L*ART DE SE SOUVENIR
C'est en étudiant la mémoire des joueurs d'échecs, et particulièrement de ceux qui jouent sans voir, que Binet fut amené à constater que cette mémoire présente les caractères d'une « mémoire d'idées » et à noter ces caractères. Il releva d'abord cette particularité que les joueurs « oubliaient plus facilement les coups isolés, ne se rattachant pas au reste », qu' « ils retenaient l'ensemble des coups faits sous l'influence d'une idée directrice, comme on retient un ensemble de raisonnements bien liés ». Cela seul suffirait à distinguer la mémoire du joueur sans voir de celle du peintre qui fait un portrait de souvenir ; contrairement à ce que pense Taine, qui assimilait ces deux mémoires et expliquait l'une par l'autre, le joueur n'est. pas un simple visuel qui se représente des pièces se mouvant sur l'échiquier, c'est un faiseur de combinaisons, qui suit des coups se déroulant suivant un plan conçu, contrecarré, rétabli, remplacé, etc.
Comme le dit très bien Binet,
le joueur arrive à retenir une partie en gravant dans sa mémoire, non seulement le spectacle changeant du mouvement des pièces, mais encore les idées, les raisonnements et les désirs qui ont accompagné ces manœuvres et les souvenirs stratégiques qu'elles éveillent... La mémoire déployée dans le jeu sans voir est avant tout une mémoire de raisonnements et de calculs...; c'est le souvenir du raisonnement qu'on a fait qui met sur la voie du coup joué... Le coup n'est que la conclusion d'un acte de pensée et c'est en retrouvant sa pensée première qu'on retrouve le coup qui l'a manifestée... Chaque partie se représente d'autant mieux qu'elle représente un ensemble d'idées mieux définies ». En résumé « la mémoire des joueurs d'échecs est une mémoire d'idées; elle repose sur des raisonnements, des liaisons d'idées, des rapports... Cette mémoire a plus de solidité, plus d'attaches et par consé-
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\jii lu^iinHvc i\v.< iflées de BiiieU c'est donr mt'inoire raisoiiin'o ou mémoire de» faits et de lei.
l'îifjporls, par opposition à la mémoire des sensali( on simphimc^moire des faits. Mais il convient d'att;huer au mot « rap[»orts »> son sens le plus large de ne pas entemire ]M\r là seulement les « rappo: lof(i(|ues ». En ellVl, (Hablir entre les faits de simpl rapports de position, les situer, équivaut pratiqi ment, pour la niémoire, à les enchaîner ou élab— entre eux des ra|)ports logiques. La « mémoi locale », sans avoir l'importance que lui attribuais les An(-iens, qui en faisaient la base de leur mnénLle<lini(î, no laissa j»as d'être une des formes de nuMuoire organisée, celle-ci étant définie toi mémoire qui établit ou saisit des rapports entre faits à retenir, (jue ces rapports soient des rappoi d'association (contiguïté dans l'espace, mémoL locale, — contiguïté dans le temps, synchronism< ou des rai)ports logiques (mémoire raisonnée).
ha mémoin^ raisonnéc? ou mémoire des idées la forme supérieure de la mémoire. Elle est, Binet, « une vraie mémoire d'association » (ce d( ni(;r mot étant pris au sens large). Elle « s'accoi pagne du langage », h*(juel est un admirable instr* ment mnémotechnique, parce qu'il est fait « po "■ exprimer les rapports entre les idées et surtout po ^ en dégager la logi(pie et nous rendre conscients ^^ cette logi([ue » 2.
1. A. Binet, Psychologie des grands calculateurs et ^^ joueurs d'échecs^ pp. 2^0-27.').
2. A. Billet, les Idf':es modernes sur les enfants, ch. VI, V.
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lais on sait les inconvénients et abus de la moire verbale ou plutôt les échecs auxquels elle )utit souvent. Il en faut conclure : 1° que la moire raisonnée n'est pas à la portée de tous. elle n'est donc pas celle à laquelle il faille recourir jours et dans tous les cas; 2° qu'elle a, à côté 'de i mérite exceptionnel, ses défauts propres, auxîls il est bon de remédier par l'emploi d'une autre moire, ayant les qualités et défauts opposés, -.a grande erreur des mncmotechniciens est de lener leur art à un procédé unique, ne soupçonit pas la diversité des esprits. Leurs querelles pellent souvent celle des Grands et des Petits Jtiens. C'est ainsi que, dans son livre déjà cité,
Georges Art condamne la mémoire topique des 3iens, parce qu'elle est un appel à la mémoire jelle, sa bête noire. Il remarque que, sous sa ntie spontanée et instinctive, cette mémoire est arre, étrange, toujours imprévue en ses manifesons, étant l'expression d'une idiosyncrasie ou ipérament individuel, et que, dans son emploi échi et voulu, elle est systématique et étroite. 3L est vrai sans doute, mais, s'il est des esprits ^ui urellement répugnent aux abstractions et qui, pour ïnir les choses, ont besoin de les voir, qu'y faire? lais au reste le pouvoir de l'abstraction a ses limites e langage, par lequel elle s'exprime, ses imper- .ions. C'est ce qu'a fort bien marqué M™*' Necker Saussure dans le parallèle qu'elle établit entre la moire abstraite ou verbale et la « mémoire aie » ou mémoire des yeux. La mémoire locale, Dnt le véritable office est de présenter à volonté lage des objets visibles, est par elle-même infînint utile », mais elle mériterait d être cultivée,
dehors de sa valeur propre, pour le rapport
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qu'elle a « avec certaines opérations de l'esprit ». L'imagination, en effet, ou représentation visuelle se prête admirablement aux synthèses ou vues d'ensemble, que le langage au contraire traduit imparfaitement ou mal.
9 Le langage n'est pas un véhicule également propre à transmettre tous les genres de conceptions. Fait pour énoncer successivement les idées, il ne saurait en présenter plusieurs à la fois ». Ce n'est pas en paroles, mais « en tableaux que s'offrent » aux esprits organisateurs (généraux, administrateurs, négociateurs habiles) t les sujets de leurs pensées ». Il convient donc de fournir aui esprits « un mode de représentation qui leur permette d'embrasser plusieurs objets ensemble et de les contempler intérieurement sans les séparer... L'instrument qui s'adresse aux yeux » remédie à « l'inconvénient attaché à l'emploi exclusif du langage:La mémoire locale ou représentative a par elle-même l'avantage d'offrir les images simultanément et pourrait accoutumer les enfants à se former des tableaux ou des plans du même genre pour les idées* ».
Les raisons psychologiques ne manquent donc pas pour justifier la prépondérance attribuée de tout temps à la mémoire locale ou visuelle.
La vue est un sens privilégié, le plus complet, sinon le plus parfait de tous. Pour bien des esprits, toute opération intellectuelle se ramène à la vision des choses : comprendre, c'est voir ; expliquer, c'est figurer. Dispensez-vous de fournir à ces esprits les explications verbales les plus claires, les démonstrations les plus rigoureuses, ils ne vous suivraient pas; mais mettez-leur sous les yeux un objet quelconque, un instrument, un minéral, une plante, ils en saisiront aussitôt le sens, l'usage, la raison d'être ou la On, les propriétés. Et dans combien de sciences,