‹ La mémoire et l'oubliChapitre 70 sur 92 · Hôffding, Psychologie^ tr. fr., pp. 215 et 8uiv · texte numérisé non relu

Hôffding, Psychologie^ tr. fr., pp. 215 et 8uiv

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3sophie n'est, suivant Epicure, que Tart de se souenir et d'oublier à propos.

Elle « nous prêche de retirer notre pensée des maux ui nous tiennent et l'entretenir des voluptés perdues ; de ous servir, pour consolation des maux présents, de la mvenance des biens passés et d'appeler à notre secours Q contentement évanoui, pour Topposer à ce qui resse...

De même condition est cet autre conseil : De maintenir 1 la mémoire seulement le bonheur passé et d'en effacer s déplaisirs que nous avons soufferts, comme si, ajoute ontaigne, nous avions en notre pouvoir la science de mbii.

Montaigne, qui écrit par boutade, sous Tinspira- 3n du moment, et pour qui tous les arguments ni bons, quand il soutient une thèse, critique Ttement la théorie épicurienne, digne pourtant, ce qu'il semblait, de toutes les sympathies de cet lologiste de la volupté et de ce maître en oubliance. )ut d'abord il juge humiliant pour la philosophie la raison humaine de ne trouver à opposer à la ufîrance passée que l'oubli et à la souffrance prénte que le souvenir des biens passés.

Je demande, dit-il, « non seulement à un philosophe, iis simplement à un homme rassis, quand il sent par et l'altération cuisante d'une fièvre chaude, quelle 3nnaie est-ce de le payer de la souvenance du vin ec? Ce serait plutôt lui empirer son marché... Gomment philosophie, qui me doit mettre les armes à la main ur combattre la fortune, qui me doit roidir le courage ur fouler aux pieds toutes les adversités humaines, mt-elle à cette mollesse de me faire conniller par ces tours couards et ridicules * ?

l. Essaie j liv. II, chap. xii

L*S2 i.A MihioiHL: KT l'oibli

N'a-l-cllt* donc [)as d'autres ressources que Tabru— tissoinent et la stupidité? car

de vider et démunir la mémoire, est-ce pas le vrai et propre ^= rhemin de l'ignorance?

Iners malorum remedium ignorantia est » .

Mais il y a plus : le remède qu'on nous propose, ^ il n*est pas en notre pouvoir d'en user. L'oubli -i Xli volontaire implique contradiction : TeiTort pour ^x jdi oublier est une raison de retenir.

Car la mémoire nous représente, non pas ce que nous choisissons, mais ce qui lui platt: voire, il n'est rien qui-î.KL»-u imprime si vivement quelque chose en notre souvenance que le désir de l'oublier : c'est une bonne manière de donritT en garde et d'empreindre en notre àme quelqu chose que de la solliciter de la perdre. Et cela est faux,« :^c: -x Est situm in nnbis, ut et adversa quasi perpétua oblivione^^^'^n obruamus et secunda jucunde et suaviter meminerimus; etS"^^ c ceci est vrai, Memini etiiim quœ volo; oblivisd non possums^r^ -^^ qu8R volo.

L'argument est spécieux, même en partie exact ;^ ^ -^ mais Montaigne triompbe trop aisément de Timpos — ^ ^ sibilité où Ton est d'enregistrer les succès de l'art*"'*' '* d'oublier, lequel ne laisse pas de traces et s'ense — velit dans son propre triomphe, et de l'extrême faci — ■ lité (ju'il y a au contraire à le prendre en défaut. — Quand même il serait vrai qu'il n'est pas en notre pouvoir d'oublier la soulTrance non plus que d'évoquer le plaisir passé, il faudrait se demander si ce n'est pas le caractère de la mémoire affective d'être involontaire, sans qu'on en puisse rien conclure au sujet de la mémoire en général. Mais eo réalité toute mémoire, affective aussi bien qu'intellectuelle, comporte, sinon implique, l'oubli volontaire. Sans

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lie on n'oublie pas à volonté, comme Tentend ntaigne, c'est^-dire qu'il ne suffît pas de décré-

l'oubli pour le faire naître; on s'enfoncerait tôt ainsi dans l'esprit le souvenir qu'on en vouit chasser. Mais on ne se souvient pas non plus olonté, dans le même sens. Qu'il s'agisse de la moire prôprem-ent dite ou de cette mémoire négai, qu'on appelle l'oubli, il ne suffit pas de dire : Je IX, pour se souvenir ou non. Le décret d'autorité, iic volo sic jubeo ne s'applique pas ici. Mais cela lent à dire seulement qu'il n'y a pas d'oubli direct, on n'oublie pas tel fait par cela seul qu'on veut iblier, mais qu'on tend à l'oublier, et qu'on iblie en effet, par le soin qu'on prend de mettre à place telle autre pensée dans l'esprit. L'oubli, un mot, se prépare indirectemerjt et de loin ; il

et doit être l'objet d'un dessein suivi, d'une onté persévérante : on se le propose comm€ fin enir et on prend, pour l'atteindre, des moyens ou'rnés. Est-il pour cela moins volontaire ?

1 en est de l'oubli comme du souvenir, ou plutôt 'y a pas lieu de séparer l'oubii du souvenir. Si rolonrté {troduit l'un, elle produit aussi l'autre : volonté de se souvenir implique celle de ne pas souvenir; on ne peut tenir la première pour lie et efficace et rejeter la seconde comme chirfque et absurde; toutes les deux sont une seule nème volonté, s'exerçant dans les mêmes condiis, obéissant aux mêmes lois. Ainsi il faut autant tempB pour détruire un souvenir que pour le ner, autant de temps, c'est-à-dire autant d'actes r produire la dégradation de ce souvenir, pour effacer la trace qu'il a fallu d'actes contraires r le fixer et le graver. On oublie, comme on se vient, en s'y exerçant longuement, patiemment,

en s'y appliquant avec art et méthode, en s'avisant des moyens pour cela, en les concertant, les combinant, en consentant surtout à les employer avec suite. On se méprend souvent sur la volonté; on croit qu'elle est d'autant plus parfaite qu'elle n'a qu'à se montrer, qu'elle ne rencontre point d'obstacles et aboutit d'emblée; au contraire, plus elle doit s'ingénier pour réussir en ses desseins, plus elle doit mettre à les poursuivre, d'obstination, de ténacité, plus elle rencontre une matière rebelle, mieux elle affirme son pouvoir. L'oubli et le souvenir sont, en ce sens, des opérations hautement volontaires.

Il dépend de nous d'oublier, mais à la condition de le vouloir fermement, longtemps, de prendre toutes les diversions qui s'offrent pour repousser le souvenir obsédant, jusqu'à ce que celui-ci ait perdu sa force, soit devenu un fantôme qui s'évanouit. Pour obtenir ce résultat négatif : l'oubli, il faut donc prendre une série de mesures positives, accomplir un grand nombre d'actions concertées. Tout cela constitue un art.

Cet art existe; il a fait ses preuves. Ces traités de consolation, qui abondent chez les moralistes anciens, ces préceptes sur l'art de se soustraire aux tentations, qui alimentent toute une littérature théologique, qu^est-ce autre chose que les règles de l'art d'oublier, appliquées à des cas particuliers, dans l'ordre des sentiments? Et, dans la thérapeutique moderne, est-ce que les moyens employés pour guérir la folie, pour chasser les idées obsédantes, les hallucinations, le mind cure, ne rentrent pas dans le même art? Et nous n'avons pris nos exemples que dans l'ordre affectif où l'oubli volontaire trouve le plus difficilement place î

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