IV. La MC'inoire (ridentifîeatioii
C'est dans l'Identification ou la reconnaissance de la modification psychique, que consiste la mémoire intelligente, la mémoire considérée comme faculté de l'esprit. Reconnaître une émotion, une image, une idée, c'est savoir que cette émotion, cette image, cette idée s'est déjà antérieurement produite dans la conscience; s'est répétée plus ou moins souvent; a surgi à telle époque déterminée; avant après ou en même temps que telles autres modifications conscientes.
Toute modification étant physiologiqucment un mouvement spécial a, quand elle se reproduit, un caractère d'aisance, de facilité que n'ont pas les modifications qui se produisent pour la première fois. La sensation de moindre effort nous fait distinguer les modifications renouvelées d'avec les autres.
Une comparaison banale mais exacte.
Je fais renouveler tous les boutons d'un vêtement longtemps porté, en recommandant de laisser intact un seul des boutons anciens, mais sans dire lc(|uel. Si, les yeux clos,, je passe mon vêtement remis en état, en le boutonnant je distinguerai immédiatement quel est le bouton ancien, quels sont les boutons nouveaux. En comparant les efforts (jue je fais pour fermer mon habit, je m'aperçois que je dois exercer sur les cin(| premiers boutons une traction relativement forte, (pie le sixième au contraire se manie avec une aisance remarquable; j'en conclus que c'est le dernier qui est l'ancien.
Parmi les images innombrables qui uecupent à huit moment le champ do la conscience, il en est qui apparaissent plus aisément que toutes les autres. Nous appelons ces modifications là dont l'apparition nous cause une sensation de moindre effort, des images familières, des souvenirs.
Pour qu'il nous soit possible de reconnaître une modification psychique renouvelée, il faut nécessairement qu'il existe, au même moment, dans la conscience, d'autres modifications se produisant pour la première fois. Rappelons ce que nous disions, au paragraphe I, du nombre prodigieux de sensations, surtout visuelles et musculaires, qui aboutissent à l'écorce en images sans cesse variées. Tout change constamment en nous, autour de nous. Il se produit continuellement en nous des masses d'impressions premières, d'images nouvelles. On voit combien notre théorie s'écarte des doctrines anciennes, lesquelles proclament que l'esprit reconnaît une sensation, une image qui l'a modifié autrefois, parce qu'il compare cette modification qui se reproduit, à la même modification perçue antérieurement. Cette explication revient à celle-ci: il existe dans la conscience une image ancienne à côté de laquelle vient se placer l'image renouvelée. — Non. Nous reconnaissons une modification consciente, non parce que l'âme est une et identique, mais parce que le corps est demeuré le même et a gardé l'empreinte, la trace, laissée par la modification consciente.^)
Pour que nous reconnaissions un groupe ou une série d'images, il n'est pas absolument nécessaire que chacune des composantes de cet ensemble apparaisse avec une facilité
1) L'argument fiui consiste ù dire que le corps est changé intégralement après sept ans et même api'cs quelques mois, ne peut nullement atteindre notre théorie. L'organisme se modifie par l'apport de nourriture. Mais cette restauration organique se fait molécule par molécule, ou mieux atome par atome. Elle ne peut donc nullement modifier la structure des cellules, pas plus qu'on ne modifierait la forme et la disposition d'une maison, si on la renouvelait du haut en bas, en remplaçant chaque jour une brique par une autre absolument semblable.
très différente de celle avec laquelle naissent les images nouvelles. Il suffit que quelques-uns de ces éléments aient ce caractère. En eff"et nous reconnaîtrons les autres composantes en sentant avec quelle aisance elles suivent la premir^re (cf. § I de la reproduction). Mais comment pourronsnous distinguer, parmi deux modifications renouvelées, celle qui est résultée une première fois d'une sensation unique fort intense, d'une autre qui a paru plusieurs fois à la suite d'une sensation faible répétée. Les deux images pourront se présenter avec une égale absence d'effort!
C'est vrai, mais la première se présentera avec un cadre d'images associées qui ont pu exister simultanément. La seconde qui a fait partie d'autant de groupes différents qu'elle a eu de répétitions, rappellera par voie réflexe d'autres images empruntées à chacun de ces groupes et dont un grand nombre seront inconciliables. Le souvenir d'un monument vu par un clair soleil, puis par un jour de pluie etc. L'image visuelle de l'édifice rappelle par voie réflexe, l'image visuelle ciel bleu, ciel gris. L'aisance avec laquelle on passe du monument à ciel bleu est aussi grande que celle avec laquelle on passe de monument à ciel gris. Or, ces deux images bleu et gris sont inconciliables.
On voit combien le raisonnement intervient dans la reconnaissance, il n'en existe pas moins dans les modifications renouvelées des caractères qui les font distincts. Sans doute, souvent ces caractères sont peu marqués; que de fois nous nous trompons en accordant aux produits do notre imagination la valeur de souvenirs. De même que nos perceptions sensibles sont entachées d'erreurs fréquentes, nos souvenirs sont faibles et imparfaits.
C'est surtout quand il s'agit de localiser dans le temps la première apparition d'une modification renouvelée, que le raisonnement joue un rôle prépondérant. Néanmoins, il existe dans la modification mémo qui réap])araît, un caiactèi-c qui, a première vue, nous fait dire qu'elle s'est produite récemment ou à une époque reculée.
Disons tout cVabord qu'il y a deux manières de localiser dans le passé. L'une, précise mais artificielle, consiste à fixer l'apparition d'un phénomène relativement à la marche des astres traduite par nos calendriers et nos horloges.
Ce qui nous permet de localiser exactement dans le temps, un phénomène psychique, c'est une série de raisonnements et l'association entre le phénomène en question et l'image auditive, visuelle ou verbale d'une date.
Mais les enfants, et tous les êtres qui ignorent le temps astronomique, et nous mêmes, avant d'avoir raisonné et calculé la date d'un événement; avons une notion quelconque du temps écoulé depuis. Nous sentons que cette modification psychique est très ancienne, ancienne ou relativement récente.
Quelle manière d'être, de l'image rappelée, nous fait juger ainsi?
Son caractère plus ou moins lacunaire.
Une image qui se reproduit (La plus simple en apparence est toujours en réalité très complexe, cf + haut); une série, un groupe qui reparaît n'est jamais intégralement ce qu'il a été la première fois; et, à mesure qu'il recule dans le passé, des composantes s'effacent, des anneaux se détachent. — Pourquoi? — Pour faire partie d'autres groupes d'autres séries avec lesquels ces composantes contractent une union aussi intime, plus intime qu'avec la série, le groupe primitifs. Des cellules qui ont vibré dans l'ensemble primitif et ont formé des voies de moindre résistance les unissant aux autres cellules du groupe, sont entrées, depuis, en relation avec de nouvelles cellules auxquelles les relient des voies encore moins résistantes. Elles évoqueront maintenant par voie réflexe des images qui n'ont aucune liaison avec le groupe premier.
En résumé, dans un ensemble d'images groupées ou sériées, mieux nous comprenons qu'il y a des lacunes, des détails effacés, plus nous le jugeons ancien.
Notre appréciation sera souvent fausse. Certaines associations seront mieux préservées que d'autres, certains ensembles anciens nous apparaîtront presque intacts.
„Je m'en souviens comme si c'était d'hier" est une expression vulgaire pour traduire ce caractère exceptionnel d'intégrité, de profusion de détails, que gardent certains souvenirs anciens. Le raisonnement et le calcul sont indispensables, dans tous les cas, pour aboutir à une localisation exacte et précise. Il est toutefois certain, qu'en ignorant le temps astronomique, on peut avoir une notion de la durée; de même que, sans soupçonner l'existence du système métrique, on possède la notion de l'espace.
Nous nous proposons d'exposer ailleurs une théorie sur la racine physiologique de la notion de temps.
y. Physiologie de la 31émoire.
Nous essayons dans ce court paragraphe, d'esquisser à grands traits, l'action qu'exercent, sur l'évolution de la faculté rétentive, les diverses conditions physiologiques par lesquelles passe la substance cérébrale.
A l'état normal, chez tous les individus, la mémoire subit une évolution uniforme. Au début de la vie, se gravent, dans les cellules corticales, un nombre prodigieux d'images qui laissent dans les éléments nerveux, comme suite de la déformation momentanée qui constitue la modijfication psychique, une trace- disposition d'autant plus profonde, que les cellules jeunes sont plus plastiques. A cette période de l'existence, l'attention passive atteint son maximum d'intensité. Des séries, des groupes extraordinairement importants d'images, se fixent, sans que l'esprit doive comprendre la nature du lien qui les unit.
Plus tard, la substance nerveuse devient i)lus consistante. Les impressions, pour se fixer ont besoin d'appuyer davantage; l'attention active apparaît et se développe. La réminiscence entre en jeu. Il devient malaisé de retenir des ensembles d'images, lorsqu'on ne comprend pas le lien logique qui les unit. Chez le vieillard, les éléments nerveux atteignent leur maximum de sécheresse, de dureté, d'élasticité. Les images nouvelles résultant de sensations affaiblies d'ailleurs, par suite de l'usure des appareils sensitifs périphériques, ne peuvent plus, dans ces cellules d'élasticité plus parfaite, laisser de trace bien profonde.
La mémoire de fixation va en s'affaiblissant graduellement depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse. Le renforcement passager que détermine l'attention passive et active ne peut lutter victorieusement contre l'affaiblissement constant de la plasticité des éléments nerveux. La substance des cellules et des fibres devenant progressivement d'une élasticité plus parfaite, sont de moins en moins aptes à fixer la trace disposition des images qui les modifient.
Le durcissement de la substance nerveuse a pour résultat de rendre d'autant plus indélébile la modification faible persistante, la trace des images anciennes; elle rend plus sensible le moindre effort que nécessite la reproduction de ces modifications apparues au début de la vie psychique. Voilà pourquoi, chez le vieillard, si la fixation des images nouvelles est fort laborieuse, la reproduction des images anciennes est très aisée. Yoilà encore comment il se fait que, quand les cellules cérébrales subissent une dégénérescence amortissant les traces -dispositions, ce sont les éléments modifiés récemment qui subissent les premières atteintes, tandis que les souvenirs anciens résistent le plus longtemps aux efforts de la maladie.
Chez tous les êtres intelligents la mémoire passe par des phases uniformes. Chez les différents individus la faculté retenti ve varie beaucoup en quantité et en qualité.
La force de la mémoire dépend de conditions multiples. Le degré de plasticité du cerveau, la finesse dos appareils sensitifs périphériques, la vitalité des éléments nerveux, la qualité et la quantité du sang dont ces éléments sont baignés, la puissance de l'attention, le degré d'exercice etc.
Les conditions qui renforcent la mémoire peuvent n'être pas réalisées pour le cerveau dans son ensemble, mais seulement pour certaines parties de Técorce cérébrale: le centre psycho- optique ou psycho- acoustique par exemple. La mémoire sera alors du type visuel, du type auditif.
La mémoire est- elle héréditaire? C'est là une grosse question qui, dans l'état actuel de nos connaissances, ne saurait se résoudre. Malgré les objections qui se sont élevées, récemment encore, contre l'hérédité des caractères acquis, il est difficile de ne pas admettre avec Hering que le germe, si infime soit- il, contient en raccourci tout l'organisme.
„Un organisme est comme une courbe indéfinie dont „les propriétés se retrouvent dans les plus petits fragments. „C'est au point que si nous pénétrons la forme d'une portion ,,infiniment petite de cette courbe, nous pourrons en recon- „struire l'ensemble." ')
Avec W Ribot et le docteur Sollier, nous classons les maladies et les troubles de la mémoire en deux groupes principaux: les amnésies, les hypermnésies; c'est-à-dire, d'une part la diminution pouvant aller jusqu'à la perte com-
1) Delbœuf. Lo sommeil et les rêves, j). 109 et 170.
plète de la faculté retenti ve, et d'autre part l'exaltation de cette même faculté.
Les amnésies sont générales ou partielles, temporaires ou définitives; elles effacent les souvenirs se rapportant à une période déterminée de la vie, ou à tout le passé.
Il faut, au point de vue de la mémoire de fixation, distinguer les amnésies en deux espèces. A la première appartiennent celles qui résultent de ce que, pendant un temps plus ou moins considérable, des troubles de la circulation, l'action des poisons psychiques, des crises nerveuses, ont rendu impossible la fixation profonde de la trace des images apparues. Pour que la déformation première, qui est l'image nouvelle, laisse une trace capable de faciliter sensiblement l'apparition de la déformation seconde, laquelle constitue le souvenir, il faut que la déformation première ait persisté pendant un certain temps, qu'elle ait eu une certaine intensité.
Si à un fil métallique on suspend un poids considérable, mais qu'on ne laisse agir que durant l'espace d'une seconde ; ou encore , si on laisse pendant longtemps un poids de quelques grammes, la déformation première, l'allongement a sera à peu près équivalant à zéro; la déformation faible
persistante, la trace — sera imperceptible.
L'impossibilité de rappeler les modifications psychiques qui se sont produites pour la première fois durant certaines périodes de trouble ou de maladie, résulte tout naturellement, de ce que la trace persistante est insignifiante.
Dans un grand nombre de cas, l'amnésie se traduit par l'impossibilité, où se trouve le malade, de rappeler par voie réflexe, des images, groupes ou séries, qui se sont autrefois parfaitement fixées. Cette impossibilité de reproduire résulte -t- elle de l'effacement de la trace- disposition soit dans les cellules, soit dans les fibres d'association qui relient, par des voies de moindre résistance les cellules qui ont vibré simultanément ou successivement?
Il n'y a qu'un seul cas où la trace -disposition s'efface: c'est le cas où la cellule, ou bien la fibre, se décompose (cf. mém. de fixation). Seulement il peut arriver et il arrive fréquemment que les conditions spéciales, dans lesquelles sont placés les éléments nerveux, masquent l'action adjuvante de la trace- disposition.
Si par exemple quand je suspends une seconde fois
le poids F au fil, métallique / devenu l -\ , je refroidis
ce fil; malgré la trace — le poids ne pourra, si le froid est considérable, ramener le fil à mesurer de nouveau / + «• La trace c'est-à-dire l'allongement — combattue par le raccourcissement y > 1 dû au refroidissement, fera que le
fil n'aura plus qu'une longueur de / + /y H <. l. P ne
suffira plus à produire / + a, la déformation première, l'image. Par une application des mêmes principes nous pouvons, nous devons admettre que les cellules corticales, à la suite de chocs, de troubles, de maladies, deviennent moins aptes à reproduire une image ancienne; que des fibres offrant des voies de moindre résistance, se trouvent, par suite de maladie, plus que des voies nouvelles mais saines difficiles à franchir pour le courant nerveux.
Ce trouble, cette espèce de paralysie des éléments nerveux, peut s'étendre à des groupes plus ou moins considérables de cellules, à tous les éléments qui jusqu'au moment où apparaît la maladie, ont été modifiés par des images cérébrales. Dans ce dernier cas, si la maladie envahit lo cerveau par étapes, elle masquera tout d'abord l'action des traces les moins profondes, c'est-à-dire les plus récentes; plus tard, les progrès du mal rendront imperceptible la trace des images anciennes (cf physiologie de la mémoire). Ceci explique la loi de régression.
Quand un malade a perdu complôtement lo souvenir des événements qui se sont passés avant l'apparition de son mal, il lui est possible de refaire à nouveau son éducation. i)
Des cellules nouvelles, intactes jusque là, reçoivent des images; des séries, des groupes nouveaux se constituent. C'est un des faits les mieux établis, par les expériences relatives aux localisations cérébrales, que ces suppléances. Les facultés, abolies à la suite de la destruction de certains centres, reparaissent après quelque temps; parce que les éléments, qui jusque là étaient demeurés inactifs, s'adaptent à la fontion des éléments détruits, forment des centres adventices.
Il n'existe entre ces centres nouveaux, créés par l'éducation renouvelée, et les centres anciens paralysés par la maladie, aucune voie de moindre résistance; car, jamais, l'attention ne peut avoir passé de l'un de ces groupes à l'autre!
L'absence de voies de moindre résistance reliant les groupes d'images, explique, pour nous, tous les phénomènes de la multiple personnalité.
Les hypermnésies se caractérisent par l'extraordinaire aisance avec laquelle se reproduisent des images qui ont laissé une trace d'intensité moyenne, ou même une trace si légère que, à l'état normal, elle demeure imperceptible.
Si au moment où je suspends la deuxième fois un poids moindre que F au fil qui, après la première action
de P, garde l'allongement , je chauffe ce fil; le poids
moindre que P produira un allongement plus considérable que l + «.
A la trace- disposition s'ajoute l'allongement y produit par l'action dilatante de la chaleur.
1) Ribot. Maladies de la Mémoire.
Un virtuose, chanteur ou instrumentiste, aura acquis, après quelques années de travail, une prodigieuse indépendance dans les mouvements des doigts, dans les mouvements des diverses parties du gosier. La trace -disposition permettant de produire une foule de combinaisons de mouvements, sera profondément fixée dans les muscles,- dans les caTtilages, dans toutes les parties constitutives des organes. Survienne au clianteur un simple rhume, à Tinstrumentiste une arthrite; les traces -dispositions si laborieusement acquises, seront- elles effacées? — Nullement. — Sitôt le rhume fini, l'arthrite guérie, les mouvements deviendront aussi aisés qu'ils Tétaient auparavant. Ce rhume peut durer, devenir chronique, l'arthrite persister; toujours la trace demeure — masquée.
Tous les virtuoses savent que, certains jours, ils obtiennent des effets exceptionnels — leur talent paraît ces jours là plus brillant que de coutume — cela provient de ce que les conditions physiques ou psychiques dans lesquelles il se trouvent momentanément, aident les organes dans le même sens que les traces- dispositions.
En résumé, tous les cas d'amnésie et d'hypermnésie résultent de ce que la circulation sanguine, la température, toutes les conditions physiologiques, aussi les conditions psychiques mettent, passagèrement ou pour toujours, les éléments nerveux dans une disposition déterminée qui est concordante ou discordante avec le sens des traces demeurées dans les éléments.
La trace -disposition peut être masquée souvent, pour longtemps, pour toujouis; elle ne peut disparaître, avant la décomposition de la cellule, — jamais.