‹ La mémoire et l'oubliChapitre 78 sur 92 · Éducation progressive^ liv. VI, ch. vu · texte numérisé non relu

Éducation progressive^ liv. VI, ch. vu

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pour combien de faits (géographiques, biologiques, etc.) ne s'agit-il pas uniquement de voir et de retenir ce qu'on a vu !

Mais ce n'est pas seulement parce que la vue nous ramène au concret, point de départ de toute science, c'est encore parce que, dans ses opérations, elle offre rimage et le modèle des opérations intellectuelles, percevant à la fois le détail des choses et Tensemble qu'elles forment, qu'elle constitue la perception, et par suite qu'elle engendre la mémoire, sous sa forme achevée et parfaite. Est-ce que la mémoire, aidée de l'imagination ou de la vision mentale, n'est pas en effet la plus rapide, la plus compréhensive, celle qui \a le plus loin dans l'analyse ou le détail des choses, et qui ne laisse pas cependant de rassembler ces détails, de les situer, d'en saisir l'ensemble? Quelle autre mémoire a une telle étendue et une telle précision?

Mais ce qu'il y a de plus remarquable encore dans la mémoire visuelle, c'est qu'étant par définition la représentation concrète des choses, elle ne laisse pas d'en pouvoir être aussi l'expression simplifiée ou abstraite. L'image simplifiée des objets, c'est le schéma. Le schéma est un souvenir visuel abrégé : l'esprit fait son choix dans les images évoquées ; il laisse de côté les détails accessoires ou négligeables; il s'en tient à une esquisse, c'est-à-dire à l'objet vu dans ses grandes lignes. La mémoire schématique, c'est la mémoire visuelle qui, au lieu de se perdre dans le détail des faits, les interprète avec largeur, et compose, à l'aide d'images choisies, le tableau du passé.

Le schéma est un intermédiaire entre la sensation ou l'image et l'idée ou concept. Il introduit « de l'ordre dans l'ensemble de nos connaissances qui

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sont iriimédialeinent. visuelles, sensibles. Il rend p^^^

vives, en les simplitianl, les images dos objets ^^^

nous voulons étudier ». Il représente une synth—^^r^^se, mais il peut être aussi traité comme un élémeir^^nt et fi^^irer à ce litre dans cette synthèse plus v qu'on appelle un concej)!. « Si le schéma est synthèse de sensations visuelles éparses, dit mery, le conce|)t est lui-même une synthès schémas et, si la partie a besoin d'ordre et* logique, à plus forte raison le tout en exige-t-il un plus haut degré. » L'idée d'ensemble seKi retrouver les idées de détail; il faut donc dégs- ^ager celte idée et y subordonner les idées accessoi-^^Bres. On la fixera ensuite, en la figurant, en la renczsmdant visible en elle-même el dans ses rapports ave c les

idées subordonnées. C'est à quoi Pon arrive pa^^r ie '< tableau synoptique », lequel « représente l'^^analyse la plus |)arfaite d'un sujet » ; il s'adresse -—à Ja fois à l'util et à l'esjjrit, « permet d'embrasser «iizd'uu coup d'œil les différentes parties d'un ensen»- hle, d'en offrir nue sorte de vue générale immédiate ^ ». Il trouve son emploi dans toutes les sciences r en histoire, sous forme de tableaux synchroniq ues^ généalogiques; en géographie, soiis forme de croquis; dans les classilications des sciences nature lies, où il s'agit <1 'embrasser un nombre considéraWe d'êtres dans un ordre clair, qui parle aux yeux.

Les avantaires de la mémoire visuelle sont si grands qu'on im a voulu faire usage dans les choses où L'Ile n'a pas naturelb'Muent son emploi : c'est là- «lessiis (|ue repose la mnémotechnie artificielle, la lopologie, le symbolisme. On saisira le passage de la ninéinoteclinic artilici(îlle à la mnémotechuie

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I. H. V. (ieniiery, la M'''nolrf% Avignon, librairie Aubanel.

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naturelle eu étudiant le schéma. Le schéma est d'abord un dessin exact, mais simplifié; poussons la simplification plus loin, il vient un moment où le dessin cesse d'être exact, devient artificiel; poussons-la plus loin encore; en môme temps que nous éliminons un nombre toujours plus grand de traits accessoires, accusons les traits essentiels, exagérons-les pour les mieux faire ressortir; le schéma en deviendra plus clair, mais plus artificiel. Il est dans la logJque du schéma de se développer ainsi dans le sens d'une simplicité et d'une généralité croissantes, et de devenir par là même de plus en plus conventionnel.

L'emploi du schéma est en partie naturel, lorsqu'il est une représentation abrogée de choses vfsibles ; il devient tout à fait artificiel, lorsqu'il est la traduction en langage visuel de phénomènes qui ne tombent pas directement sous le sens de la vue. Telle est par exemple la représentation par des prraphiques, par des courbes, des lois de la chute des corps et en général des phénomènes physiques, mécaniques, thermiques, électriques, acousti(jues, etc. Le recours aux images visuelles, de préférence k toutes autres, dans ce cas, est justifié : 1" parce que, « par leur extrême précision, la relation logique de leurs formes par gén<M'atîon ou création, leur simplicité féconde \). ces images « fournissent l'instrument le plus merveilleux qui existe pour coordonner, d'une façon intelligible et logique, les résultats chaotiques de l'expérience » (Germery); 2° parce que les phénomènes ainsi représentés, s'ils ne sont pas eux-mêmes visibles, sont liés à d'autres •phénomènes visibles et traduisiblos en ceux-ci.

Mais il reste les idées (ju'ou ne peut convertir en images visuelles que par des moyens détournés,

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f'ranchomcnt urtificicis. Cesi ainsi qu'on rendra V'idô.e d'invenlion par l'image d'un chasseur poursuivant un lièvre (Bacon), celle d'habitude, par riinage de celte fenime qui, portant sur les épaules Hon veau naissant, le portait encore devenu bœuf (Moiitaifi/Cne). On uper(;oit aisément les abus du .symbolisme; on ne saurait pourtant en condamner l'usafce. {)m songerait à proscrire les métaphores dans le langage? Or le symbole n'est qu'une métapliore de l'ordre visuel.

La mnémoteclinie artificielle prend encore une autre forme : elle s'ap})lique à faire bénéficier de la facilité et dos avantages de la mémoire visuelle la mémoire on général, ot particulièrement celle des idées, en associant les idées à retenir à des lieux familiers. C'est en cola que consiste la topologie ou mémoire locale des Anciens : il s'agit, dit Cicéron. de choisir des w lieux » faciles à retenir, bien connus, familiers ^ex. : une maison, un angle, une voûte, un porti(iue), disposés dans un ordre invariable, nettement distingués les uns des autres et en nombre suflîsant, et de poser dans ces lieux, d'y accrocher les v^ images » des choses à retenir, soit rexorde. les divisions et la péroraison d'un discours. Celte mnémotoi'hnie spéciale a été poussée très loin ; elle nous paraît aujourd'hui bien artiticielle et on a peine à s'en expliquer le succès. Mais, si nous remontons au principe sur lequel elle se fonde, à savoir & la su[uM*iorité de la mémoire visuelle sur toutes :cs antres, on raison du deirré d'onranisation qu'elle 11^ îv. porto et que môme naturollement elle implic'-f . nous 1:1 tr^nnorons snfllsamment justifiée. D\v-:re ; a rî . î^^ ; : s no u o u < c h o .] v. v v-. • n s point du o ara : : r rf ar:;.' lo. .:;:'. !!o a ;v:> :• ia '■■nirue, car il étai: '-^:f

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faciles à retenir des idées, qui naturellement nous échappent en raison de leur nature spéciale, de leur nombre ou de leur complexité. Aussi bien avonsnous aujourd'hui Téquivalent de ces procédés mnémoniques artificiels : qu'est-ce par exemple que le bonhomme d'Ampère ou le tire-bouchon de Maxwell, ou telle autre hypothèse figurative, sinon des trucs inventés pour le soulagement de la mémoire et qui consistent à rendre intelligibles à l'esprit, en les rendant sensibles aux yeux, des faits naturellement embrouillés et complexes?

Enfin il est à remarquer que le discrédit, dans lequel on prétend que sont aujourd'hui tombées les méthodes mnémotechniques, tient en grande partie au discrédit des études mêmes, pour lesquelles ces méthodes avaient été inventées. Ainsi, par exemple, si le symbolisme figuratif, par lequel Euler exprime les différentes espèces de syllogismes, n'a pas eu plus de succès, n'est pas devenu classique, cela ne s'explique-t-il pas par l'abandon relatif des études logiques, que Renouvier constatait déjà, en le déplorant?

En réalité, la mnémotechnie n'est point morte et n'est point destinée à mourir, mais elle s'applique à des objets nouveaux et se trouve par là même renouvelée en partie, sinon transformée, dans ses procédés. En tant qu'elle consiste dans l'art de retenir, ramené lui-même à l'art d'apprendre, elle est « le développement systématique et progressif de l'attention ». On s'appliquera donc à « rendre l'impression initiale la plus vive possible », c'est-à-dire à renforcer l'image des choses à retenir ; ceci « est la clef de la mnémonique naturelle comme l'idée directrice de la bonne mnémotechnie artificielle » (Germery). Quant à la préférence à accorder à telle mémoire sensorielle, la mémoire visuelle par exemple, sur toutes

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les autres, elle ne pourrait être justifiée que pour les raisons suivantes : 1" Ou bien cette nnémoire remporte sur les autres, parce qu'elle se prêle mieux au travail d'organisation et de synthèse, qui est lui-même une loi du développement de la mémoire ; t?° ou bien, cette mémoire étant naturellement la plus forte et la plus développée en nous, c'est ;i elle qu'il faudra faire appel, c'est sur elle qu'il faudra s'appuyer, et qu'on pourra compter. Ainsi l'orateur, qui est un visuel, écrira ses discours pour les retenir; tel Hérault de Séchelles qui posait cette règle : « La mémoire se rappelle mieux ce qu'elle a vu par écrit. S'en faire comme un tableau dans lequel on lise en quelque sorte au moment où l'on parle ». Mais il est clair que ce procédé est contre-indiqué. pour un orateur qui serait auditif ou moteur. La mnémotechnie doit donc cire éclectique ou plutôt individualiste.

Rn outre, il ne faut pas méconnaître Tentr'aide que s'apportent les mémoires spéciales : il s'agit donc, non de les cultiver séparément, mais de les associer, de les fortifier les unes par les autres, au profit de la mémoire en général, qu'il faut avoir toujours en vue.

Enfin il ne faut pas exagérer la portée de la mnémotechnie. Gel art a ses limites, comme il résulte de sa définition même et de Tanalvse de ses procédés. Il est. clair qu'on ne peut ajouter à la mémoire naturelle que ce que l'exercice ajoute à la fonction, mais qu'on peut tirer de là mémoire le moilleur rendement par l'organisation des données dos souvenirs. O que l'exercice et l'art ajoutent à la nature orp-ariique et mentale n'en représente pas moins déjà un ^rî'in considérable, que nous ne pouvon> îiièiLK' pas évaluer a priori et (jue nous ne connaisson^' (jii a{»rès expérience.

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