‹ La mémoire et l'oubliChapitre 6 sur 92 · Stendhal, De V Amour · texte numérisé non relu

Stendhal, De V Amour

moi, et peut être distinguée du souvenir proprement dit.

Que conclure de ce qui précède? C'est d'abord que le mot mémoire est équivoque et prend dans chaque doctrine philosophique un sens différent. SeloSi nous, le sens le plus exact de ce mot est celui qui s'écarte le moins de la langue vulgaire, laquelle a ses nuances délicates et fines, ses subtilités cachées, ses raisons profondes. Or, par mémoire, il semble qu'on entende communément la connaissance du passé, non du passé en général, mais de notre passé à nous, cette connaissance ayant ellemême un caractère historique pour nous, étant considérée comme un événement de notre vie. La connaissance de notre passé perd- elle ce caractère, cesse-t-elle d'être un fait de notre vie individuelle, sans subir d'ailleurs aucune autre atteinte, en demeurant entière, en devenant même, en un sens, plus assurée, plus prompte à renaître, elle ne laisse pas d'être par là même, sinon détruite, du moins profondément modifiée, elle ne mérite plus le nom de mémoire. Les acquisitions impersonnelles, et en en quelque sorte anonymes, de notre expérience passée composent notre savoir. Or ce qu'on sait, on peut dire sans doute en un sens qu'on s'en souvient ; on ne le dit pas cependant, et il y a une raison à -cela, celle que nous avons essayé de dégager et de mettre en lumière.

Dira-t-on qu'il s'agit ici d'une distinction verbale, d'une discussion sur le sens du mot mémoire? Je soutiens qu'au contraire nous sommes en présence de deux formes d'acquisition mentale réellement différentes, quoique étroitement liées, et que la distinction qu'on établit entre elles a pratiquement un haut intérêt et une grande portée. Le sort de la

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mémoire est lié en effet au développement du savoir. Les mémoires les plus remarquables sont celles que rintelligence taille, émonde, débarrasse, de leurs branches gourmandes. Livrée à elle-même, croissant en liberté, la mémoire périrait par excès d'abondance; elle serait en outre puérile, et aurait, si j'ose dire, trop de quant à moi; Tintelligence Télague, en ménage la sève et lui fait produire des fruits ; en même temps et par là même elle Tempêche de se prendre pour fin, de se complaire en soi, elle la fait servir à des fms objectives, aux fins du savoir ou aux fins pratiques. Il ne faut pas cependant que la mémoire soit trop asservie à rintelligence ; il faut qu'elle garde sa spontanéité, ^son indépendance, toute la richesse et l'abondance de sa sève. L'intelligence peut tuer la mémoire, la dessécher, la rendre stérile, à force de la rendre impersonnelle et abstraite. Le mal alors ne serait pas moins grand que celui qui provient de l'excès contraire, je veux dire de la mémoire étouffant l'intelligence par sa luxuriance, son trop-plein d'images particulières et concrètes. La raison et la mémoire doivent se tenir mutuellement en respect, se pénétrer l'une l'autre, sans empiéter l'une sur l'autre, se compléter sans se nuire. L'idéal serait que la mémoire, tout en acceptant la discipline de la raison, gardât toute sa fraîcheur et toute son abondance native, autrement dit, que le moi n'abdiquât rien de sa personnalité, de sa vie propre, en accomplissant son œuvre.

Le problème de la mémoire est donc celui du rapport de la connaissance au moi. Si la mémoire disparaît, quand la connaissance devient tout impersonnelle, elle cesse également d'être, ou, pour mieux dire, elle n'apparaît pas encore, quand le moi est

absorbé entièrement par les images du passé, totus in mis. On a dit que, pour Dieu, il n'y a ni passé ni avenir, que toutes les choses sont dans un éternel présent ; il en est de même pour certains extatiques, plongés dans la vision du passé ; Dieu et ces extatiques n'ont pas, à proprement parler, de mémoire; de même, si la mémoire affective est toujours une hallucination, une hantise du passé, ôtant la notion du présent, elle ne serait pas non plus, en tant que telle, une mémoire.

Ainsi, en résumé^ la mémoire est i,a synthèse ou la conciliation de deux tendances ou opérations contraires : l'une, par laquelle le moi se détache du passé, se contente d'en prendre acte, mais le tient pour étranger à sa vie, pour indifférent et mort ; l'autre, par laquelle le moi se rattache au passé, le ressaisit tout entier, lui rend sa fraîcheur première et le tient dès lors pour réel et vivant. La première consiste à s'acharner en quelque sorte sur le passé, à en achever la destruction et la ruine, à le retenir pourtant encore, mais à ne s'y intéresser plus que dans la mesure où il sert les intérêts présents : elle aboutit à la mémoire impersonnelle et abstraite, que j'ai appelée savoir. La seconde consiste à s'enchanter du passé, à le revivre dans son intégralité et à en oublier le présent : elle aboutit à une sorte d'obsession, de hantise, ou d'hallucination, La mémoire proprement dite est à égale distance de cette hallucination et du savoir : elle n'est ni la pleine et entière résurrection du passé rendu vivant, suivant rheureuse expression latine [redivivus)^ ni la notation sèche, impersonnelle et abstraite du passé. Elle est un composé d'ailleurs instable, à doses exactement combinées, de spontanéité et de réflexion, d'évocation, de pouvoir magique de résurrection.

en un mot, ^* imagination^ et de mise au point, de classement et de systématisation des images évoquées, en un mot, de raison. Que l'un ou Tautre de ces éléments manque, ou acquière une valeur prédominante, exclusive, la mémoire disparaît, ou change de nature. La mémoire est donc une combinaison. Il faut en isoler les principes, pour en comprendre les .différentes formes ou espèces, et il faut rassembler ces principes, pour avoir une idée complète et juste de la mémoire elle-même.

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