CHAPITRE II
L'art de se souvenir.
I. Uart <r apprendre, — La conservation des connaissances étant distincte du pouvoir de les évoquer, la mnémotechnie pourrait se réduire à l'art de rappeler ou d'évoquer les souvenirs. C'est la thèse de W. James : il n'y a point d'art de retenir. En réalité cet art existe, mais comme conséquence de l'art d'apprendre.
Le scepticisme mnémotechnique : il consiste à contester 1® la valeur de la mémoire, 2* la possibilité de la développer.
A) La i^émoire chargée à tort des fautes de l'intelligence : on retient ce qu'on peut, des mots à défaut d'idées; mais la mémoire rend à l'esprit seulement ce qu'elle en a reçu. Utilité du langage. Son rôle comme instrument mnémotechnique : il fixe les idées, il aide à les retenir, il permet de les, évoquer.
B) L'art de retenir ne peut être contesté, comme conséquence de Tart d'apprendre. Autant de mémoires que de cultures différentes. Culture en surface et culture en profondeur. Type de la première : notre enseignement, contre lequel on se ferme ou qu'on se hâte d'oublier. La mémoire scolaire : son caractère transitoire. Comment elle triomphe aux exapens. Comment les examens devraient au contraire la percer à jour, prouver qu'elle n'est qu'apparence et illusion. A la culture en profondeur répond la mémoire organisée ou mémoire des idées, à savoir la mémoire des faits et de leurs rapports, par opposition à la mémoire des sensations ou simple mémoire des faits. La mémoire des idées s'accompagne du langage et est analytique. La « mémoire locale », forme de la mémoire visuelle, est synthétique. Supériorité de la mémoire visuelle : en même temps qu'elle est une représentation concrète des choses, elle se prête à leur
exister l'un sans l'autre. Ceux qui ont beaucoup appris, qu'on appelle des puits de science, sontpa^ fois scandaleusement incapables de tirer parti de leurs connaissances; il faut les vider; l'eau ne sort pas de leur puits. Au contraire, combien d'esprits, habiles à exploiter un petit Fonds de connaissances acquises, masquent ainsi une ignorance réelle el profonde I Les premiers ont la mémoire sacs If rappel; les seconds onl, sinon le rappel sans li mémoire, ce qui est impossible, du moins une facult<* de i^ppel ou d'évocation bien supérieure à leur faculté de conservation ou mémoire proprement dite.
Ne cherchons pas laquelle de ces qualités est la plus précieuse : elles sont toutes deux nécessures 8t l'isolement les détruit, leur ôte toute valeur, M»is la première, dit-on, serait naturelle, tandis que !» aecondft pourrait être acquise. La mnémotechnie alors serait très simplifiée : elle serait seulement l'art de former les associations favorables à l'évocation des souvenirs. Telle est la thèse de W. James : X II n'y a pas, dit-il, d'amélioration possible de la mémoire générale et él.énientairo. On peut seule-
l'art de se SO't'VBNPR 28^7
Hit améliorer la mémoire se rattachant à des stèmres spéexaux d'association^. »
W. Jaiaes n'échappe pas ici au défaut habituel des prits brillants, qui est de méconnaître les vérités mmuttes. L'art de retenir n'existe pas sans doute l'état indépendant, mais il est ujste conséquence l'art d'apprendre. Gomme dit une vieille logique-, mtant vaut TacquisitLoa, autaiit vaut la coifôerva- •n, et le secret de l'art de garder les perceptions t daas celui de les acquérir 2 ».
La question est doac de savoir comment il faut prendre- Mais ici encore nous rencontrons une inion paradoxale et extrême, d'après laquelle il f a pas à apprendre, mais à comprendre; la iexion et le jugement remplacent la mémoire, en jpensent et en tiennent lieu. La vraie mnémotechî dès lors se moque de la mnémotechnie ; elle t l'art, non de développer la mémoire, mais au ntraire de s'en passer.
Ce^scepticisme mnémonique, si on peut l'appeler isi,. est fort commun; c'est celui des pédagogues îciels et autres, qui veulent passer pour des prits forts. Il se réclame d'ailleurs d'un principe is juste, qui est la subordination de la mémoire la raison : memoria ancilla intellectus. Mais il 2B constitue pas moins une exagération et une reur grosse de conséquences.
Il faut distinguer, il est vrai, entre ceux qui conîtent l'utilité du rôle de la mémoire et ceux qui utiennent l'impossibilité où l'on serait de la dévepper. Ces opinions sont sans doute liées, se joignent : ainsi on se. console de ne pouvoir rien
.. W. James, Causeries pédagogiques y ch. XII. La mémoire. \. Duval-Jouve, Logique, i^^ partie, ch. VIII, de la Mémoire.
changer à sa mémoire naturelle, en songe; moyens dont on dispose, par Part et la ré pour en tirer parti, telle qu'elle est, ce qu'on € en disant : « L'art de se souvenir, c'est penser. » (W. James.) Toutefois il y a un entre condamner la mémoire, en proscrire ft se déclarer impuissant à la cultiver.
La première opinion est si outrée, si extra' qu'^elle n'a pu se produire que par réaction un autre abus encore plus fort et plus scand celui de la mémoire cultivée pour elle-m( part de l'intelligence, et s'exerçant sur des m n'évoquent plus d'idées.
Aussitôt qu'on a reconnu la nullité d'une ins confiée uniquement à la mémoire, on a cherché d parts à remplacer, ainsi qu'on le dit, Vétude des m celle des choses. Peut-être eût-il mieux valu, re jyjme Necker de , Saussure, ne pas renoncer à l'ui l'autre, car toutes deux sont bien étroitement li semble*.
La mémoire est le bouc émissaire de la péda on s'en prend à elle de tous les péchés c contre l'intelligence. Elle ne fait pourtant q gistrer les actes de l'intelligence; elle est l; que celle-ci laisse d'elle-même, elle est le mi elle se reflète. Un tel, dit-on, n'a qu'une m verDale : il a la mémoire de son esprit, inc de saisir les faits, les idées. L'inertie, la t( Tobtusité naturelle de Tintelligence sont les causes du verbalisme. Il n'y a pas, comme 1 une psychologie simpliste, deux compartimc l'esprit : la mémoire et le jugement, partan systèmes d'éducation, l'un, frappant à la pre