‹ La mémoire et l'oubliChapitre 5 sur 92 · LA MÉMOIRE 2T · texte numérisé non relu

LA MÉMOIRE 2T

aToir toujours eu, sous la forme et au degré où ils réprouvent maintenant, alors qu'en réalité ils ont eu lorigtemps, ethier encore, des sentiments contraires, et qu'ils ont souvent démenti leur vie, leur caractère, leurs opinions et leurs principes, pour en venir là ? Ce qu'on appelle Taveuglement de la passion est en partie un obscurcissement de la mémoire. Un sentiment, arrivé au terme de son évolution et qui, dans son exaltation présente, oublie son origine, son passé, est analogue à une connaissance qui s'est si bien fixée qu'on ne la distingue plus de Tesprit lui-même, qu'on ne la reconnaît plus comme acquisition de l'expérience ou comme souvenir. La loi posée se vérifie donc dans tous les cas : les souvenirs cessent d'apparaître comme tels, par c*^la seul qu'ils atteignent leur plus haut degré d'organisation, et sont désormais fixés dans l'esprit pour toujours.

Mais les sentiments et les idées, ainsi systématisés, et auxquels on ne reconnaît plus de passé ni d'histoire, ne laissent pas d'être un centre d'attraction ou d'organisation pour tous les états, intellectuels ou affectifs, qui ont le caractère historique ou mnémonique. Un sentiment dominant chasse de l'esprit tous les faits, toutes les idées, tous les sentiments qui le contredisent, ou mémo qui lui sont simplement étrangers. Le pouvoir inhibiteur de la passion à l'égard du souvenir a son expression admirable dans le cri d'IIermione : Qui te l'a dit ? En même temps qu'elle exclut les souvenirs qui la contredisent, la passion attire et retient ceux qui la confirment. C'est en quoi consistent sa partialité, son aveuglement et son inconscience. La passion est à la mémoire ce que, selon Aristote, la foniie est à la matière. Elle est la loi suivant laquelle les

sensations se transforment en éléments du souvenir, suivant laquelle ces éléments s'assemblent, s'ordonnent et se combinent; elle est le système dans lequel ils cristallisent. Il n'y a, pour un passionné, de sauvenirs reconnus ou proprement dits que ceux que peut loger sa passion. C'est pourquoi vous ne sauriez le confondre : en vain vous lui opposez sa conduite passée, vous lui rappelez les paroles par lesquelles il blâmait autrefois ce que maintenant il approuve ; en vain vous invoquez des promesses qu'il ne tient pas, des engagements qu'il trahit : rien ne le trouble, ni la matérialité des faits ni la rigueur des preuves. Il vous déclare, il vous jure qu'il n'a jamais rien lait, rien dit ni rien pensé de tel ; c'est lui qui se charge de vous confondre, et d'accusé se fait accusateur. On peut douter, il est vrai, que la passion qui parle ainsi soit sincère; mais je crois qu'elle peut l'être et que l'esprit faux est, dans l'espèce, au moins aussi fréquent que la déloyauté et le mensonge. La mémoire entre donc en conflit avec la passion systématique aussi bien qu'avec l'esprit logique et raisonneur, et cela doit être, la passion ayant sa logique à elle, ou étant une forme de l'esprit logique.

Elle entre de même en conflit avec Vémotion^ en tant que celle-ci arrache l'esprit à lui-même, lui ôte la possession de soi, le plonge dans un état de ravissement et d'extase. C'est là une particularité psychologique que Stendhal a curieusement notée et finalement analysée. « Un des malheurs de la vie, dit-il, c'est que le bonheur de voir ce qu'on aime et de lui parler ne laisse pas de souvenirs distincts. L'âme est apparemment trop troublée par ses émotions pour être attentive à ce qui les cause ou à ce qui les accompagne. Elle est la sensation

elle-même. » La sensation est ici la sensation pure^ celle qui n'est pas reliée au moi, qui n'entre pas dans le système de ses représentations. L'émotion est à la passion ce que-1^ sensation est à la pensée pure ou à l'entendement. Il en est de l'émotion comme de la sensation: elle échappe à la mémoire, parce qu'elle échappe à la systématisation des sentiments, parce qu'elle reste en dehors du caractère ou du moi ; et il en est de la passion comme de l'entendement : elle exclut la mémoire, soit parce qu'elle chasse tel souvenir comme un importun et un intrus, soit parce qu'elle l'assimile au contraire trop complètement, et l'absorbe dans le présent.

Le fait noté par Stendhal peut servir à éclairer la discussion toujours pendante au sujet de la mémoire affective, les uns admettant cette mémoire, les autres la niant. Cette discussion cesserait ou paraîtrait vaine, si on prenait soin de défmir les mots. En effet, si par mémoire on entend simplement la conservation et le retour d la conscience des états passés, comment nier l'existence de la mémoire affective ? 11 n'y a pas, en ce sens, de mémoire plus parfaite, il n'y a pas de réveil du passé plus saisissant, plus net, plus total. Mais si par mémoire on entend le rappel à volonté et la reconnaissance, on peut au contraire fort bien soutenir que la mémoire affective n'existe pas ou à peine ; la mémoire intellectuelle, sous ce rapport, reprend tout au moins l'avantage.

Selon Stendhal il y aurait même incompatibilité entre le souvenir pur et la reconnaissance, et la mémoire affective serait, à cause de cela, en raison inverse de la mémoire intellectuelle. « C'est peutêtre, dit-il, parce que » les plaisirs, que donne à Tamant la présence de ce qu'il aime, « ne peuvent

être usés par des rappels à volonté qu'ils se renouvellent avec tant de force », dès que quelque circonstance favorable les ramène à Tesprit. Des exemples vont mettre en lumière l'opposition de la mémoire des sentiments et de la mémoire des idées, de la mémoire-résurrection et de la mémoirerappel.

« La rêverie de Tamour ne peut se noter. Je remarque que je puis relire un bon roman tous les trois ans avec le même plaisir. » (Ce plaisir tient à ce que je l'ai oublié, car si je m'en souvenais, le souvenir se mettrait en travers de mon sentiment, m'empêcherait de sentir, ou je n'éprouverais plus le même sentiment que la première fois : la fraî- • cheur de l'imprévu, du nouveau me manquerait.) « Je puis aussi écouter avec plaisir la même musique, mais il ne faut pas que la mémoire cherche à se mettre de la partie. C'est l'imagination uniquement qui doit être affectée ; si un opéra fait plus de plaisir à la vingtième représentation, c'est que l'on comprend mieux la musique, ou qu'il rappelle la sensation du premier jour. » (En d'autres termes, il faut, si je comprends bien, que le souvenir affectif, — car c'est de lui qu'il s'agit — soit l'état passé simplement retrouvé, et n'implique aucune comparaison, afin de rester l'état singulier, unique qu'il doit être.)

Quant à la lecture des romans, il faut distinguer, parmi les plaisirs qu'elle donne, celui qui tient à « la connaissance du cœur humain » et celui qui tient à a la rêverie, qui est le vrai plaisir du roman. Cette rêverie est innotable. La noter, c'est la tuer pour le présent, car on tombe dans l'analyse philosophique du plaisir; c'est la tuer encore plus sûrement pour l'avenir, car rien ne paralyse l'imagina-

lion comme Tappel à la mémoire. Si je trouve en* marge une note peignant ma sensation en lisant Old Mortality à Florence, il y a trois ans, à l'instant je suis plongé dans Thistoire de ma vie, dans Testime du degré de bonheur aux deux époques, dans la plus haute philosophie, en un mot, et adieu pour longtemps le laisser-aller des sensations tendres ».

Là est Texplication du mot d'Horace : odi pro/anmn vulgus et arceo, « Tout grand [)Oète ayant une vive imagination est timide, c'est-à-dire qu'il craint les hommes pour les interruptions et les troubles qu'ils peuvent apporter à ses délicieuses rêveries. C'est pour son attention qu'il tremble. Les hommes, avec leurs intérêts grossiers, viennent le tirer des jardins d'Armide pour le pousser dans un bourbier fétide » ; ils l'arrachent à ses w rêveries touchantes^ ».

Cela revient à dire que dans l'intérêt du s<Mitiment il faut tuer la mémoire. La thèse est subtile, paradoxale, risquée. Stendhal le reconnaît luimême. Avant de l'énoncer, il prend soin de dire : « Voilà un effet qui me sera contesté » . Cette thèse, je ne la défends ni ne l'épouse. J'en veux seulement retenir que la mémoire affective est d'une autre nature que la mémoire intellectuelle ou proprement dite : elle est une résultée tion ; se souvenir d'une émotion, c'est l'éprouver de nouveau; u j'en viens presque à me demander, dit Suîly-Prudhomme, résumant l'analyse qu'il a faite de cet état, si tout souvenir de sentiment ne revêt pas h caractère d'hallucination ». Or, l'hallucination exclut la notion du passé et du présent, du moi et du non-

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