totalité des faits qu'elles embrassent, sont p

es ne:

ac-

»jr-

<ii- «LU

tant restreintes, voire même bornées, parce qu'c^ 3i^^ sont exclusives. Leur spécialité est une des co tions de leur développement. Le tJiéoricien, en- ' sens, nous fait donc illusion :

Tout ce qui est étranger à sa doctrine n'existe pas p^ lui... Son érudition encyclopédique peut &e doubler d' ignorance, presque aussi encyclopédique, de tout ce se perd dans les mailles de sa toile. Il n'est pas possi ajoute malicieusement W. James, que vous n'ay^x préi à l'esprit quelque spécimen de ces « savants » qui ignor^ tant de choses, pour peu que vous ayez eu affaire à hommes de science et d'étude*.

La condition d'une grande mémoire, c'est effet l'oubli, plus exactement l'oubli systématiq l'abstraction, d'ailleurs Je plus souvent momenta ou provisoire. Cette condition, pour être négatif n'en est pas moins essentielle. Nous la trouvo réalisée à un degré éminent chez Napoléon, dont mémoire puissante est le type de la mémoire o nisée.

.le ne l'ai jamais vu, dit Rœderer, distrait d'une affa//"^ par uiH' autre, soiiant de celle qu'il discute pour songer' à celle ([u'il vient de discuter ou à laquelle il va travailler...

l. \V. JauiL'S, Vri'cis de 'parjcliologie^ Irad. française, p. 3K.

oiRFS piODn;iKr\SKs <>i fxtraordixaires 183

Dmiiie ne tut plus entier à ce ({u'il faisait et ne mieux son temps enti-e les choses qu'il avait à lais esprit ne fut plus inûexible à refuser l'occui pensée qui ne venait ni au jour ni à Tlieure, nt à la chercher, plus agile à la poursuivre, plus a fixer, quand le moment de s'en occuper était -même « disait que les divei-s objets et les diverses taient casés dans sa t«He comme «lans une arland je veux interrompre une alTairc, ajoutait-il, son tiroir et j'ouvre celui d'une autre. Elles ne se oint l'une avec l'autre et jamais ne me g»*nenl iguent ». [Méniùrial.) « Sa ilexihilitê » était mer- « pour déplacer à Tinstant toutes ses facultés, s forces et pour les porter toutes à la fois sur il dont il est alfecté... Pendant qu'il est occupé, 'existe pas pour lui ; c'est une espèce de chasse ne les détourne ». (Ahbé de Pradt'^

ret d'une bonne mémoire est ainsi de ne isperser, s'éparpiller, mais au contraire de i-mer dans l'éludo à laquelle on s'est voué et mbler d'une façon totale et exclusive les IX qui s'y rapportent. Inversement, le plus •stacle au souvenir est de s'échapper à toute 1 digressions, d'accueillir toute vue qui se , de faire, en badaud, la chasse aux idées, le, qui peut être pris comme type de la I oublieuse, vagabonde, incertaine, à la fois 3t abondante, n'est-il pas aussi l'esprit le e, le plus capricieux, le plus incapable de tre et d'accepter toute discipline, toute pensée? Sans doute on peut supposer avec iche qu'il se plaint de sa luémoiro pour n augurer de son jugtMuent et (ju'il tire

Tainc qui a réuni et rapproché ces t«»xlos d'uno si L démonstrative conroi'danco. [Orv^ines de In France ainej IX, pp. 28-33.

vanité de son « oubliance » ; il a en effet « 1 plein des noms des anciens philosophes et d principes » et tout farci d'histoires et d'ane( il est un érudit et un pédant à sa manière ; a ce que William James appelle la « mémoi teuse », capable de fournir, à Toccasion, lej d'une conversation brillante, non la mémoir nisée, capable d'alimenter un discours sui' des souvenirs, même abondants, précis accidentels et fortuits; aussi risque-t-il ai court sur une question donnée, dès qu'on s généralités ou de son érudition individuelle qu'un autre, ayant étudié cette question réuni et classé les faits qui s'y rapportent, r lement ne saurait être pris au dépourvu encore paraîtrait avoir et aurait en effet, point spécial, une mémoire étendue, pn sûre. Les mémoires les plus remarquabl donc les mémoires organisées, à la fois éter bornées, riches ou amples dans un domai cial, systématiquement réduit.

La première condition d'une ample m embrassant dans la multiplicité de leurs dét question, une affaire, une théorie, voire me nant de front plusieurs questions, plusieurs j c'est l'ordre ou le classement méthodique d et des faits. A Napoléon, qui lui deman< secret pour conduire avec rapidité et aisa affaires multiples, Lacépède répondit er Cest que f emploie la méthode des naturalis qui, sous l'apparence d'une plaisanterie, a vérité qu'on ne croirait. Des matières bien sont en effet, dit Guvier, « bien près d'ètn fondies, et la méthode des naturalistes n'< chose que l'habitude de distribuer dès le

Page 1