‹ La mémoire et l'oubliChapitre 68 sur 92 · Éducation progressive^ liv. VI, chap. vu · texte numérisé non relu

Éducation progressive^ liv. VI, chap. vu

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Yoyons d'abord quelles conséquences entraîne, pour la mnémotechnie, les idées en apparence toutes théoriques sur la « nature » de la mémoire, conçue Comme une entité abstraite et vide, ou comme une dîirersité de fonctions réelles et concrètes.

Be l'existence des mémoires spéciales on peut Pï'atiquement conclure à l'utilité pour chacun de discerner le genre de mémoire qui lui est propre, ^oit pour s'y enfermer et s'y tenir, soit au contraire Pc>ur essayer d'en sortir : dans un cas, la mémoire ^t^éciale est considérée comme une qualité qu'on ^V^ltive, dont on tire avantage et profit, dans l'autre, ^lle est regardée comme un défaut, qu'on s'efforce ^^ corriger.

Les deux points de vue peuvent se défendre. La forme naturelle de sa mémoire est, pour chacun, un ^ï^dice irrécusable de vocation intellectuelle. Encore ^a.ut-il cependant, pour qu'une mémoire spéciale ïïiérite d'être cultivée, que cette mémoire ait une Valeur par elle-même ou réponde à un but quelconque, professionnel, pratique, scientifique, etc.; autrement elle serait une originalité, un tic, un objet de simple curiosité pour les badauds. Bacon remarque qu'il y a « un art de fortifier et d'étendre la mémoire »*, qui vise l'effet, non l'utilité, qui peut donner des résultats merveilleux, tenant du prodige, mais vains. Les exploits de ceux qui répètent du premier coup dans l'ordre un grand nombre de noms, de mots ou de chiffres, entendus une seule fois, ou qui improvisent des vers sur n'importe quel sujet — ce qui suppose une mémoire apte à retenir un grand nombre de rimes, de formes poétiques et prompte à

1. Prœcepta de memoria confirmanda et amplianda. Bacon^ De Dignitatey liv. V, chap. v, 2.

les rappeler — font penser aux tours de force des somnambules et des siimes. A supposer que l'art et un entraînement spécial pussent réaliser de tels prodiges, il faudrait en condamner l'emploi. Nous faisons il d'une mnémotechnie à Tusage des charlatans.

Aussi bien ceux qui croient « à Texiâtenoe de plusieurs mémoires et à leur indépendance réciproque » , voient-ils généralement « là un motif pour en diversifier les exercices dans l'instruction», autrement dit, sont-ils d'avis qu'il faut substituer à r « indépendance » l'interdépendance des mémoires, qu'il faut faire converger vers une fin unique les mémoires diverses; ils conçoivent donc au moins comme un idéal cette unité de la mémoire, qu'ils refusent de reconnaître comme fait, et ils se proposent de l'atteindre ou d'en approcher.

Si chacun de nous a une tendance naturelle à se spécialiser dans un ordre de sensations, et partant de souvenirs, donné, cotte tendance est donc fâcheuse, il faut la combattre et exercer pour cela à la fois tous les sens et parla toutes les mémoires : visuelle, auditive, motrice, etc. Nous ne devons pas consentira une mutilation de nos facultés; la mnémotechnie est un développement rationnel de la mémoire intégrale. La mémoire se décompose en mémoire des yeux, des oreilles, etc. : plus on fait appel à des sens nombreux, plus on multiplie les points de fixation, les chances de rappel, plus on étend et on précise les souvenirs.

L'éducation consiste en partie à combattre la nature : la mémoire est spéciale, on la veut universelle, — en partie à développer la nature, à tirer parti de ses droits : telle mémoire heureuse, jointe à une autre ingrate, soutiendra celle-ci, lui prêtera

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Sa force, l'évoquera à sa suite. Que fait-on par exemple pour apprendre une pièce de vers? On ne se contente pas de la lire des yeux, on la récite, on IsL déclame, on la joue et les içrestes, Tintonation, la vision de la page qu'on a sous les yeux, s'associent, Se renforcent, s'appellent, concourent pour produire 1 o souvenir cherché. A priori il semblerait plus aisé et plus simple de retenir Tune seulement de ces i mages, dont se compose un souvenir ; on fait il se ti'ouve que le souvenir est facilité par l'association d^Finages multiples et diverses. C'est là le paradoxe <ie la mémoire : on dirait que, pour assurer le fonctionnement du rappel, l'esprit, ne pouvant se lier à stucun sens en particulier, répartit la tâche entre tous et compte que sur le nombre l'un au moins fera s-on office et entraînera les autres. Miinsterberg a établi et confirmé par des expériences précises la i^ègle qui précède. Soit à retenir des lettres vues et des lettres entendues, « Lorsque les deux mémoires (visuelle et auditive) agissent simultanément pour ci es lettres différentes, elles se nuisent; lorsqu'elles Sont isolées, la mémoire visuelle dépasse l'autre; lorsqu'elles agissent simultanément pour un même objet, le résultat est meilleur que pour l'action isolée d'une seule*. »

Mais, quand on parle de mémoires diverses, on n'entend pas seulement celles qui diffèrent par leur Contenu, par la nature de leurs images, mais encore oelles qui diffèrent quant à la forme, quant aux liens d'association qu'elles établissent entre leurs images. S'il y a avantage k associer les images mnémoniques, relevant des divers sens, il n'importe pas

l. Cit«î par Binet, Introduction à la Psychologie expêrimentalCf p. 92, Paris, F. Alcaii.

moins de faire collaborer les mémoires hétérogènes affective et intellectuelle, abstraite et concrète, etc^ ^ Ainsi la « mémoire des sensations » et celle de^^ idées ne sont point des rivales, mais des associées ;^ aucune d'elles ne peut prétendre à un développe — ment complet : il faut que le raisonnement vienne^

en aide à la mémoire et la mémoire au raisonne

ment. D'une façon générale, l'esprit est un ; nous ^ isolons ses fonctions diverses et les érigeons en enti — tés distinctes ; mais il nous faut rétablir l'unité que ^ notre analyse a méconnue, si nous voulons com- prendre et surtout diriger le développement de la . mémoire.

Pratiquement, en effet, il n'y a pas de mémoires spéciales : pour acquérir l'une d'elles, il faut faire appel à toutes les autres. Ainsi, quoi de plus spécial en apparence que la mémoire de l'acteur? Cette mémoire cependant comprend toutes les autres : la mémoire sensible sous toutes ses formes (auditive, motrice, etc.), la mémoire intellectuelle ou mémoire des idées, celle des sentiments. Ces différentes mémoires ne s'accompagnent pas seulement, elles s'entr'aident et se complètent ; elles sont solidaires, c'est-à-dire qu'elles ne peuvent exister les unes sans les autres.

Ainsi, selon Georges Art, auteur d'un livre remarquable, dont le titre, à lui seul, est tout un programme ^ on trouve le geste naturel, en s'imprégnant du sentiment. Le sentiment suggère l'idée, l'idée amène le geste, et le geste entraîne le mot. C'est de là que vient l'importance particulière de l'action ; c'est pourquoi il faut veillera ce que les

1, La mémoire théorique et pratiquCy son développement naturel et logique par l'audition, la vision, ridée. Paris, Pédone, 1911.

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estes ne soient ni trop multipliés ni trop rares, ni *op arrêtés ou prévus ni trop improvisés. L'action ^utient la mémoire, évoque les idées, fait retrouver is mots.

Mais, d'autre part, Tétude intelligente et attentive 'un texte aidé à le retenir. Qu'on s'applique donc à iisir les divisions de ce texte, son sens général, la iiile des idées. Mais alors un exercice de mémoire 5t un exercice d'intelligence, est l'occasion ou

l'instrument d'une critique serrée »? Assurément, 'une façon générale, la mémoire ne s'exerce pas à art des autres fonctions de Pesprit, elle n'est jamais mple, mais complexe, et l'existence de mémoires Déciales et indépendantes est, théoriquement, une lusion et serait, pratiquement, un danger, si elle 'était pas tout bonnement une impossibilité.

Mais, si la mémoire est une, en quoi consiste son îité? Il n'y a pas une faculté appelée mémoire, [istant à part des sens, de l'entendement; il n'y a is non plus une mémoire des sens, une mémoire ) l'entendement, existant à part l'une de l'autre ;

mémoire n'est pas une collection de mémoires, ais le système que forment les mémoires diverses, • dans la mesure où l'on peut admettre qu'il existe }s mémoires diverses, — s'exerçant ensemble et agissant les unes sur les autres.

Nous n'admettons donc pas l'indépendance des émoires, et nous ajoutons que, s'il fallait la reconlître comme un fait, nous tiendrions ce fait pour cheux et dirions qu'il s'agit de le faire disparaître i de l'atténuer.

Il est remarquable que le- plus fort argument •ntre la possibilité d'un développement de la méoire serait celui qui se tire de l'existence présumée î mémoires spéciales. En effet, dans cette hypo-

LA MI'MUIIII-: Kl I. «H BM

thèse, à <iuoi bon, dit Loeke, faire apprendre aux enfants des morceaHx de poésie? Ils ne retiendront pas mieux après cela une page de géographie ou d'histoire. « Kn exerçant la mémoire dans un genre, on ne gagne rien qu'à Tégard de celui-là seul », suivant une formule de M""* Necker de Sàtfâsure. Autrement dit, il n*y a pas de culture générale de U mémoire, s'il n'existe que des mémoires distinctes, , susceptibles chacune d'une culture à part, mais sans « action les unes sur les autres.

Mais un psychologue s'est rencontré pour soutenir, ^ contrairement à l'opinion de Locke, qui est aussi î celle de W. James, que, pour la mémoire, comme ^ pour toutes les fonctions psychiques, il y a « gain j par roxercice » et ([ue, « lorsqu'une personne fait un gain on s'exerçant à un travail quelconque, elle obtient un perfectionnement qui se transfère à d'autres travaux, soit du même genre, soit de genres assez différents* ».

Même thèse chez le mnémotechnicien Georges Art, qui a en vue la culture de la « mémoire verbale «, mais se fait fort, en développant celle-ci, de développer par là mémo toutes les autres, en particulier celle qui a avec elle le moins de rapport apparent, M la mémoire pratique ». Il n'y a qu'une mémoire, (lil-il, et par suite « tout ce que nous avons acquis dans le domaine verbal va nous servir dans le domaine pratique ». La mémoire est la mèmie à travers la diversité de ses formes, ou plutôt des usages îinxquols on l'emploie, et les procédés mnémotechiiiqiK^s. (jui valent pour une mémoire, valent pour toutes les autres.

1. Alfiv.ii I5int-I, Ica Idrrs /nodcivics sur les efifants. VI, v. Paris, Klamiiuiriofi.

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On peat enfin tirer argument de Taccord de l'art et -de la science, <le la mnémotechnie et de la psychologie de la mémoire. La thèse de l'unité de la méfnoire qui, du point de Tue psychologique, nous a p^ra la mieux fondée, nous parait aussi pédagogi- <}uement fa p*«s sûre et la plus vraie ^ d'une vérité pratique ou pragmatiste. La méoioire, en tant qu'une, peut être l'objet d'une culture générale et la valeur <5''une telle culture se tire de sa généralité même : plus les règles mnémotechniques sont universelles, pln« elles s'élèvent au-dessus des simples procodés ou recettes, plus elles ont do prix, de portée pratique ou d'efficacité.

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