Éducation progressive, liv. VI, ch. vu
l'art de se souvenir 293
f)0ssible dans le moins de temps possible : la qualité des acquisitions y est sacrifiée à la quadtité; mais Tavantage d'une acquisition facile est compensé par la fragilité des connaissances, leur fuite rapide. Mémoire encombrée, facile, mais fugitive, tels sont les effets de la culture superficielle. La culture en profondeur tend au contraire à acquérir des connaissances solides; elle consent à être lente 30ur être durable.
Le mode de culture le moins avoué, mais le plus suivi, est celui qui CQÛte le moins de peine et donne ^ meilleur compte l'illusion du savoir à ceux, si nombreux, qui se contentent de cette illusion. Nos programmes d'instruction si touffus n'en rendent pas possible et en fait n'en comportent pas d'autre, :3ans l'immense majorité des cas. Or voici les effets :3e l'encombrement.
Si on 'force le cerveau à emmagasiner trop rapidement ane trop grande quantité des impressions quelconques, iit le D"^ Sellier, non seulement au bout de quelque temps a conservation ne se fait plus, mais bientôt aussi la fixation devient difficile et enfin la pénétration se ralentit, puis devient impossible. L'intelligence subit forcément le iontre-coup de ces tioubles; il y a une sorte d'arrêt qui peut devenir permanent et entraîner à sa suite un véritable isprit de démence, li le surmenage cérébral a été poussé -rop loin. Ces faits sont malheureusement trop fréquents aujourd'hui et il n'est pas rare de voir des jeunes gens jui, après avoir réussi dans des concours difficiles, où la mémoire n'a toujours que trop de placo, tombent dans un hiaX d'apathie intellectuelle complète et deviennent incapables, non seulement de retenir ce qu'ils ont appris, mais encore d'apprendre quoi que ce soit de nouv-eau*. ,
1. Paul Sollier, le Problème de la mémoire, ch. 11. Paris, F. Alcan.
i.A MKMoiuE r.r I oi nu
Ainsi reiieombreTTieiit des ('onnaissances a p elîot, non seulement do dépasser la perméabilité l'esprit aux impressions, sa « porosité », et par s d'ohsiruor la mémoire, de l'écraser sous son pro [)oi(is, mais encore' de troubler l'esprit lui-mê d'y apporter le <lésordre et la confusion, et par su. de le frapper d'inhibition à l'égard de toutes fonctions de la mémoire : rétention, fixation acquisition. Notre éducation ne réussit pas à n faire garder les connaissances qu'elle nous prodi^i" et par surcroît elle nous rend incapables d"^ acquérir d'autres; suivant la pittoresque expressL de Flournoy, elle nous vaccine contre l'étude nous inocule le dégoût d'apprendre quoi que soit.
Heureusement la nature nous sauve en partie l'iniluence pernicieuse de ce régime mental. Nc^ avons deux movens de défense contre l'encomb:»:^^" ment des connaissances : ou nous fermons obstiL^B.^^ ment notre esprit à ce qu'on nous enseigne, « no u^ ne voulons rien savoir », ou nous l'oublions. Vcz^^' bli est une fonction naturelle; c'est Féliminaticri^n. par un cerveau sain ou un esprit avisé (c'est tout il ^h des « accumulations de matériaux » qui « risqu^^r^n^ de ne (»as être seulement inutiles, mais encore ^^ devenir dangereuses »; c'est « une soupape d'éche«-ppement » (H. Piéron).
\jn esprit maître de lui-même n'est pas seulement celui qui possède l'heureuse faculté d^oublier ce qu'il ne lui importe pas de retenir, c'est encore ceiui (jui commande à ses souvenirs et en rètrle la durée, qui chan^-e sa façon d'ajjprendre suivant la façOD dont il veut savoir. Veut-il ne retenir des faits, des coiHKiissancc^s (|iie pour un moment? Cela lui prendra moins de tem[)S et lui coûtera moins de peine»
l'art de se SOtVEMR 295
rce qu*il se dispensera de les débrouiller, de les isser, qu'il se contentera de les enregistrer à Tétat ut. Vise-t-il au contraire une acquisition réelle, finitive et sûre ? Il y mettra le prix, c'est-à-dire 'il donnera aux faits l'attention requise, qu'il y iendra aussi souvent qu'il le faut, qu'il les démêa, s'appliquera à les comprendre.
)onnons des exemples de ces djîux opérations ^rentes de la mémoire.
Jn acteur, obligé au pied levé de suppléer un narade, apprend son rôle en quelques heures et sait assez pour le jouer le soir même. Mais le demain il l'a complètement oublié, est obligé de ^apprendre en entier. Et ainsi plusieurs jours de te. Il expliquait que cela lui prenait moins de ips et lui donnait nToins de peine que s'il avait l'apprendre d'une façon réfléchie et avec atten-
)e même, le calculateur Inaudi, dont « la singu- 'e profession consiste à retenir chaque jour plus 200 chiffres » et qui, depuis sa naissance, en a egistré ainsi « certainement plus d'un million », îrrogé un jour à l'improviste sur la question de oir combien sur ce nombre il lui en était resté, ne guère « citer que 300 chilTres, provenant de la le et de l'avant-veille ; tout le reste avait disu.... »
a mémoire, dit Alfred Binet, présente un caractère isitoire; c'est celle de l'écolier qui apprend très vite run examen et, l'examen passé, oublie tout; c'est aussi 5 de l'avocat qui s'assimile avec rapidité, pour une ire, des détails techniques et ne se souvient de rien is les plaidoiries. Le caractère éphémère de ces souirs paraît tenir à ce qu'ils portent sur de simples îations... L'écolier qui. apprend vite, oublie vite, paroe
296 i.A .Mi';.M()iiu: kt i/oibli
qu'il apprend sans comprendre et ne cherche à emma^^ -^S^' siner que le bruit des mots et non leur sens; de m^^ ^eme encore l'avocat, avec son habileté spéciale à s*assimil^^ ^^^ ^ demi, apprend des formules techniques qu'il ne compr^ ^^^^ ï'^ï^^ guère et qu'il confie simplement à sa mémoire verbal ^zDale; tout cela disparait vite.
On pourrait donner à cette forme spéciale de la même» .^zioire le nom de mémoire des sensations.
Par opposition on pourrait appeler mémoire des tcr> "^ idées celle qui repose sur Tenchainement logique des idées, « » sur le raisonnement et la classification des souvenirs ^
Remarquons que la mémoire des idées est cart'TM: ~ractérisée par son mode de fonctionnement, non ^ par son contenu et que telle mémoire, qui pourrait ê ^^ être dite d'idées^ comme se rapportant à des raisonK -^nnemenls mathématiques, je suppose, est en réaLK ..^iïié une mémoire de sensations^ les raisonnements - en
question échappant à l'esprit et les mots qui 'es
expriment frappant seuls les sens.
La mémoire scolaire est le type le plus comi de la « mémoire des sensations » ; c'est aussi c( qui nous en fournit les plus beaux échantilloi M""' Necker de Saussure en cite un cas pres< aussi prodigieux que celui d*Inaudi et elle Tacco pagne d'un lumineux commentaire, qui confirme précise les réflexions de Binet.
Quand on peut remonter à des principes généraaK-Jx, dit-elle, on tient le fil qui lie les idées ensemble et ^es faits bien classés se retrouvent aisément. Mais toujo^w-^^s y a-t-il un fil à tenir et, si on le laisse échapper, orditt^^'-rement tout s'en va. Les aperçus de science qu'on doaue à la première enfance sont très fugitifs, parce qu'ils ne s'accrochent à rien dans des têtes vides. Ce qui peut en
1. A. Binet, Psychologie des grands calculateurs et des joueurs d'échecs^ pp. 273-275. Paris, Hachette.
l'art de se souvenir 297
rester n'est guère dû qu'à des associations bizarres de sons 3u à d'autres circonstances accidentelles. Aussi, quand le hasard ne favorise pas de tels souvenirs, on voit souvent à i^et âge des prodiges de mémoire faire place à des prodiges d'oubli.
Une petite fille de sept à huit ans paraissait savoir parfaitement bien la géographie. Parmi plusieurs centaines ûe petits papiers, sur lesquels étaient écrits des noms de villes ou de provinces, avec les degrés de latitude et de Longitude pour chacun d'eux, on n'avait qu'à prendre un papier au hasard et elle disait le nom, quand on indiquait Le chiffre, ou le chiffre, quand on indiquait le nom. Ce tour de force réussissant toujours, on se lassa de le demander, 3t au bout d'un an il ne restait aucune trace de tout ce savoir*.
Des cas analogues doivent se produire souvent. J!ai eu occasion d'en constater un presque identique. Un enfant, à Tâge où la curiosité s'accroche à tout, semblait prendre un intérêt particulier aux faits géographiques ; il avait toujours une carte sous les yeux ; il s'était fait donner pour ses étrennes un globe terrestre ; il savait le nom et la situation sur la carte de villes, de fleuves, à nlBn plus finir; ses parents étonnés croyaient à une vocation particulière ; ils s'amusaient de son goût, mais, ne pouvant le suivre dans son érudition spéciale, ils cessèrent de l'encourager, de lui donner la réplique et luimême quitta ce jeu pour un autre, se passionna pour d'autres études ; aujourd'hui la géographie n'a plus pour lui aucun attrait et il a oublié tout ce qu'il «avait ou paraissait savoir si bien, étant petit.
Je crains que notre enseignement n'éveille bien des vocations pareilles, aussi momentanées, et ne communique souvent un savoir aussi fragile, aussi