Par delà le bien et le maly trad. française, p
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changement profond du moi et Ton peut conclure à un oubli réel partout où l'on est en droit de siippo> ser un tel changement.
Il n'est pas besoin de recourir aux cas morbides pour trouver ce que M. Ribot appelle « la constitution de deux mémoires », s'exchiant Tune Fautro, laquelle équivaut elle-même à la constitution de deux « moi ». Il n'est pas même besoin de supposer pour cela deux moi rivaux ou ennemis, il suffit de deux moi simplement autres ou dilTérenls. C'rst ainsi que l'artiste ou l'homme de science, rentré dans la vie privée, oublie ses travaux. 11 n'y a [>as de fait plus constant et mieux établi. II n'y en a pas non plus qui se prête mieux h l'analyse et qui ait été mieux analysé par les sujets eux-iuèmes.
Laissons de côté le cas des savants, plus rare, moins bien établi et qu'on a pu mettre sur le compte de la maladie, par exemple celui de Newton ayant oublié sa découverte du calcul différentiel et relui de Linné qui « prenait plaisir à lire ses propre^ œuvres et, quand il était lancé dans cette lecture, oubliant qu'il en était l'auteur, s'écriait : Que c'est beau! que je voudrais avoir écrit celaî » Le même phénomène peut se produire en dehors de la vieillesse et n'est pas un signe ou une preuve de dégénérescence. Nous en croyons ce savant qui a déclarait un jour à M. Léon Paschal que si par hasard, dans un examen, on l'interrogeait sur le contenu de ses propres œuvres, il serait embarrassé de répondre et courrait grand risque d'être recalé*. « Qui sait même si ce n'est pas par le caractère qui les rapproche le plus des œuvres littéraires, à savoir dans ce qu'ils ont d'original, de personnel et <rin-
1. Léon ?aschal, Esthétique nouvelle^ p. 233, Paris, Mercure de France f 1910.
ventif que les travaux scientifiques sont le phis fugitifs, sortent le plus vite de Tesprit du savant.
En tout cas, il y a avantage à étudier l'oubli exclusivement dans les œuvres littéraires, puisque c'est en celles-ci qu'il est le plus typique. Là en effet les témoignages sont abondants et concordebt. Tout écrivain « oublie l'œuvre qu'il a produite » et cet oubli est « normal ». Car il ne s'agit pas d'œuvres composées « pendant une maladie aigiië », comme Ivanhoë, et entièrement oubliées ensuite, mais de celles qui furent écrites en état de santé parfaite, dans la pleine maturité de l'âge et tout le développement du talent. Les écrivains les plus divers, ceux qui s'abandonnent à la fièvre de l'inspiration, aussi bien, mais pas plus, que ceux qui travaillent dans le calme, Gœthe^, Zola, les Concourt*, Gustave Flaubert 3, déclarent que l'œuvre achevée leur devient « étrangère », « indifférente » ; ils s'en détachent, ils n'y pensent plus, ils l'oublient. George Sand a particulièrement bien observé
1. Gœthe disait à Eckermann : « En général un ouvrage fini m*était indifférent, je ne m'en occupais plus et je pensais À quelque chose de nouveau ».
2. « C'est singulier, en littérature, la chose faite ne vous tient plus aux entrailles. L'œuvre que vous ne portez plus, que vous ne nourrissez plus, vous devient, pour ainsi dire, étrangère. Il vous prend de votre livre une indifférence, un ■ennui, presque un dégoût. C'a été notre impression de tou« ces jours-ci. » Goncourt, Journal^ l**" vol., p. 267.
3. G. Flaubert, Correspondance , 3« série, pp. 234, 302. « Je «uis enfin débarrassé de Salammbô... A présent le cordon ombilical est coupé. Ouf! n'y pensons plus! 11 s'agit de pasjser à d'autres exercices. — Quant à mon roman V Education sentimentaley je n'y pense plus, Dieu merci ! il est recopié. D'autres mains y ont passé. Donc la chose n'est plus mienne. Elle n'existe plus, bonsoir! » Nous empruntons toutes ces «citations à Léon Paschal, ouvrage cité.
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et analysé oe phénomène ; elle déclare qu'eMe ne peut «( en rien l'expliquer >> ; mais elle en note heureusement les particularités, les nuances, le caractère paradoxal et étrange.
...J'eus à peine achevé mon premier' manuscrit qu'il s'effaça de ma mémoire, non pas peut-être d'une manière aussi absolue que les nombreux romans que je n'avais jamais écrits, mais au point de ne plus m'apparaitre que vaguement. Saurais cru que l'habitude de préciser les êtres, les passions et les situations fixerait peu à peu mes souvenirs. Il n'en fut rien, et cet oubli où mon esprit enterre immédiatement les produits de son travail n'a fait que croître et embellir. On peut me lire un volume de certains romans que je n'ai pas eu à revoir en épreuves depuis quelques semaines sans que, sauf deux ou trois noms principaux, je devine qu'ils sont de moi. Je me rappelle davantage les circonstances, même insignifiantes, au milieu desquelles fai écrit que les choses mêmes que fai écrites, et, d'après le souvenir des situations où je me suis trouvée alors, je puis dire que le livre est plus ou moins réussi, plus ou moins manqué. Mais si l'on me posait à l'imprévu en critique devant mes propres ouvrages et qu'on m'en demandât mon opinion, je pourrais répondre de bien bonne foi que je ne les connais pas et qu'il me faut les relk*e avec attention pour en penser quelque chose*.
On pourrait être tenté de chercher la cause de cet oubli singulier dans la nature des choses oubliées et dire que les faits de la vie Imaginative doivent naturellement sortir de l'esprit, pendant que les faits de la vie réelle y restent, parce que les premiers, outre qu'ils n'ont jamais un intérêt vital et ne représentent qu'un attrait ou plaisir de luxe,
1. G. Sand, Histoire de ma vie, t. IV, p. 144, édit. Calmann Lévy.
n'ont rien dans la réalité qui les rappelle et que tout au contraire tend à les démentir et à les faire oublier. Mais cette explication, valable peut-être pour le commun des hommes, ne Test point pour des esprits qui vivent autant et plus de la vie de Tart ou du rêve que de la vie réelle et qui ont des souvenirs au moins aussi abondants et aussi précîs dans la première de ces vies que dans Tautre.
On pourrait dire encore que c'est une nécessité pour l'écrivain d'oublier l'œuvre faite pour l'œuvre à faire et que sa devise est celle de Gœthe : « En avant par delà les tombeaux ! » Mais cette explication n'est pas non plus recevable parce qu'il s'agit ici, non d'un oubli cherché,. voulu ou seulement consenti, mais d'un oubli naturel et involontaire.
En réalité, il s'agit ici, si l'on peut risquer cette comparaison réaliste, d'un phénomène analogue à l'excrétion. L'esprit expulse naturellement ses produits élaborés, usés, les idées ou sentiments dont il a épuisé l'intérêt et pour lesquels il n'éprouve plus que de l'inditTérence, de la satiété ou du dégoût. Aristotc exprime une idée analogue dans un passage aussi célèbre qu'elliptique et obscur de sa Poétique, où il appelle xàOaçmç l'opération par laquelle l'àme se libère de la passion, en s'en donnant la représentation ou le spectacle, opération que le xvii' siècle a désignée sous le nom de « purgation » des passions. Laissons de côté la thérapeutique morale attribuée à Aristot.e, laquelle est en dehors de notre sujet ; ne retenons que le fait de la xaOapdiç ou libération du sentiment par la représentation ou le « jeu ». Ce fait s'applique aux pensées de Tesprit comme aux « passions de l'àme » et on se libère des unes comme dos autres, en les prenant pour thème de variations littéraires, en en faisant un sujet de
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roman ou de drame; la parole de Goethe: « Un ouvrage fini m'est indifférent, je ne m'en occupe plus et je passe à quelque chose de nouveau ». nous livre le secret du même Gœthe se délivrant do ses idées de suicide en écrivant Werther.
Mais en quoi consiste et d'où provient ce « désintérêt » de Toeuvre achevée qui explique l'oubli? C'est qu'on passe d'un état d'esprit (point de vue, attitude mentale) ou mieux encore d'un état alîectif. (disposition sentimentale) à un autre, et que chaciue état commande certains souvenirs et on exclut d'a^utres. « Un état affectif, dit M. Léon Paschal, tient enchaînée à soi une multitude d'imagos et de pensées. Une fois que cet étal s'est dissi|)o, les images et les pensées qui lui étaient assujetties se désagrègent et se dispersent. Pour s'en ressimvenir, il faudrait restaiirer le lien, c'est-à-dire l'état atîectif qui les tint autrefois rassemblées. Or, l'esprit éprouve après coup de la répu^'nanco à évoquer cet état* »; il en est sorti, il n'y peut plus ou n'y vont plus rentrer. Si l'artiste créateur est, plus (ju'aucun autre, sujet à l'oubli absolu, total, pour un ordre de choses qui occupait naguère toutes ses pensées, c'est qu'il prend artificiellement l'altitude mentale que chacune de ses œuvres commande et ((uitte aussitôt, et naturellement, cette atlitu<le, son œuvre achevée; il s'incarne en chacun do ses personnages, il vit chacun de ses romans (témoin 13alzac, Flaubert), il a autaift de manières dilVérentos, s'excluant l'une l'autre, qu'il a de [)ersonualités et il a autant de personnalités (}ue de créations successives et diverses. Ajoutons que l'oubli chez lui a deux caractères : il est immédiat (c'est G. Sand qui