Réponses aux cinquièmes objections, n
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pour la mémoire intellectuelle. « Les conceptioc pures n*ont aucun commerce ni correspondanc avec le cerveau », ni non plus par conséquent 1 mémoire de ces conceptions.
Il faut donc chercher une autre raison (que celle aile guée ci-dessus par Descartes) pourquoi, s'il est vrai qii rame pense toujours, personne néanmoins jusques ici n B*est souvenu des pensées qu'il a eues, tandis qu'il était a. ventre de sa mère; vu principalement que ces pensée ont du être très claires et très distinctes si, comme vou le dites en plusieurs passages, et même à mon avis ave raison, il est véritable qu'il n'y a rien qui offusque davan tage les lumières de notre àme que les préjugés des sens desquels pour lors personne n'est prévenu*.
Mis ainsi en contradiction avec ses propres prin cipes, tenu de s'expliquer, Descartes croit trouver dans la distinction même des deux mémoires : seu sible et intellectuelle, suggérée par Arnauld, I solution de la difficulté, soulevée par celui-ci « L'âme d'un enfant, dit-il, n'a jamais eu de con ception pure, mais seulement des sensations con fuses »; or, pour qu*il y ait souvenir, même de sensations, il faut qu'il s'ajoute à l'action des trace cérébrales « quelque réflexion de l'entendement oi de la mémoire intellectuelle, dont on n'ja pas l'usag quand on est au ventre de sa mère^ ».
Arnciuld n'est pas encore satisfait; il juge 1 réponse vague.
Le ressouvenir, dites-vous, dépend de quelque réflexio: de l'entendement ou de la mémoire intellectuelle... 1
1. Descartes, Œuvres philosophiques, édit. Ad. Garniei llachollf', p. 181.
2. Desoartes, Œuvres philosophiques, p. 188, t. IV de l'édil Adolpho Garnier. Paris, Hachette, 183."l.
LA MÉMOIIŒ l'SY(.mH.«M;iyl I. 247
tedoDcà expliquer quelle est cette rénexion en laquelle i dites que consiste la mémoire intelN^ctuello; et comt, ou en quoi, elle diffère de la simple réllexion qui ^st, naturelle à toute sorte de pensée, et d'où vient qu'on ^^^ ^n. peut avoir aucun usage quand on esl au ventre de sa
'est alors que Doscartes expose la théorie rap- ''tée plus haut, d'après laquelle il n'y a point de ruoire véritable et complète sans reconnaissance. ^^ cju'il définit la reconnaissance un acte de l'enten- ^^ncient, distinct de l'opération intellectuelle elle- '^■^ ^me qu'il s'agit de reconnaître. En elTet il écrit :
-i^CDur ce qui est des choses purement intellectuelles, à F^^^o Jurement parler, on n'en a aucun ressouvenir; et la ï* '^ ^ JTiQière fois qu'elles se présentent à l'esprit, on les P ^ 1^ ^e aussi bien que la seconde, si ce n'ost peut-tHre ^ ^-* * ^lles ont coutume d'être jointes et comme attachées à ^^^'^'tsiins noms qui, étant corporels, font que nous nous ^^^5s<3u venons aussi d'elles-.
Il semble que Descartes ait varié dans sa théorie
^^ la mémoire. Il a d'abord eu celle pensée que la
^^"^ ^ ï^oire est fonction des sens, partant que les opé-
^^^îons de l'entendement sont par nature en dehors
^ la mémoire aussi bien que des sens et ne relè-
^^"■^ t: de la mémoire qu'en tant qu'elles s'unissent
sens. Puis il s'est ravisé, il a adopté l'opinion ,/^^*^ traire, d'après laquelle la mémoire ou plutôt ^^^te essentiel et caractéristique de la mémoire, la
^- Descartes, ibid., p. 19H.
• ^ - Même distinction de la mémoire sensible et de la inéinoire
^^llectuelle, chez Spinoza, conduisant à la niOiue conclusion :
», ^'^ mémoire est une chose distincte de rciitentiement, et à
^^a.rd de l'entendement, considén* en lui-mriue, il n'existe ni
^^Ttioire ni oubli ». {De intellectus amendatione, édit. von
reconnaissance, relève de l'entendement, non des sens, partant que la mémoire sensible elle-même, en tant qu'elle implique la reconnaissance, suppose ou exige un acte de l'entendement.
Descartes a d'ailleurs soin d'établir l'accord entre ses opinions successives : il faut et il suffit, pour que la mémoire existe en soU c'est-à-dire matériellement ou en fait, que les impressions laissent des traces dans le cerveau; mais la mémoire n'existe pour soi, n'est reconnue et consciente que si l'esprit remarque, quand se produit une pensée, — sensation ou pensée pure, — que cette pensée se produit pour la première fois en lui, note cette apparition, cette date et retrouve cette notation, laquelle s'enregistre à part de la pensée elle-même, a elle-même, si on peut dire, sa trace spirituelle, distincte de la trace matérielle, laissée dans le cerveau par toute pensée.>lly a donc deux mémoires : l'une, reconnue, l'autre, non, ce qu'exprime la comparaison des traces réelles, mais (jui n'apparaissent pas, laissées par le passage d'hommes sur un chemin, et des traces à la fois réelles et visibles, où l'on reconnaît l'empreinte d'un pied d'homme.
Descartes appelle « réflexion » cet acte de l'entendement qui saisit, qui relève l'entrée d'un phénomène dans la conscience; il fait de cet acte le point de départ ou principe de la connaissance et l'originalité de sa théorie est que la reconnaissance commence avec la première perception et laisse d'ellemême une « trace » ou signe de son passage, que le retour de perceptions semblables à la première réveille, souligne et fait retrouver.
Nous ne discuterons pas la question de savoir si la reconnaissance est une pensée pure ou un sentiment, le sentiment du drjà vu, ni si ce sentiment
est lui-même pur de tout élément sensible. Cette question, capitale pour Descartes, est pour nous accessoire. Ce qu'il faut retenir de la théorie cartésienne, ce qui, à nos yeux, en est le fond, ce qui en représente la partie positive et en fait la valeur, c'est qu'elle introduit la reconnaissance dans la notion delà mémoire, — de la mémoire, en général, sous toutes ses formes, sensible aussi bien qu'intellectuelle, — et qu'elle l'y introduit à titre d'élément essentiel, fondamental, de caractère propre ou distinctif. En effet, on ne peut s'en tenir à la mémoire, entendue comme la conservation et la reproduction des états de conscience. « Sans la reconnaissance, la mémoire est pour nous comme si elle n'était pas et c'est à bon droit, dit V. Egger, que les psychologues refusent le nom de souvenir à la reproduction d'un état, quand aucun accessoire ne se joint à la reproduction pour la qualifier comme telle ^. »
En bonne méthode, on ne doit pas non plus partir de la conservation-reproduction et la considérer comme le phénomène initial, auquel la reconnaissance s'ajoute pour former la mémoire, car la mémoire n'acquiert pas la reconnaissance, mais la possède d'emblée ; d'ailleurs on ne conçoit pas comment elle pourrait l'acquérir, tandis qu'on voit très bien comment elle peut la perdre et la perd en effet : le souvenir réel, non reconnu, c'est le souvenir simplifié, non pas naturellement simple; c'est le souvenir vidé de son élément subjectif, dépersonnalisé; c'est un souvenir qui a cessé de m'appartenir, d'être wien, pour devenir uiio idée quelconque que
1. V. Egger, la Parole intérieure, p. 308, Pa^ris, Germer Baillière, 1881
LA SflliUOIllL ET l OlL'il
je porte en moi; c'est un souvenir qui, à fon se répéter, s'est banalisé, a perdu ses carac propres, est devenu un élément impersonn ma pensée, est venu se perdre dans Tensemb mes idées acquises, et dont j'ai oublié l'acquis
On pourrait arriver par une autre méthode même conclusion : au lieu de montrer que le pa de la reconnaissance à la conservation et à la r duclion pures el simples constitue une dégradî pour ne pas dire une abolition de la mémoir montrerait que le passage de la conservation la reproduction à la reconnaissance constitu relèvement de la mémoire, ou mieux un avène à la mémoire.
Hume, en décrivant ce dernier passage, a rieurement noté et caractérisé la distinction nous voulons établir entre la mémoire propre et improprement dite, avec et sans reconnaiss et par là même marqué le rôle capital de la r naissance dans la mémoire.
Il arrive souvent, dit-il, que, lorsque deux homna été mêlés à une certaine suite d'événements, Tun s'en souvient beaucoup mieux que l'autre et a tout peines du monde à amener ce dernier à se les rap C'est vainement qu'il revient sur les différentes ci; tances, qu'il relate le temps, le lieu, l'assistance, ce a dit, ce qu'on a fait de côté et d'autre, jusqu'à c( tombe à la fin sur quelque heureuse circonstanc ravive tout le reste el rend à son ami la fidèle mé de tontes choses. En un semblable cas, la personne oublié commence par recevoir communication des dans le récit de l'autre, avec les mrrries circons de temps et de lieu, et cependant il les regarde corn pureii fictions de V imagination; mais à peine la ci tance est-elle m«'ntionnée, qui touche sa mémoire (l sez : <iui i)rovoque on lui U\ siMiliiuent de reconnaiss
LA MÉMOIRE PSYMlOlAM.lMl K 1/51
voilà que les mêmes idées lui apparaissent ^oii< nii noujour; il les sent en quelque manière ditîôremment ce qu'il faisait d'abord. Elles deviennent, snn.'i arttir » d'autre altération que celle du mode df .'<eritir, des 'ici^^^ de la mémoire, et elles obtiennent aussitôt Tassentixïicnt*.
-A^insi on voit que, de tout temps, «'t dans («uites
'^^ écoles, on a, sous des noms divers, dislini^uô
<A^u.x mémoires : la mémoire et la n'miniscfMieo, la
é moire sensible et la mémoire intelb»ctuelle. la
é jQttoire physiologique et la mémoire |)s\chi(iue.
^^ m::m. ^ distinction si généralement admise doit avoir
>lque fondement. Elle est fondée en elYel, en tant
*^1 ^-i "* ^lle aboutit ou se ramène à la dislinelion de la
^^*^ ^^ :mioire avec et sans recoiinaissanee, la première
^^"•-^ï-Qe étant regardée comme la nu^moire complète
^^ ^ i a mémoire vraie. C'est ce qu'ex|)rinie la formule
^-^^ A ^bre : « On ne se souvient (jue de soi-même »,
^^<^I xielle relève par le tour solennel une penst'e «[ue
^^-^^^^ extrême évidence pourrait faire passer [)our
J^^^'ï'^'e. « Les objets delà conscience, dit lloyer-(!ol-
^^*^<i3, sont les seuls objets de la mémoire. A jn'opre-
TJ^ ^^ :Kit parler, nous ne nous souvenons jamais que
^~\^ ^s opérations et des états divers de notre esprit...
j^^ t le assertion parait contredire le stMis commun,
^^^ ■■' ^30 lequel on n'hésite point à dire : .A' mr suurirns
*^ éelle personne ] mais la contradiclicni n'(^sl «juap-
*^^ "*^«nte. Je me souviens de tellf />e)'S'uiiif'. veul dire :
^ me souriens dUivoir vu tell»* i)prsnntii' -, » Tout
^ '•'avenir, en effet, est, nalurellemenl et n<'M*essaire-
nt, le souvenir d'une /^^/'cc^j/zo/i ; cependant, s'il
^^ - Traité de la Nature humaine, appendice, note A, pp. M'S- *" de la traduction Kenoiivier (H Pillon.
^ ^. /n Œuvres do Hcid, Irad. JoiillVoy, t. IV, pp. -V-'ù et
apparaît tel à l'origine, il ne le demeure pas par la suite; il perd son caractère subjectif; non seulement les abréviations du langage déguisent ce caractère et on néglige de le remarquer; mais encore il arrive qu'une perception se conserve et se reproduit, mais ni'est plus reconnue; on a alors le souvenir de V objet perru^ ou de Vobjet tout court, la perception de cet objet ayant été oubliée. Mais le souvenir reconnu ne laisse pas de précéder toujours, et a précédé en effet, dans ce cas, le souvenir simplement conservé et reproduit^ lequel est un souvenir incomplet, mêlé d'oubli, un souvenir simplifié et réduit.