‹ La mémoire et l'oubliChapitre 72 sur 92 · Education progressive, VI, vu · texte numérisé non relu

Education progressive, VI, vu

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l'autre, à la seconde de ces portes. Aussi y aura-t-il toujours des pauvres d'esprit parmi nous, j'entends des verbaux, des gens répétant de mémoire, sans les comprendre, les mots qu'ils entendent prononcer à d'autres qui, eux, par ces mots, traduisent leurs idées. Il y en a même de plus en plus, l'universalité des connaissances étant versée indiscrètement à l'universalité des esprits par une Université infatuée d'elle-même, sûre de ses méthodes et se portant garant de la valeur de ses produits. Mais la mémoire ici n'est pas plus en faute que le baromètre ne l'est de la pluie et du beau temps; elle garde ce qu'on lui confie; il est vrai qu'elle se trouve être siinsi le témoin gênant des dépôts fâcheux.

Opposer la mémoire au jugement ou à telle autre faculté de l'esprit revient à opposer tel emploi de l'intelligence à tel autre, par suite telle mémoire à telle autre, par exemple la mémoire brute à. la mémoire organisée, la mémoire des sensations à celle des idées.

La mémoire verbale en particulier, à laquelle

souvent on pense, quand on parle de mémoire tout

court, est une mémoire motrice ou mécanique et

s'oppose, comme telle, à la mémoire sensitive et

intellectuelle, faite d'images et d'idées. Mais ces

mémoires en réalité ne sont pas indépendantes,

encore moins rivales ou ennemies; il faut les unir,

les compléter et les remplacer l'une par l'autre.

Comme dit Pascal, il faut faire croire nos deux

pièces : l'esprit par les raisons et l'automate par la

coutume, laquelle produit une croyance insensible,

mais bien plus forte et aussi, en un sens, bien plus

sûre. Il faut, après avoir éclairé l'esprit, confier à la

mémoire, c'est-à-dire à la machine, les résultats

obtenus, « car, d[en avoir à l'esprit les preuves tou-

-9(t r, V «iKiioiiu; i:ï i.oibli

jours [irêiit'iiles. u'esl trop d'all'aire », Il faut joiii ^*'" , jiiix biciir»il.'< lie la lumière et Jit la raison les av *^" laiïcs (le ta rouliinie, siin<; doute aveugle, mai ^ lai|iiello ou jioul se fier, quand on a présidé à - ^' naiiiisaiice et qu'on eu u inoritf: le mécanisme. Ai .^'*^ et liéto. es]int et macliiue; voilà l'homme vérilal -•y et au complet. Aiilremeut dit, aprùs e'ètre doiuié^^-*'^ luxe et le plaisir ili- conipremire, il ne faut [ J. 1' sViparfîuer la pciue d'apprendre, c'est-à-dire s'iniprégucr si bien de ce qu'on a compris qu'il ■• prûsi'iite de lui-mùmc à l'esprit, toutes les fois qi-T 1 en est besoin, sans aucun elVort d'attention esprusrt *?-*" Voilà comment, selon l'ascal, il faut que la mémoï * -* :^'ajoute à l'ûnlendemunt pour constituer le sav» ~-^" prupreniput dit. Nous [louvous encore résumer c» ^-^ dans une formule de Gustave Le Bon, qui a f.*^ fortune, cl dire : Il faut faire passer le conscie^ ■

La mémoire, en cITct, c'est la raison passée ^;^( l'état incousi:ient, mais pouvant redevenir ce:!.-» < scienle; o'est comme une Inmiére, non pas éteint -«^'i mais iloul on a baissé lu llamme et qu'on peut tu*: — ^' jours rallumer. Pour que la mémoire remplisse -

fonction, il faut que nous possédions le pouvoir à

rappelcir ;i volonté les pensées que nous lui avo^^^^aconliées. Or, v. pouvoir, nous l'avuns, grâce au la^^niçage. Le îanguf:e, en ellcl, joue nn double rôle^:=^iV iixe les idées, les garde en dépôt, à l'état de « perr^cceplions insensibles » ou de eoniiaissances virtuelles»", et il les ranimi:. leur rend leur forme premiè^'c, actuelle .■( vivante. On l'inurimine; on l'accLiâe ilèifi' li-. rniirl de la pensée, p;.ifce qu'il peut ac-c/df;.le::.;uienl se sé].:irei' d'elle '^t donner lieu ;i ce qu'eu lijqiel'.e lu méirioire verbale, mais en réalil*^ il ■-•'r I, giirdien. le luteur et révoealeor de la peu-

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sée, parce qu'il est l'instrument de la mémoire. De là l'impossibilité d'une pensée sans langage. Les mots sont nécessaires, !• pour graver les pensées dans l'esprit, 2° pour les rappeler ou les représenter il Tesprit.

Aussi n'est-ce pas assez de comprendre les choses, sans savoir les rendre : la « compréhension » reste « confuse » et fugitive, si elle n'est « liée à des mots fixes et positifs ». Ce ne sont pas. seulement les idées abstraites et générales, « ces étincelles qui ne brillent que pour mourir » (Ilamillon), ce sont les imagesi, les sensations elles-mêmes, en un mot toutes les formes et tous les matériaux de la pensée, <\ue le langage doit rassembler, fixer et graver d'abord, puis évoquer ensuite.

« Les mots sont disponibles; ils mettent le rappel des impressions au service de la mémoire », a dit M.iine de Biran, et M"^® Necker de Saussure, citant cette phrase lapidaire, l'illustre et la commente ainsi : « Ceux qui veulent absolument que l'élève s'en tienne à saisir les choses ont-ils bien rétléchi au pouvoir des mots '/ Savent-ils que les objets réels, les objets présents à nos sens mêmes, peuvent nous rester inconnus, tant que leur nom ne se présente pas à notre souvenir? Le hasard offre à mes regards une personne que je me rappelle très bien avoir vue ailleurs; le son de sa voix ne m'est point nouveau; elle est là, devant moi, je la vois, je l'entends et pourtant ridée en est chex moi si imparfaite, si isolée, que je ne sais absolument rien de ce qui peut la concerner. Tout à coup son nom me revient, c'est comme un trait de lumière ; avec le nom arrivent le temj)s, le lieu, toutes les circonstances de^ notre première rencontre ; son histoire ellemême m'apparait. J'ai retrouvé la clef d'une chambre de ma tête, où tout ce qui regarde cette personne était renfermé. Singulière et mystérieuse propriété du langage ! Comment tous les accessoires d'un objet viennent-ils se

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ranger docilement autour de son nom, tandis qu'i^ ^^^ refusent de se rattacher à l'objet même? Le signe obtieB: "^^ ^^^ ce que la chose n'obtenait pas* *>.

Instrument admirable, toujours prêt, maniable i ^iDie, docile, centre de ralliement des souvenirs, principe^ i *}P^ d'évocation, signal de reconnaissance, pourquoi \K i i l^ langage est-il donc, comme la mémoire qu'il sert s jfl s bien, un objet ordinaire de réprobation? Parce qu'i* -BL-t ju'i est, comme elle, détourné de sa lin; on en cod^tk 4i> on damne Tusage, parce qu'on n'en voit que Tabuss tLW ous Mais on n'a pas le droit de flétrir la mémoire, 11 ^ ^ langage, sans spécifier qu'il s'agit d'une mémoim î oît verbale et d'un langage sans pensée.

Ainsi se trouve réfuté le scepticisme mnémotechcdl ii^ clinique qui consiste à douter de la valeur de H ia mémoire, de son utilité et de son rôle. Mais ce rôl^ M. ^ie, cette utilité étant reconnus, pourrons-nous réfuter ^ -ter de môme l'opinion de ceux qui doutent seulemeiira: ^^ent du perfectionnement de la mémoire? Cette opinio^i:^ ion rentre dans le scepticisme à l'égard de l'éducatio^i:^ ion en général ; mais elle peut être prise et discutée ^^ à part. Nous l'avons dit déjà, s'il ne dépend pas dti^ de nous de nous souvenir, il dépend de nous de fairm: -ire que nous nous souvenions, par notre façon d'ap^i; -pprendre. En fait, la diversité des mémoires ne s'err -^^.vplique pas toute par la diversité des aptitudes natu^^Tirelies, mais tient certainement aussi aux différen . ts procédés d'enseignement.

Autant de cultures, autant de mémoires. Or peut distinguer une culture en surface et ui culture en profondeur. La première vise l'emmag^isinement du plus grand nombre de connaissance^

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