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Il, Piéron, l'Évolution de la mémoire, Conclusion

348 LA MKIIOIHE ET l'oUBLI

plutôt elle en est Texpression. La personnalité en effet, c'est ce que la vie a fait de nous, c'est le souvenir que nous en avons gardé, Tempreinte qui nous en est restée dans Tesprit, dans le caractère, dans ib& sentiments, car la mémoire s'étend à tout cela. TSotre mémoire, c'est nous-mêmes.

Dès lors l'art de former ses souvenirs, de les composer, de les accorder entre eux, celui aussi de les fixer, de les évoquer à volonté, c'est l'art de tisser sa vie, de créer sa personnalité, de sculpter son &me, comme disaient les Anciens, et c'est là, en un sens, toute la morale.

Si la mnémotechnie prend ainsi un aspect inattendu, c'est que la mémoire est replacée dans la vie psychique totale, et nous apparaît mêlée à toutes les fonctions de l'esprit, aux sens, à Tentendement, à la raison ; comme l'esprit est tout entier en chacune de ses opérations, une monographie de la mémoire se trouve être la psychologie tout entière, vue sous un angle particulier. Nous avons élargi le sens du mot mémoire pour faire tenir dans ce mot tout ce que nous révélait l'expérience ; nous avons acquis la conviction et croyons avoir fourni la preuve que le sens commun de ce mot est trop étroit et d'ailleurs mal iixé. La mémoire est pour nous une forme de l'esprit tout entier; c'est pourquoi la mnémotechnie est aussi une norme de la vie morale.

La mémoire des grands événements,

en particulier de la guerre actuelle, prise pour mesure

de la portée et des limites de la mémoire.

Le beau livre, déjà célèbre, de Barbusse, le Feu, conclut ainsi : A toutes les misères de la guerre, il faut peut être ajouter celle-ci, qui est la plus grande de nos misères, que tant de soulfrances accumulées ne se graveront pas dans la mémoire, sont vouées d'avance à Toubli, que de si grands événements se seront donc produits en vain, qu'ils ne porteront pas leurs fruits, que la leçon en sera perdue.

Cette sombre pensée, la plus tragique du livre, appelle quelques réflexions. Elle soulève la question la plus grave que Ton puisse se poser au sujet de la mémoire : celle de sa portée et de ses limites. Cette question, voici comment Tauteur la pose et la résout :

Quand on parlo. (U^ toute la guerre, songeait (Paradis^ tout haut, c'est comme si on n'disait rien. Ça étouffe les paroles. On est là à regarder ça, comme des espèces d'aveugles.

Une voix de basse roula un peu plus loin :

— Non, on n'peut pas s'fignrer.

A celto parolo un brusque éclat de rire se déchira.

— D'ab(»rd, comment, sans y avoir été, s'imaginerait-on ça?

— r faudrait être fou, dit le chasseur.

L'un de nous, qui parlait tristement comme une cloche, dit :

— T'auras beau raconter, s'pas, on t'eroira pas. Pas par

entêtement ou par amour de s'ûcher d'toi. mais pa ce qu'on n'pourra pas. Quand tu diras plus tard, si t*es encore vivant pour placer ton mot : « On a été faire des travaux d'nuit, on a été sonnés, pis on a manqué s'enliser », on répondra : « Ah 1 » ; p't'et qu*on dira : « Vous n'avez pas dû rigoler lourd tians l'affaire. » C'est tout. Personne ne saura. 1' n'y aura qu'toi.

— Non, pas même nous, pas mt^menous, s'écria quelqu'un...

— J' dis comme toi, moi : nous oublierons, nous... Nous oublions déjà, mon pauv' vieux !

— Nous en avons trop vu !

— Et chaque chose qu'on a vue était trop. On n'est pas fabri(}ué pour contenir ça. Ça fout le camp d'tous les côtés: on est trop petit.

— L'n peu, qu'on oublie ! Non seulement la durée de la grande misère qui est, comme tu dis, incalculable, depuis l 'temps ([u'elle dure : les marches qui labourent et r'iabourent lt>s terres, talent les pieds, usent les os, sous le poids de la charge qui a Tair de grandir dans le ciel, Téreintement jusqu'à ne plus savoir son nom, les piétinements et les immobilités qui vous broient, les travaux qui dépassent les forces, les veilles, sans bornes, à guetter Tennemi qui est partout dans la nuit, et à lutter contre le sommeil, — et l'oreiller de fumier et de poux. Mais mAme les sales coups où s'y mettent les marmites et les mitrailleuses, les mines, les gaz asphyxiants. les conlre-attaqucs. On est plein de l'émotion de la réalité, au moment, et on a raison. Mais tout ça s'use dans vous et s'en va, on no sait comment, on ne sait où, et i'n'reste plus qu'Ies noms, qu'les mots de la chose, comme dans un communiqué.

— C'est vrai, c'qu'i' dit, fit un homme sans remuer la têtf* dans s(i cangue. Quand j'sui' été en permission, j'ai vu que j'avais oublié déjà bien des choses de ma vie d'avant. El pourtant, malgré ra, j'ai oublié aussi ma soutTrance de la guerre. On est des machines à oublier. Les hommes, c'est des choses qui pensent, un peu, et qui, surtout, oublient. Voilà ce qu'on est.

— Ni les autres, ni nous, alors ! Tant de malheur est perdu !

(^ette p*»rspective vint s'ajouter à la déchéance de ces créatures conune la nouvelle d'un désastre plus grand, les abaisser encore sur leur tircve de déluge.

— Ah î si un .se rappelait! s'écria l'un.

— Si on s'F'appr»lait, la guerre serait moins inutile qu'elle ne I est.

Mais tout d'un coup, un des survÎTants couché se dressa à genoux, secoua ses bras boueux et d'où tombait la boue, et, noir comme une grande chauve-souris engluée, il cria sourdement :

— Il ne faut plus qu'il y ait de guerre après celle-là !

Toutes les impuissances de la mémoire sont ici rassemblées et rattachées à leurs causes. Ces causes sont de deux sortes :

1° Objectives, ou tirées des événements. Ceux-ci sont trop vastes, trop étendus : on ne peut les saisir, les embrasser. « Quand on parle de toute la guerre, c'est comme si on n'disait rien. On est là, à regarder ça, comme des espèces d'aveugles. » Les faits accablent Tesprit de leur nombre : « Nous en avons trop vu 1 » et de leur complexité : « Chaque chose qu'on a vue était trop! » Tout à la fois échappe, et l'ensemble et les détails.

2'' Subjectives. C'est le caractère de la mémoire d'être personnelle et incommunicable. « T'auras beau raconter, on 'croira pas. » 11 n'y a pas de mémoire par ouï-dire. Ceuxlà seuls qui ont vu les faits peuvent s'en souvenir. Encore ne le peuvent-ils qu'à certaines conditions. Il ne faut pas que les faits dépassent leur conception, épuisent leur faculté de sentir. Or, c'est le cas de la guerre : la réalité est trop forte ; elle n'est pas à la mesure du commun des esprits, de leur faculté d'appréhension ; c'est au plus si, sur le moment même, les faits font leur impression ; cette impression en tout cas ne saurait se fixer : « On n'est pas fait pour contenir ça ! On est trop petit I » L'imagination se dérobe, ou plutôt se révèle impuissante. Ajoutons que les faits de guerre sont trop extraordinaires, anormaux, en dehors de tout ce qu'on est habitué à sentir et à comprendre ; ils ne peuvent entrer dans l'esprit, s'accorder avec la vie antérieure, y faire suite; ils ne peuvent même s'accorder entre eux, ils restent chaotiques et sans lien. Nous avons dit que la mémoire est une intégration, une systématisation qui se poursuit sans cesse. Or les faits de guerre sont rebelles à la systématisation, en raison de leur caractère d'étrangeté, d'exception. Chez le poilu, tous le$5

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souvenirs entrent en lutte; ses souvenirs de guerre et ses souvenirs de civil se recouvrent, se chassent les uns les autres. « Quand j'sui' été en permission, j'ai vu que j'avais oublié bien des choses de ma vie d'avant. » Il y a donc désintégration, dédoublement de la mémoire.

Mais, si les événements de la guerre défient l'imagination du poilu, ils déroutent encore plus ses sentiments. Ou plutôt sa sensibilité ne peut y faire face, elle s'effare devant eux. Prise au dépourvu, déconcertée, surmenée, elle peut tout au plus, dans les conditions les plus favorables, — j'entends chez Ifes plus braves, — réagir instantanément, mais elle ne peut se recueillir et se survivre, elle n'est point capable de mémoire. Elle s'évanouit tout entière, lo danger passé; elle ne se retrouve plus, elle s'étonne d'avoir été. « On est plein de l'émotion de la réalité au moment, et on a raison. Mais tout ça s'use devant vous et s'en va, on no sait comment, on ne sait où, et i' n'reste plus qu'les noms, qu'Iesmots de la chose, comme dans un communiqué. » C'est là la plus grande infirmité de la mémoire et la plus douloureusement sentie : les sentiments s'efTacent sans laisser de traces; il ne reste qu'un nom pour les désigner, un nom, c'est-à-dire moins que rien ! Du point de vue alîectif, les hommes sont « des machines à oublier » ; ils n'apparaissent plus comme doués de mémoire, mais comme possédant une vraie et positive faculté d'oubli, laquelle est sans limites. L'oubli, c'est une activité dévorante, qui n'épargne point les émotions les plus fortes, les plus profondes et les plus sacrées. « Les hommes, c'est des choses qui pensent un peu et qui, surtout, oublient. » C'est pourquoi rien ne subsistera de la guorre dans la mémoire des hommes. « Tant de malheur est perdu ! »

Faut-il donc conclure sur cette affreuse pensée ? Est-elle la vérité psychologique, lâchée toute crue ? Et le mot final de Henri Harbusse : « 11 ne faut plus qu'il y ait de guerre après eello-là » n'est-il lui-même autre chose qu'un vœu liieii Imiiiain. mais irréalisable, qu'un pieux regret ou une prit'it^ vaine, adressée aux dieux ?

Kn tout eas, nous sa^oni, par l'expérience du passé.

combien la mémoire des peuples est courte, justement parce qu'elle est faite de sentiments plus que d'idées ; nous savons aussi de combien de conditions dépend la mémoire et comment on l'entretient, on la cultive, on la fait naître et durer. Les problèmes, en apparence tout théoriques, que nous venons de traiter dans ce livre, prennent en quelque sorte un aspect, un sens nouveaux, si l'on songe que de leur solution dépend la réponse à cette angoissante question : Saurons-nous tirer les enseignements de cette guerre ? Et pour cela saurons-nous nous en souvenir assez, assez fortement et assez» longtemps ? La connaissance des lois de la mémoire et de la mnémotechnie entre, sinon comme élément, du moins comme condition, dans l'éducation nationale d'après guerre, laquelle devra avoir et aura, j'espère, pour objet l'entretien dans les esprits, et plus encore dans les cœurs, des souvenirs de la guerre. Pour « qu'il n'y ait plus de guerre après celle-là », il faut en effet, — je ne dis pas il suffit, — qu'on se souvienne longtemps et toujours de celle-là.

Plus généralement, tout le progrès de la civilisation n'est-il pas la mise à profit des leçons du passé et n'est-il pas ainsi Ip triomphe de la mémoire, entendue au sens large et élevé où il convient de l'entendre? Ne s'agit-il pas ici du sort et de la valeur de l'histoire, considérée ellemême comme « la mémoire du genre humain » ?

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