‹ La mémoire et l'oubliChapitre 7 sur 92 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

1,'oubll.

L'oubli est moins la perte de l'expérience passée que Tincapacité de la retrouver dans les conditions favorables. Il est une diminution consciente du moi et de ses états.

L'oubli normal, allégement de la pensée, condition de la mémoire; l'oubli pathologique, appauvrissement de la pensée.

L'oubli, comme la mémoire, est lié* à la personnalité tout entière. Il eât une fonction naturelle par laquelle l'esprit se libère de S0*n passé, et cela d'autant mieux qu'il l'a vécu d'une façon plus intense, qu'il l'a épuisé. Cas des écrivains : oubli immédiat et global de l'œuvre accomplie. * Oubli qui accompagne le passage d'une forme de personnalité à un autre. Pas de souvepir isolé, partiel. "Çel ordre d'idées, de sentiments appelle tels souvenirs, exclut tels autres. Ce qu'enseigne l'oubli sur le moi et la personnalité.

Après la mémoire, il coiiviendra d'étudier l'oubli, pour élargir notre sujet, faire de notre point de vue une application nouvelle et vérifier les conclusions auxquelles nous sommes arrivés déjà.

Il ne faudrait pas croire, sur la foi de Tadage : èontrariorum eadem est scientia, que la connaissance de la mémoire entraîne celle de l'oubli, en ce sens qu'elle l'implique, la contient tout entière et la donne toute faite. Autant vaudrait dire que l'expérience ou la science du bonheur équivaut à celle de

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la souiTrance, la suppose, permet de se la donner et dispense de Tacquérir directement.

Quoiqu'il ait été presque entièrement négligé par les psychologues *, Toubli est digne de faire l'objet <i*une étude spéciale, pour l'intérêt que cette étude présente par elle-même et pour la contribution qu'elle apporte à celle de la mémoire.

L'oubli et le souvenir sont sans doute liés, mais ils ne le sont pas au point que, pour obtenir l'un, il suffise de prendre la contre-partie de l'autre. Ils n'existent pas seulement en tant que contraires ; ils ont chacun leur indépendance relative, leur originalité, leurs caractères propres et distincts. Leur rapport n'explique pas leur nature ; je veux dire qu'on peut connaître un de ces phénomènes, son rapport avec l'autre et avoir tout à apprendre de cet autre. En fait, on sait si peu ce que c'est que l'oubli, alors qu'on croit assez bien connaître la mémoire, qu'il sera prudent de le définir et d'indiquer comment on l'entend ou on doit l'entendre.

Tout d'abord, si le souvenir a pour condition l'oubli, l'oubli n'a pas moins pour condition le souvenir. Quand, par suite de la distraction, de la préoccupation ou de tout autre cause d'inhibition psychique, un fait qui aurait dû faire impression passe inaperçu -et que nous constatons par après qu'il n'en reste

1. Quand il existe tant de traités spéciaux consacrés à la mémoire, on ne peut guère citer -qu'une monographie de Toubli : VObliOy saggio iulVattività sellettiva délia coS' cienza, de Renda (in-12, Torino, Bocca 1910), analysée par F. Paulhan dans la Revue philosophique de Novembre 1910, un chapitre sur l'oubli, considéré dans ses rapports avec la Tolonté et le caractère, dans le Caractère empirique et la personney de Louis Prat, pp. 50-69 (Paris, Félix Alcan, 1907) «l une étude sur l'oubli dans les Nouvelles études de psychologie et de morale, de Francisque Bouillier (Paris, Hachette).

aucune trace dans Tesprit, nous ne disons pas et nous ne devons pas dire que nous l'avons oublié. L'oubli, en effet, n'est pas le simple défaut de conservation ou absence de souvenir ; il est la fuite ou disparition du souvenir. Je ne puis oublier un fait si je ne l'ai pas d'abord perçu : ignoti nulla ohlimo. L'oubli est une perte, un appauvrissement ; il suppose donc une richesse ou acquisition préalable. Il est une brèche faite dans les souvenirs ; il n'est donc pas seulement le vide des souvenirs, la non-acquisition ou non-conservation.

Il n'est pas davantage le simple défaut d'évocation présente. Nous ne disons pas que le passé, ou tel passé, est oublié de nous, par cela seul que nous n'y pensons plus jamais ; il faut, pour qu'il y ait proprement oubli, qu'il n'y ait pas seulement de notre part négligence à nous en souvenir, mais impuissance à le faire et impuissance éprouvée, constatée ; pour que je puisse dire que j'ai vraiment enterré ou aboli en moi le passé, il ne suffit pas que je l'écarté toujours, systématiquement et avec succès, de mon esprit, il faut que, faisant effort pour m'y replonger, je ne puisse plus le ressaisir, et que je me rende compte que je l'ai perdu irrémédiablement et sans retour.

Il y a donc oubli, non quand les impressions ne se gravent pas en nous, mais quand, s'y étant une première fois gravées, elles ne peuvent plus réapparaître à notre appel. En d'autres termes, c'est l'impuissance à se rappeler bien plutôt que l'impuissance à conserver ou à retenir qui constitue l'oubli. On pourrait le définir une volonté de se souvenir ou effort d'évocation qui n'aboutit pas. Il faut y faire entrer encore un sentiment de dépit, de malaise intellectuel. La mémoire nous manque au moment

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où nous comptions et nous nous croyions en droit de compter sur elle. Nous disons qu'elle nous « trahit » et le mot est juste. Elle trompe en elTet notre confiance : l'oubli est un phénomène anormal qui ne devrait pas se produire et qui se produit contre les lois ordinaires de la pensée, qui par suite nous trouble, nous déconcerte.

L'anomalie de l'oubli est si bien sentie que quel(|ues esprits se refusent à croire que l'oubli soit jamais réel et profond ; ils ne lui reconnaissent pa.s le droit d'être et ils nient qu'il soit, au moins sous une forme définitive et absolue. Ils prétondent que tous les états du moi, dûment enregistrés, tous les souvenirs se conservent indéfiniment et que ceux qui semblent évanouis demeurent latents, toujours pn^ts à renaître, et ils en donnent comme preuve le retour à la conscience dans des circonstances exceptionnelles (agonie, fièvre cérébrale) de souvenirs qui, ù l'état normal, semblent totalement abolis ou les progrès rapides de la rééducation de la mémoire, alors qu'elle semble à jamais éteinte fie relo.arnitifj , Une telle opinion est au moins plausible ; cependant, comme elle est purement théorique, comme elle reste et semble destinée à rester toujours une hypothèse invérifiable, nous ne nous y arrêterons pas. Disons seulement que la preuve de l'oubli délinitii ne peut jamais être faite, que le doute au moins subsiste sur la possibilité pour la mémoire de réparer ses pertes, si étendues qu'elles soient, si aiguë aussi que soit la conscience qu'on en a, je veux dire si -incapable qu'on se sente présentement de ranimer les souvenirs éteints. Pour qu'on fut sûr (ju'on ne retrouvera jamais des souvenirs donnés, il faudrait, en effet, ou qu'il n'y eût pas eu, à l'origine, enregistrement des impressions reçues (et cet enregis-

trement peut se faire en quelque sorte, à notre insu, dans les moments de la distraction la plus forte) ou qu'une abolition complète de l'intelligence fût survenue depuis la formation des souvenirs, car, tant que l'intelligence subsiste, elle peut, à un moment donné, quand ce ne serait que dans des crises d'exaltation, rentrer en possession de ses acquisitions passées et les retrouver toutes présentes à la fois.

Conclurons-nous donc que l'oubli est toujours accidentel et momentané ? Nous serions tenté d'aller jusque-là. Mais il faut distinguer les cas. L'oubli a ses espèces ou plutôt ses degrés. Tel oubli mérite à peine ce nom. Je fais vainement effort pour me rappeler un fait; quelques instants après, quand je n'y pense plus, il me revient. Je dis que, dans ce cas, il n'y a pas véritablement oubli ou que l'oubli, s'il existe, est normal et n'a point ce caractère déconcertant et étrange dont je parlais plus haut. Il trouve son explication naturelle et simple dans ce fait qu'on n'a pas pris le soin ou le temps de réaliser les conditions du rappel ; il ne provient pas de l'incapacité où l'on serait de réaliser ces conditions.

Le critérium de l'oubli est, selon nous, l'échec du souvenir, quand sont réunies toutes les conditions dans lesquelles le souvenir doit normalement se produire, quand concourent toutes les circonstances favorables à son éclosion. Si ce critérium paraît négatif, trop général et vague, nous pouvons lui trouver un équivalent positif, le rendre concret et précis. Nous dirons : il y a oubli, quand, les circonstances matérielles dans lesquelles un fait s'est produit étant rappelées ou même reproduites (comme dans le cas classique de la reconstitution d'un crime, pour amener Taccusé à se trahir), on ne peut se rappeler ce fait et on s'y efforce en vain. Ainsi, je veux me

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rappeler un événement que, d'une part, je sais s'être réellement produit et, d'autre part, tout contribue à me le rappeler : le lieu où je suis et qui est, je suppose, celui où cet événement s'est passé, le récit détaillé et précis qu'on m'en fait, et qui doit me mettre plus que sur la voie ; je veux me rappeler, par exemple, une entrevue qu'on m'affirme que j'ai eue avec telle personne et on me met en présence de cette personne ou on me montre sa photographie, et cependant je m'interroge en vain et j'interroge en vain les circonstances évocatrices ; je ne puis faire surgir le souvenir cherché : il fuit et se dérobe. Devant une défaillance aussi réelle et aussi démontrée de la mémoire, l'esprit se trouble et s'effare; il en vient à douter de lui-même, il se sent atteint parce que son mécanisme ne joue plus. Je serais soulagé, mon malaise serait moindre, si quelque cause naturelle connue, fût-ce d'ordre morbide, comme l'ivresse, la fatigue, la dépression nerveuse, pouvait rendre compte d'une telle inhibition psychique. Ce qui me dépite et me confond, c'est de sentir ma mémoire rebelle à tous les appels du vouloir, à toutes lés associations d'idées, à toutes les sollicitations du dehors, alors que je suis ou crois être, et suis fondé à le croire, dans la plénitude de mon être mental, sain de corps et d'esprit, en possession de toutes mes facultés.

On pourrait se livrer, au sujet de l'oubli, à ce jeu d'esprit des dialecticiens qui consiste à souligner les étrangetés d'un phénomène et à prouver que la notion en est incompréhensible : c'est ce qu'a fait saint Augustin dans le livre X des Confessions auquel je renvoie les amateurs de ces subtilités logiques. On pourrait soutenir par exemple que l'oubli n'est pas un état, mais une privation ^ qu'il n'est donc pas

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directement perçu, qu'il n'est pas mùme perceptible, qu'il n'est connu que par opposition aux états remémorés ou actuels, que comme une place laissée vide entre ces él^atset que ceux-ci font ressortir, signalent, indiquent ou font supposer. Mais on prouverait aussi bien par un tel raisonnement qu'on ne peut pas éprouver la faim ou la soif, attendu qu'elles ne peuvent être Tune et l'autre qu'un sentiment de privation ou de manque. En réalité un esprit, par ailleurs maître* et possesseur do son savoir, fonctionnant régulièrement, a parfaitement conscience de son impuissance et de ses lacunes sur un point particulier de son domaine cognitif, et c'est en cela précisément que consiste l'oubli.

Il suit de là que l'oubli est une atteinte portée à l'intégrité de la pensée, qu'elle en dérange l'équilibre. C'est ce qui est en etTet, selon nous, son caractère essentiel, c'est ce qui en constitue la gravité. Si un détail insignifiant de notre vie passée vient à être oublié, nous ne voyons là rien que de naturel et nous nous en félicitons plutôt. Mais si le fait qui nous échappe est de ceux qui doivent entrer dans la trame de notre pensée, que nous avons un intérêt vital à retenir, l'oubli nous apparaît alors comme une diminution ou un amoindrissement de notre moi ; ce n'est pas seulement le fait en question, c'est nous-mêmes que nous ne recofuiaisson.s plus. Leibniz juge admirable de vérité la comparaison (ju'on établit entre le sommeil et la mort ; la comparaison de la mort à l'oubli serait, à ce qu'il semble, plus saisissante encore, car l'oubli osl un anéantissement partiel de notre êlçe el de notre pensée, qui présente cette particularité d'être isenti : il est en quelque sorte une mort consciente, une mort à laquelle nous assistons éveillés et vivants. Au surplus, l'une

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de ces comparaisons revient à l'autre, si le sommeil est considéré comme un temps d'oubli.

Il suit de là encore (jue l'oubli peut avoir et semble même par nature destiné à avoir un caractère dramatique, presque douloureux, poignant. En voici un exemple. Une-personne déclarait, ati cours d'un procès, qu'elle ignorait, non l'existoncc, mais le contenu, du testament de son piTo. Klle était d'une entière bonne foi. La partie adverse la confondit en produisant ce testament copié de sa main. Elle fut fort troublée de se découvrir capable, sinon coupable, d'un oubli qui semblait entacher sun honneur et la convaincre de mensonge. VA\o. s'ex[)liquait d'ailleurs sans peine comment cet uubli compromettant, inouï, avait pu se pro<luire. Elle avait copié le testament à la demande de ses parents: elIeTavait fait machinalement, sans réfléchir sur le moment à l'importance de cet acte ni à rinlérèt iiuil y avait pour elle à en retenir les clauses ; elle ne pensait pas alors qu'elle aurait à s'y référer un jour. 1/onbli dans ce cas n'en est pas moins grave, parc(» que le sujet sçnt qu'il n'aurait pas dû se produire et ne comprend pas, n'admet pas (|u'il se soil [)roduit, étant donnés son propre caractère, les habitudes de son esprit et la nature des choses oubliées.

Nous avons ici réunis tous les caractères de l'oubli véritable ou proprement dit : il est dénnitifet complet ; il porte sur un fait précis, mais il n'en intéresse pas moins la personnalité tout entière et c'est pourquoi il l'alTecte si profondément : il l'intrigue comme une anomalie de sa pensée ; il l'inquiète par le sentiment qu'il lui donne de la légèreté de son esprit, des défaillances de son altentiun ; il lui révèle l'insécurité de son être mental et la fragilité de <tetle trame qui compose sa vie. Un seul oubli avéré

ne sufQt-il pas en effet à compromettre, ne met-il pas en question cette continuité psychique, dont nous sommes à bon droit si jaloux et si fiers, et qui constitue notre moi ?

Il suit de là enfin qu'il y a sans doute plusieurs sortes d'oubli, mais qu'il n'y en a point qui ne se rapporte à la personnalité ou à la vie psychique totale et que celui-là même qui porte sur un fait particulier ne laisse pas d'avoir une signification et une portée générales, puisqu'il est par définition la non-reconnaissance d'un fait antérieurement entré dans la conscience et ayant fait un moment partie de la synthèse psychique.

L'oubli peut donc être regardé comme une simplification de la conscience ou un amoindrissement du moi. Ainsi entendu, il est, suivant les cas, tantôt avantageux et normal, tantôt désastreux ou pathologique.

Il est normal quand, au lieu de porter atteinte à l'intégrité du moi, il est l'acte, instinctif ou réfléchi, par lequel le moi réalise heureusement son unité, se défend contre la multiplicité des impressions confuses, se désencombre et jette du lest. Il est des pertes en effet qui sont des gains, à savoir les simplifications utiles, les sacrifices nécessaires. L'oubli n'est donc pas toujours la négation ou le contraire de la mémoire; il en peut être la condition, comme la désassimilation est la condition de la vie. Plus exactement, comme la vie comporte un double travail d'intégration et de désintégration, la pensée normale se compose, en proportions convenables, de souvenir et d'oubli. Se souvenir, c'est choisir entre les phénomènes du passé, accueillir les uns et écarter les autres ; c'est donc systématiquement oublier tout ce qui est et doit rester en dehors de

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révocation présente. Se souvenir, c'est encore, non reproduire intégralement le passé, tel qu'il nous apparut, dans son désordre réel, mais en composer un tableau, simplifié et ordonné, « à la fois trompeur et exact et qui tire son exactitude de Tillusion même » (Ribot).'

L'oubli au contraire est pathologique, quand il est un appauvrissement de la pensée, quand il porte atteinte à Tunité du moi, rompt l'équilibre mental, est un commencement de dissolution, de désorganisation psychique. Or c'est là, selon nous, l'oubli véritable ou proprement dit. Mais de quelque façon qu'on l'entende, comme étant toujours de nature morbide, ou comme normal ou anormal suivant les cas, l'oubli est une altération de la synthèse psychique.

On peut dire qu'il est lié à révolution de la personnalité, qu'il l'exprime et la reflète, qu'il en est la condition et l'effet. Le moi évolue, se développe, s'enrichit et se transforme sans cesse ; or il ne peut accomplir des changements si profonds sans renier et abdiquer son passé, sans le rejeter loin de lui, sans en abolir jusqu'à la pensée importune. La méconnaissance ou mieux l'oubli du passé est la condition et le terme fatal de toute évolution, de toute installation dans le présent, a fortiori de toute espérance, de toute pensée tournée vers l'avenir. Supposons que nous gardions de notre vie écoulée une image fidèle et complète (et il est peut-être pour leur malheur des esprits ainsi faits), nous ne pourrions plus, sans regrets, sans remords ou sans honte, nous détacher de nos sentiments éteints, nous ne pourrions plus, sans souffrir au moins de la contradiction, nous défaire de nos pensées d'hier; pour notre évolution, il est bien plus rapide et plus

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sûr de cesser à la fois d'être et de nous rappeler ce que nous fûmes, de nous dépouiller entièrement de notre mentalité et de nos idées, de notre sensibilité et de nos affections passées. En fait, c'est un signe <ie raideur d'esprit de ne rien [oublier. Quelle supériorité n'assurent pas, dans la lutte pour la vie et pour la paix intérieure, la souplesse, la légèreté qui permettent de passer d'une opinion ou d'un sentiment à un autre, sans avoir conscience du passage, sans le remarquer môme après qu'il est franchi ! « Bienheureux les oublieux, car «ils s'en tireront», même de leurs bêtises! »* dit Nietzsche.

On est tenté de croire qu'il y a des mémoires tendancieuses et des oublis volontaires, et sans doute il y en a, moins pourtant qu'il ne parait ! Ceux qui se défendent d'avoir jamais éprouvé les sentiments, défendu les opinions que maintenant ils n'ont plus, ne sont pas toujours et nécessairement, en dépit des apparences, d'effrontés menteurs ; ils sont relativement sincères dans leur attitude et se prennent à leur jeu, ou plutôt ils ont si bien changé qu'ils ne se connaissent plus euxmêmes ni leurs sentiments; leur moi actuel exclut leur moi d'hier avec tous ses états ; c'est en cela que consiste le phénoniène <le l'oubli. « Les iiommes, dit Fénelon, sont médiocres en tout, pour, le mal comme pour le bien. » 11 faut donc croire que, lorsqu'ils se montrent sans rancune ou ingrats, lorsqu'ils pardonnent à leurs ennemis ou trahissent leurs amis, ils sont en cela, pour une bonne part, oublieux et légers et no sont pas seulement tout dévoués et cyniquement dévoués à leurs intérêts. L'oubli en effet est l'accompagnoment naturel d'un

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