CHAPITRE II
LES TYPES DE MÉMOIRE
La célèbre classification de Charcot, en lA'pes visuel, aiidilif et moteur, même appliquée non plus au langage en particulier, mais à la mémoire en général, est d’une ])art Iroji vague et d'antre ]iart incomplète. H y a autant de tyjics de mémoires qu'il y a d'individus qui retieimeni .
Examinons rapidement la division classique. Personne n’a jamais soutenu (|ue les indi\idus se partageaient en catégories nellemeni distinctes de^isuels. d’amlitil's, de moteurs : mais seulement cpie dans rensemhie des souvenirs conserx és dans le cer\ eau d un liommc, ccu\ de fime de ces catégories sont liabituel lemenl plus \il's. plus pidfondément marqués, plus faciles à rappeler.
Les \isucls oui ils d('s images plus nettes dans li' cenlre opll(pie |H'opicmcnl dit!' Il existe au moins di'iix ('s|ièc('s d(' types dits xisiu'ls. li's premier^ sont ceux ipii retiennent surtout la couleiu- des obji't-. les si'conds lixi'ut mieux les contours, la rornu' des obji'ts. C('s dei'UK'i's sont di' laux xisueL; ce n’est pas l'u'il avec les centres corticaux associés (]ui jnue ici le
I,ES TYPES DE MÉMOIIIE
rôle [H'incipal, mais les muscles des yeux dont les contractions et les relâchements jicrmeltenl de fiiire passer successivement sur la fovea les contours et les Ibrmes. Cependant beaucoup d’auteurs a])pellent mémoire visuelle celle cpii retient les l’ormes, voire même les dimensions des objets. Stiuc.ker et d’antres ont parfaitement observé que chaque fois que nous entendons un son les parties mobiles de la bouche et notamment le bout de la langue ébanebent les mouvements pour le re|)rodnire; on dit communément « ce mot que je cherche, je l'ai sur la laïujue )). Sauf pour une catégorie de visuels, ceux qui lixent avant tout la qualité et l’intensité des couleurs et qui sont inqn-essionnés surtout par la lumière, il n’y a ]>as de types à prédominance \isnelle; qiiant aux auditifs [)urs je tiens |)f»ur avéré qu’il n’en existe pas. Il semble bien démontré aujourd’hui (pie toute image sensitive est en même tenqis motrice et |■(‘cipro(plement ; il semble fpie si l'on vent se [ilaccr au |)oint de vue pbysiologirpie (et la psychologie expérimenlale n’est (pi’nn cba[)itre détaché de la physiologie), il faut grouper les types de mémoire en ciii(| classes: les visuels, les auditifs, les olfactifs, les gustatifs et les tactiles ; l’avant dernière de ces cat('gories pourrait peut-être se fondre, en partie, dans le groupe jirécédent (beaucoup de gens confondent le goût avec l’oi^lorat) et en partie dans le dernier groupe ; d’après certains anatomistes les voies longues des nerfs gustatifs aboutiraient au lobe [lariétal dans la zone de la sensibilité générale. Enfin à ces cirt([ cat(’‘gories il faut en ajouter nue sixième fort inqiortante, colle des individus ipii retiennent surtout les mouvements, ipii, [>ar suite,
sont adroits et que faute d'un autre mot j appellerai kinesthésiques ; les sculpteurs, les virtuoses sont des kinesthésiques. Bien entendu il est impossible de répartir tous les hommes en six catégories distinctes, car d’abord, chez un grand nombre de sujets, deux ou trois de ces mémoires jjrédominent à la fois ; ainsi un type visuel et kinesthésique pour les muscles de l’œil seulement pourra devenir un amateur éclairé, un critique compétent; mais l’affinement des muscles et des centres qui les commandent ne s’étendant pas à la main, il ne sera jamais qu'un sculpteur médiocre, un peintre amateur ; il lui manquera, comme au ^ieux (Irigneuxdcs « Cabotins », Vcxcciiiion. Même observation pour un auditif, capable de saisir toutes les nuances de la musique qu’il entend, d'en goûter tons les raftinements, de la chanter inUxicurcmcnl : ni ses doigts ni ses muscles phonateurs ne sont capables de la reproduire. .\u contraire, le type visuel qui est en même temps kinesthésique pourra devenir un artiste viituose.
En fait les six types que distingue le |)hysiologiste sont des tyjies idéaux ; dans la réalité on trouve des types coiu])lexes chez lesquels quelques uns de t'cs éléments primordiaux jouent un rôle pins ou moins prépondérant .
l n antre élément important jient s'ajouter aux pré cédents; la mémoiie dos émotions: cette mémoire a t elle son siège dans l’écorce et où cela !* La (piestion ne semble pas même posée. Ce|)eiulant il y a d(>s émotions conscientes donc liées à di's modilieations corticales et ces dernières doivent laisser une trace là où elles se produisent.
LES TYPES HE MEMOIRE
Le type émotif, se combinant avec les autres, donnera lien à de nouvelles variétés de mémoires.
Jusqu'ici j'ai parlé des éléments anatomo-physiologiques qui entrent dans la composition des types ; mais un souvenir se live proibndément, non |)as seulement parce qu’il tombe dans un terrain bien préparé, mais parce qu’il se réjièle plus IVéquennncnl on encore |)arce que l’attention renfonce profondément.
coté des t\[)es congénitaux, héréditaires, anatomiques, il faut distinguer les tyj>es formés par l’édn cation, en [irenant ce mot dans son sens le pins large [)ossible, c’est-à-dire tontes les conditions de milieu et de temps qui inllnent sur riiomme.
L’éducation est à peu [)iès chez tons les peuples essentiellement antre pour les filles fpie pour les garçons ; on devrait pouvoir distinguer la mémoire nias^ enline de la féminine. Des essais ont été tentés, nous en re[iarlerons ; si les résultats sont encore [len nets, cela lient probablement à la mélbodc suivie et an |)clil nombre des travaux entrepris. Des dilférences, dans la forme de la mémoire, doivent exisü'r (mire les races, l'in \méri(|iie, un travail (|iie j’anidyscrai dans le cba[)itre suivant él ndie conq)araliv emenl la mémoire des blancs cl celle des n(‘gres ; an point de vue de rintensité senlemenl, il semble (|u’il doive y avoir entre le genre de mémoiic des diverses races des différences analogues à celles f[iii caractérisent lemgenre d’imagination.
l'it ce dévelo[)pemont dillérent n’est il pas la (-anse primordiale cpii fait dilféier la mémoire masculine de la féminine.
Les types de mémoires des races et des [)enples
doivent varier aussi d’après les nationalités: dans chaque peuple l’éducation générale a une orientation jiarliculière dont la cause profonde se trouve dans riiistoire de ce peuple ; je n’insiste pas, je me contente d’indiquer; enfin, dans les diverses classes d'une société, les types de mémoires varient d’après la culture, l’éducation spéciale. On le voit, les multiples causes générales qui naturellement déforment l’imagination et la mémoire, en orientant leur activité dans un sens particulier ont pour résultat la formation de classes de types; enfin chaque individu dont l’activité s’exerce dans un domaine plus ou moins spécial, modifie sa mémoire dans le sens qui lui est utile; la mémoire d’un constructeur mécanicien n'est ])as la même que celle d’un avocat ou d'un algéhriste.
.Maintenant, imaginons ce que devient la mémoire chez un individu donné, en tenant compte de tous ces facteurs: il est né avec certaines parties du cerveau et des organes des sens inégalement allinés: cette disposition congénitale aura une influence profonde, pri mordiale, sur son genre d'imagination et tle mémoire; mais il vit dans un certain milieu, parmi un jieuple. une classe d’individus dont l'acliNilé s’exerce suixant cciiaines idées générales, certaines lois dont il subira l’inlluence; un auditif né ou l.ajumie ne se trouve pas dans les mêmes conditions éducatrices générales (pi'im autie auditil habitant Paris: un gustalifdu (iroi-nland u(' peut être comparé, pour hi'alucation générale (pie l'ecexront ses centres prédominants, à un habitant du Midi; pas plus (pi'un gustatif iiauvre à un gustatif riche. Enfin, aux causes naturelles im|ios('esà riiomme, ajoutez colles ipti sont [dus ou moins dé[iendantes de
LES TYPES PE MEMOIRE
son libre choix: la carrière qu’il embrasse, les multiples butscpi'il se [iropose ; celui qui étudie la musique, développe sa mémoire auditive et kinesthésique. La complication des types de mémoires est beaucoup jilus grande que la complexité des centres.
Les observations et les recherches expérimentales faites sur les diverses espèces de mémoires sont rares, surtout si l'on songe à rimmensilé du champ à explo rer. l u des jiremiers travaux à faire serait l’étude de la mémoire des pivifessions. On a déjà observé souvent que les carrières libérales sont celles pour lesquelles il .semble falloir le moins d’ajititudcs constatées. Si on soumet les futurs soldats et mai ins à des mesurations et à un examen corporel rigoureux, nul ne songe avant d’envoyer son lils au collège à s’assurer si l’enfant est réellement capable d’y réussir; pour mesurer les aptitudes des jeunes gens on n’a trouvé que ce procédé barbare: les concours! 11 est ceitain ipie l’on finira par faire mieux. H faut commencer par créer la |)sycbopbysiologie des diverses professions au point de vue de l’intelligence, de rimagination et de la mémoire; on arrivera ainsi à fixer des limites, un seuil ; ceux (pii se troineront en dessous de ce minimum de développement [lourront être écartés des carrières libérales f)our leur plus grand bonheur cl pour le plus grand bien de riiiimanilé.
Citons (pielipies observations inléressanles faites sur les tvqies de mémoires.
Ces ob.servations ont [lorté principalement sur des artistes, peintres, musiciens, sculpteurs, clie/ lesipiels la prédominance d’une mémoire spéciale, était Irap pan te.
« Qui ne sait’ combien certains peintres étaient doués à ce point de vue (c’est-à-dire au point de vue de la mémoire visuelle). L’histoire d’Horace ^ ernet faisant de mémoire après deu.x ou trois visites le portrait si beau et si ressemblant du frère Philippe est connue de tout le monde. On connaît moins peut-être le petit fait suivant de Gustave Doré. 11 fut un jour chargé par un éditeur de faire, d’après une photographie, le dessin d’un paysage des Alpes.
Ce dessin devait être terminé le lendemain. Doré cpiitte l’éditeur, oubliant sur la table la photographie. Grand fut l’émoi de l’éditeur en s'apercevant de l'oubli ; mais grand fut son étonnement en voyant venir le lendemain Gustave Doré avec le dessin fait de mémoire. Pas un sapin, pas un rocher ne manquait. »
Un homme cite par Leaves’, après avoir parcouru une rue longue d’un demi-mille, pouvait énumérer toutes les boutiques dans leur position relative.
La mémoire des sons présente aussi semblable dcACloppement. Mozart notait le Miserere de la chapelle Sixtine a[>rès l'avoir enlendu deux fois. M. Iîai.l. dans une de ses critiques, rap|)elail le fait de Velpeau. Le voici en qncl(|ues mots :
àelpeau, lils d'un maréchal ferrant, oinrier lui même dans les |)reniièros années de sa jeunesse, a\ait reçu une insirnclion très sommaire. Axant à subir le concours de l’agrégation à la Faculté de médecine.
I. Dit M. Uuuiri.Aun, (laiis sa thi'sc l'îssai sur 1rs amnrsios |iriiicij>alenicnl au point de \uc éliologicpie. Ttièsc. Paiis.
a. /.(’u'f’s jirohlcni of Lifo (ind Miiid. 5'' série, p iiq.
LES TYPES DE MEMOIRE
il dut écrire une composition de pathologie en latin. Or, il ignorait complètement la langue latine. Il écrivit donc sa composition en français, la relut plu sieurs fois et rentré chez lui s’empressa de la transcrire. Puis il la ht traduire en latin par un de ses amis, professeur de rhétorirpie dans un lycée de Paris. Le surlendemain, tenant en main sa copie libellée en français, il la lisait en latin cicéronien le plus pur devant la l’acuité, peu habituée à avoir dans les concours de ces bonnes fortunes littéraires. Tout allait bien et sa mémoire était si fidèle rpi’il n’omettait pas un mot. Mais il oubliait totalement de tourner les pages, ainsi la supercherie fut bientôt découverte et Velpeau dut, trois ans plus tard, se représenter au concours suivant a[irès avoir fait quelques études latines sommaires.
\ oici un bel e.\enq)le de mémoire des sons. La composition latine de Velpeau n’était pour lui qu’une succession de sons, puisqu’il ignorait complètement le latin. L’intelligence n’entrait pour rien dans ce travail.
« .l’ai connu, dit Tuoussevl ', un élève en médecine, bon musicien, et à cela près, d’une intelligence ordinaire et d’une mémoire peu facile; s’il allait pour la première fois entendre un opéra, il revenait (•liez lui et jouait sur son violon tous les airs qu’il avait entendus. »
L’e.xernple de Legolvé et de SciuiiE, le secret de leur succès dans la collaboration lluiàtrale, est fort curicu.v. M. E. Legouvé disait à SciuitE : « (,)uand