‹ La mémoire et l'oubliChapitre 65 sur 92 · P- Janet, Névroses et idées fixes, I, p · texte numérisé non relu

P- Janet, Névroses et idées fixes, I, p

propre. Ils ont gardé l'habitude, mais perdu le souvenir. Ils tendent vers rautoinatisme et s'éloignent de la vie consciente. Ils ne « reconnaissent » plus leurs états présents ou passés, c'est-à-dire qu'ils ne les rattachent plus à leur vie, ne se les assimilent plus. Ils ont perdu la mémoire en perdant le « pouvoir de synthèse personnelle », la reconnaissance.

2° L'excès de l'attention, la surexcitation de la conscience personnelle produit exactement les mêmes effets que l'automatisme pur. C'est une mauvaise condition pour un témoin d'être trop ému, trop intéressé par le fait qu'il a sous les yeux ; il ne peut alors le saisir, il s'en laisse distraire ; il oublie de l'observer ; il passe à côté sans le voir: il n'en retient que Tébranlement ou la secousse qu'il lui cause. Il y a des esprits constamment agités, scrupuleux, inquie.ts, que tout événement déconcerte, qui' ressemblent au lièvre de la fable :

Un souffle, une ombre, un rien, tout lui donnait la fièvre.

Ces esprits-là ne perçoivent rien, ne retiennent rien, étant trop «préoccupés», trop pleins d'euxmêmes, de leur chétive et absorbante personnalité.

Par là on voit que la formation normale des souvenirs est celle qui suppose un esprit conscient, mais néanmoins assez détaché de lui-même pour se livrer à l'impression des choses, celle qui est à la fois, et dans de justes proportions, instinctive (machinale) et réfléchie.

Nous pouvons citer des faits qui confirment cette analyse. Tel est par exemple le suivant, qui nous montre la conscience jointe à l'automatisraie ou Tautoniatisme conscient. Un sujet décrit ainsi la formation de ses souvenirs.

Quand je veux retenir un fait, une adresse, par exemple.

LA MÉMOIRE PSYCIIOI-OGlUl E 259

fais pour cela Teifort convenable, je le prolonge autant 'il faut, je sais en quoi il consiste et jusqu'où il doit ;r; il vient un moment précis où je puis dire : l'adresse

là, maintenant, dans ma tête et n'en sortira plus. Je lingue très bien cette acquisition de celles qui ne sont nt sûres, que je pourrai garder, mais aussi bien perdre, le sens pas, dans ce dernier cas, le déclic particulier

m'avertit que la plaque est impressionnée *.

^^ou6 reconnaissons ici le processus de l'habitude, itracter une habitude, c'est, en efYet, essayer pluars mouvements jusqu'à ce qu'on tombe sur le uvement juste; celui-ci étant, comme on dit, :trapé», on sent qxCon le tient et qu'on le gardera : ibitude est prise. Au fait, sommes-nous ici en sence d'une habitude ou d'un souvenir ? Il est icile de le dire. Comment désigner ce phénomène : réation d'un automatisme, avec accompagnement ionscience ? L'attention ne préside-t-elle pas à la ssancede l'habitude comme à celle di> souvenir et se retire-t-elle pas du souvenir, comme del'habie, une fois née? Mais surtout le souvenir et l'habie n'ont-ils pas ici un caractère commun, où se èle leur idendité foncière : celui d'impliquer, sous nême forme et au même degré, la reconnaissance, endue comme la prise de possession par la consice d'une acquisition personnelle?

to exagère d^ordinaire l'inconscience toute rela-

Alfred Binet rapporte une observation analogue, faite le célèbre calculateur Inaudi. On demande à celui-ci « de !ter ;)1 chiffres. 11 y consent, non sa«is appréhension, nd le 20« chiffre vient d'être prononcé par l'expérimenta- , M. Inaudi s'arrête très troublé. « C'est curieux, dit-il, je jamais éprouvé cela. Je sens que je vais oublier les chiffres vous venez de réciter. » — A quel signe reconuail-il ce ble de la mémoire* 11 n'a pu le dire. (Psychologie des ids calculateurs et des joueurs d'échecs.)

tivedeThabilude, de même qu'on méconnaît le caractère moteur du souvenir. M. Bergson nous paraît dans le vrai lorsque, d'une part, il rétablit rélément de reconnaissance dans l'habitude à tous les degrés et que, de l'autre, il prétend faire sortir, en certains cas, le sentiment de la reconnaissance de l'automatisme même, ce sentiment étant d'autant plus fort que l'automatisme est plus parfait. Distinguant l'habitude naissante, l'habitude achevée et, entre les deux, tenant de l'une et de l'autre, l'habitude en voie de formation, il dit :

j'ai commencé par un état où je ne distinguais que ma perception; je finis par un état où je n*ai plus conscience que de mon automatisme ; dans Tintervalle a pris place un état mixte, une perception soulignée par un automatisme naissant. Or, si les perceptions ultérieures diffèrent de la première perception, en ce qu'elles acheminent le corps à une réaction machinale appropriée, si, d'autre part, ces perceptions renouvelées apparaissent à Tesprit avec cet aspect sui generis qui caractérise les perceptions familières ou reconnues, ne devons-nous pas présumer que la conscience d'un accompagnement moteur bien régléy ^wne réaction motrice organisée^ est ici le fond du sentiment de la familiarité? A la base de la reconnaissance il y aurait d^^^ bien un phénomène d'ordre moteur.

C'est ce que paraît directement prouver l'observationrapportéeci-dessus, corroborée par celled'Inaudi.

Tout souvenir, selon nous, renferme un élémeut moteur; Mais, pour qu'il soit autre chose qu'un phénomène purement moteur ou une habitude, il faut qu'il s'établisse entre l'esprit et les idées acquises ou les mouvements acquis, un lien particulier, à quelque degré conscient, lequel consiste dans une sorte de prise de possession, de conquête, mettant désormais à la disposition de l'esprit les idées ou les meuve-

ments enregistrés, constituant comme un droit établi sur ces idées et mouvements, droit qu'on se reconnaît, alors même qu'on n'en use pas. C'est dans cette mainmise sur l'habitude mentale, s'ajoutant à l'habitude elle-même, que consiste la synthèse personnelle du souvenir, laquelle donne lieu à la reconnaissance, elle-même entendue comme l'attribution au moi de ses acquisitions dans le passé.

Le rôle de la reconnaissance ainsi définie n'est pas moindre dans le rappel ou l'évocation des souvenirs que dans leur acquisition ou fixation. Suivant qu'elle manque ou non, nous avons deux formes de mémoire différentes : la « mémoire» et la «réminiscence», le rappel involontaire et volontaire. Il y a, en efîet, des souvenirs qui se réveillent d'eux-mêmes, dont le retour nous surprend et parfois nous confond, et d'autres, qui ne se présentent qu'à point nommé, répondant à notre sollicitation et à notre appel. Cette distinction courante, que traduit le langage (on dit, suivant les cas : il rfie souvient^ ou : je me souviens ) répond à celle des souvenirs qui s'enregistrent d'euxmêmes, sans qu'on sache pourquoi ni comment, d'une façon fortuite et en quelque sorte gratuite, chez les esprits distraits ou absents, et des souvenirs qui sont enregistrés sciemment, et d'une façon sûre, par un effort voulu, approprié et précis.

Or les souvenirs renaissent toujours comme ils sont nés. Ceux qui n'ont pas d'attache personnelle, ceux qui se glissent dans la conscience comme des intrus et y vivent, s'y développent à l'état parasitaire, surgissent de même d'une façon inopinée et souvent importune ; ils assiègent l'esprit, l'encombrent comme des plantes folles et vivaces; ils sont obsédants. Ceux, au contraire, qui sont mis à leur rang dans le système

t?62 LA MKMOIRE KT f/orBI.I

de nos pciisOes ot fonneiit vrainient la substance <-^^ notre esprit, se présentent, si j*ose dire, non à 1^"*^^ heure, mais à la nôtre, non comme des visiteurs ^^ rencontre et souvent fâcheux, mais comme d-^s invités et des hôtes, et sont proprement rappelés -

Lareviviscence et le rappel, Tobsession ou haa t*-*^ et Invocation des souvenirs sont des opératioas c3- ^S" tinctes et qui ne relèvent pas des mêmes lois. Si, d'une faron générale, le retour des souvenirs 3.L<^ '^' jours lieu selon la loi d'association, il se prod '■^■- ^^i dans les diirérents cas, suivant des associations di flt"érenles, à savoir : le retour automatique ou sponta. m":»é, selon la loi de réintégration oude/o/a/ùt<//ow (Hair3c:»-il' ton , le retour volontaire, selon la « loi d'intérê *- **• Le [premier trahit un relâchement de l'attention, «:■- ^^ faiblesse mentale, parfois une véritable infirmi t- ^^ ' le second est un acte d'intelligence, et atteste, »^»- ^" pas seulement la santé, mais encore une certa^ ^b- ^® vigueur et tension mentales. Le (lottement des s ^^^^^ ^' venirs dans la cervelle d'un vieillard n'a rien '^^

commun avec la mémoire [)rompte, sûre et toujo «-^^^^ prête d'un cerveau bien organisé.

On pourrait être tenté de croire que le réveil ^-^~^ souvenirs est toujours automatique, etque le rôle ^

ratteution est seulement d'arrêter au passage, par*^^*-^* les souvenirs (jui surgissent d'eux-mêmes et défil-^^ devant nous, ceux qui se ra[)portentà nos recherclr^*- ^f et à nos {)réoccupations présentes. Mais ce set^'^^*'' fain' lort à l'activité mentale de borner là son r(> ^ ^' Nous (liriireons en réalité le cours des images, nO *-^^ Mitrnilloiis et orientons la ])ensée, nous pointons, «^^ cerlînus cas. avec une infaillibilité absolue etsr»-^'^ h('si(at.iou aucune, I»' souvenir voulu : c'est là <i^ moins le caractère (Tune inc'rnoire jjrompte et su J"^'

Le rappel csi aiusi rexptM'ience qui réalise et coï^"

Tie le pouvoir immédiat que nous attribuons à îprit sur ses idées, le pouvoir qu'il a de les tenir de les maintenir toujours à ses ordres, sous sa :)endance, et d'en userquand il plaît. Il atteste une te de possession prolongée, encore que latente, 5 états conservés, possession qui suppose ellemeun mécanisme bien monté, fonctionnant bien, une volonté maîtresse de ce mécanisme, le tenant main. C'est dans la synthèse qui relie à la personité la formation, la garde et le rappel des souves, synthèse qui fond, pour ainsi dire, en un même eces opérations diverses, que consiste proprement mémoire.

dais si par reconnaissance on entend une tout re chose, à savoir l'acte par lequel le moi s'assie les souvenirs, établit sur eux son [►ouvoir, en ige la formation, en assure la garde, en provoque rappel, les rattache à sa personnalité et se les Tibue comme siens, alors, et seulement alors, il a vrai de dire que la reconnaissance est, en un -S, la mémoire tout entière, considérée, non dans diversité de ses éléments, mais dans l'unilé de sa iTie, non dans les phases diverses, mais dans la itinuité de son développement. La reconnaissance si définie est la synthèse des souvenirs, reliée elleme â cette synthèse plus vaste, qu'on appelle la sonne.

3ue cette synthèse ne puisse se former ou qu'elle l altérée dans sa forme, tous ses éléments restant :icts, l'amnésie s'ensuivra, aussi complète et aussi ■ve que si les matériaux du souvenir s'en allaient, synthèse personnelle par impossible subsistant .ière.

M la mémoire est d'autant plus parfaite, à savoir utant plus tenace, que ses matériaux ou images

sont mieux assimilés et organisés, plus profondément reliés à la personnalité, comme Ta montré Ribot par sa loi, j'allais dire par sa méthode, de régression, d'une si grande portée psychologique, elle est aussi, pour une autre raison et un autre sens, d'autantplus parfaite que la personnalité est plus présente aux images du souvenir, revendique et exerce avec plus d'autorité son droit de propriété sur ces images, les saisit d'une étreinte plus forte et mieux assurée, comme l'indique Pierre Janet par la loi suivante, qui ne répète pas, mais complète la loi de Ribot :

Il y a une hiérarchie psychologique que révèle « l'ordre de fréquence et de rapidité avec lequel se perdent les fonctions psychologiques » : ces fonctions « disparaissent d^autant plus vite que leur coefficient de réalité (Spencer) est plus élevé et persistent d'autant plus que leur coefficient de réalité est plus bas ». Autrement dit, les fonctions psychologiques passent par « une série de difficultés et de complexités décroissantes suivant que leur relation avec la réalité au point de vue de l'action, de la connaissance, en un mot, de la correspondance, va en diminuant et c'est à cette disposition en série que je donné le nom de hiérarchie psychologique* ».

Mais que faut-il entendre par le coefficient de réalitr d'une fonction psychique ? Je crois que c'est, d'une part, l'adaptation de cette fonction à son objet,

1. Dans l'article de Georges Dumas sur les Troubles mentaux et la guerre y je relève le passage suivant, d'une remarquable concordance avec ce qu'on vient de lire : « Si on était désireux d'introduire de l'unité dans la plupart des troubles mentaux qui caractérisent la confusion (dont l'amnésie est un aspect, une modalité particulière), c'est dans la difficulté ou l'impossibilité de l'effort mental qu'il faudrait chercher le caractère commun. Les amnésies rétrogrades, lacunaires, antérogrades, malgré les différences que nous avons signalées dans leurs conditions et leurs résultats, relèvent toutes d'abord

3 l'autre, l'attention convenable, ni trop aiguë' ni op émoussée, que Tesprit donne à cette fonction. n dira donc de la mémoire qu'elle a un « coefficient e réalité », si elle consiste, d'une part, à évoquer, on rimage flottante et vague, du passé en génér9.1, lais telle image précise, tel moment du passé, de lutre, à encadrer cette içaage à son rang dans le ^stème entier de nos souvenirs, lequel s'encadre i-même exactement dans notre vie et nos sensaonsprésentes. Un déroulemèntautomatique d'images tns lien chronologique ni logique, auquel le moi isislerait en témoin détaché et étranger, ne consti-' erait pas une mémoire. La mémoire suppose la rai- •n et la conscience : la raison, c'est-à-dire « l'action tellectuelle qui, après avoir composé des éléments nsibles telle ou telle perception, fait de plusieurs 'rceptions des groupes, des ensembles, dont les fférentes parties ensuite se rappellent les unes s autres », — la conscience, c'est-à-dire l'acte li jattache au moi les constructions de la raison le nous venons de décrire.' La mémoire idéale complète, c'est ainsi « l'esprit présent à tout, à lui-même, tenant, sans se manquer jamais, us son regard, tout ce qu'il est, tout ce qu'il fut ^ ». De cette conception de la mémoire découle une

celle altéralion générale et elles traduisent, soit une diffi- Ité plus ou moins grande d'évoquer le passé pour le raltaîr à l'ensemble de la personnalité consciente, soit une difflté plus ou moins grande d'assimiler le présent en le faisant itrer, par des liens multiples, dans cette synthèse d'idées, tais affectifs et de tendances qui est notre moi. Que l'amiie marche en avant ou qu'elle marche en arrière, ce qui 'ait atteint chez tous les malades, c'est une fonction d'apihension et de synthèse que Janet a fort bien analysée et înie. »

l. Ravaisson, Rapport sw?' la 'philosophie française au X« siècle^ p. 166.

2(M} LA MKlfOIRL KT l'oLBLI

nonception de l*amnésie au plutôt d'une certaine forme d'amnésie, qui serait, non ta destruction ou la fierté, mais la dissolution ou désagrégation des souvenirs ou, plus exactement encore, leur détachement du moi. Que les images du passé me restent, mais que je cesse de me les attribuer, de les rattacher à ma vie, de leur donner la place qu'elles occupent dans mon passé, dans l'ensemble de mes représentations, on ne laissera pas de dire, et avec raison, que j'ai perdu la mémoire.

C'est qu'en effet la mémoire est personnelle ou n'est pas. La plus grave atteinte qu'elle puisse subir n'est donc pas la diminution ou la perte matérielle des images, mais leur dépersonnalisation. On sait que, dans certains cas morbides, le moi voit tous ses états lui échapper, ne les reconnaît plus, les sent étrangers à lui et les juge étranges. Dans cet état singulier la mémoire n'a point de place. Les images du passé cependant n'ont pas cessé d'être, mais elles passent devant l'esprit et n'y entrent point ; elles restent en dehors, sinon de la conscience, du moins de la conscienre personnelle, et aussi, par là même en dehors du temps, le temps étant la forme de cette conscience. Klles sont comme détachées du moi, et si le sujet est ])hilosoplie, comme Amiel, il les rattachera à l'absolu. ce fond dernier hypothétique des phénomènes ; elles sont aussi comme détachées du temps et pourront être, si l'on veut, projetées dans l'éternité, ce temps abstrait, indéterminé et vague, dont le temps psycholojUMquo et réel est censé être le mode ou la détermination finie. Telle t^st l'amnéfeie qu'on peut appeler fnnnrilp, parce qu'elle est la désagrégation, non la [»orl(» inal<M'i('Ile de ses souvenirs. On la rencontre. (Ml (Icîliors (les cas nioi-bides. an premier moment du soninioil et du rév(Ml.

LA MKMOIHK i»HVCHOr')r,iyrE 267

Ainsi la mémoire renferme un élément subjectif ou formel, à savoir la reconnaissance des souvenirs ou leur attribution au moi, et, si Fou ne tient pas compte de cet élément, on se met hors d'état de d-ëtnélerla complexité apparente de certaines formes de la mémoire morbide, dVxpliquer la mémoire normale elle-même et enfin de comprendre la distinction fondée, qu'on a établie depuis Arisiote entre la « mémoire » H la « réminiscence ». Le mot « réminiscence», d'ailleurs fâcheux, équivoque, queRenouvier propose de remplacer par celui de w remémoration », désigne « un acto particulier de mémoire » dans lequel intervient directement la volonté. « Il s'agit des souvenirs où nous nous réintégrons par. un certain effort et à l'aide des données que nous possédons déjà. L'opération consiste à déterminer des phénomènes inconnus (oubliés) au moyen de leurs rai)ports avec les phénomènes actuellement représentés. . . Aristote décrit le mécanisme d'une manière très remarquable. C'est avec raison qu'il la signale comme tout à fait propre à l'homme, impliquant volonté et raisonnement ». La réminiscence ainsi entendue est la forme la plus haute de la mémoire. Nous avons essayé de montrer que la mémoire renferme toujours, même sous sa forme la plus humble, un élément personnel, l'attribution des états passés au moi, que cet élément est la condition même de la mémoire, son caractère propre, distinctif, son essence. Or cet élément est aussi le germe ou l'ébauche de la réminiscence. Là est donc la base de la mémoire ou. comme dirait Kant, sa catégorie et sa forme.

Quand j'ai dit que la mémoire avait pour fonction essentielle et pour caractéristique la rerounnissance^ j'avais en vue- cette synthèse, cette attribution au moi de ses états passés. Mais le mot rf'ronnaisaance est

ordinairement pris dans un sens difTérent. Le lien, qui relie les états passés au moi, peut n'avoir pas cessé d'exister ou avoir été rompu et être rétabli : c'est dans le second cas seulement qu'il y aurait reconnamance, au sens commun du terme. En effet, nous n'avons pas à < reconnaître » les idées qui sont restées notre possession ; nous les trouvons, dès qu'il en est besoin ; elles n'ont pas, à vrai dire, cessé de nous être présentes. Au contraire, une idée nous avait quittés, elle nous revient ; nous l'avions perdue, nous la retrouvons : nous la « reconnaissons » alors, c'està-dire que nous la jugeons à la fois nouvelle et ancienne, nouvelle, car nous n'y pensions plus, et ancienne, car un effort de réflexion nous la rend, rétablit notre droit de propriété sur elle, lequel nous avions laissé périmer ou prescrire. Nous arrivons ainsi à ce résultat paradoxal que, dans le souvenir parfait, bien possédé et sûr, la reconnaissance n'apparaît pas ou à peine et que, dans la mémoire à éclipses, dans le souvenir disparu, puis revenu, elle ne saurait manquer de se produire et atteint son maximum.

On comprend que la « reconnaissance », prise en ce sens, ait paru à Ribot une circonstance accessoire, non le caractère propre et distinçtif de la mémoire. Si elle n'est en effet que le « choc », le saisissement et la surprise, éprouvés au retour d'un souvenir lointain et effacé, si elle a d'autant plus de chances de so produire que l'intervalle entre l'acquisition et le réveil est plus grand, que la conservation par suite est plus menacée, plus précaire ou plus incomplète, loin (Pôtre le critère du souvenir en général, elle est donc le signe du souvenir impartait, lequel est, il est vrai, le plus ordinaire et le jilus commun.

Page 1