RÉPRESSION
Est-il possible de disperser cette armée?
Est-il possible de faire disparaître de chez nous cette mendicité professionnelle, si préjudiciable aux intérêts des vrais indigents et qui a pour résultat d'atrophier de pauvres hères qui auraient pu être de bons ouvriers et de bons citoyens ?
Assurément oui.
Cherchons la cause du mal, et il nous sera facile ensuite de trouver le remède.
La cause du mal, nous l'avons indiquée en commençant, c'est la paresse, seule, qui engendre le mendiant. Que ce vice vienne de naissance, qu'il soit le résultat de malheurs mattendus ou de funestes fréquentations, il n'en est pas moins vrai que, pour combattre la mendicité professionnelle, il faut combattre
la paresse et, par conséquent, remettre au travail les vagabonds qui trouvent plus commode de tendre la main que de se livrer au travail. Et pour cela il est nécessaire de changer la législation.
Que se passe-t-il en effet, avec la loi actuelle?
Lorsqu'on arrête un mendiant, il est traduit devant le tribunal correctionnel qui le condamne à quelques mois de prison, pendant lesquels, bien chauffé ei bien nourri, il attend sa libération dans une inaction complète.
Le condamné récidiviste, qui n'a plus à redouter aucune blessure d'honneur, passe son temps le plus agréablement du monde en se livrant au farniente rêvé.
L'autre, le vagabond frappé pour la première fois, perd ses habitudes laborieuses, et sort de la prison rivé à un casier judiciaire qui le force à devenir un mendiant professionnel, s'il ne veut pas mourir de faim.
Donc supprimer aux mendiants condamnés le casier judiciaire qui jette hors des ateliers les plus courageux et les plus décidés à se relever, et changer pour eux la prison en un
chantier de travail, où les plus réfrac taires à Touvrage seront contraints de devenir des travailleurs : telles sont les réformes qu'il nous faut demander aux lois pour pouvoir 'entreprendre utilement l'œuvre de la suppression de la mendicité professionnelle.
Laissons la prison à ceux qui se révoltent contre les lois, aux délinquants et aux criminels, et créons pour ceux qui s'adressent à la cliarité publique des colonies d'internement où ils travailleront pendant un temps plus ou moins long, suivant qu'ils seront plus ou moins récidivistes.
Et surtout confions au juge de paix, au juge conciliateur, au juge dont les décisions ne seront pas marquées sur le casier judiciaire, le soin de distribuer sans bruit, et en père de famille, les mois de travail qu'il croira nécessaires pour la guérison du malade qu'on lui amènera.
Ce sera là le seul moyen de réprimer la mendicité professionnelle, sans s'exposer à user quelquefois envers certains pauvres d'une rigueur injustifiée, et sans flétrir pour toujours l'indigent qui, atteint par un malheur
passager, a été entraîné, pendant quelques instants, hors du chemin de l'honneur, mais qui ne demande qu'à redevenir un honnête homme.
Le travail pour tous, la flétrissure pour aucun, telle est la base sur laquelle doit reposer la loi contre la mendicité et le vagabondage.
D'ailleurs, en faisant ainsi, nos législateurs ne seront pas les premiers à entrer dans la voie d'un progrès qui s'impose ; en effet, le Parlement belge a voté, l'année dernière, une loi analogue à celle que je demande, et en lui soumettant l'exposé des motifs le ministre de la justice, M. Lejeune, déclarait : « Que s'il fallait punir sévèrement les malfaiteurs, il fallait chercher, au contraire, à relever ceux que des circonstances accidentelles et souvent indépendantes de leur volonté ont éloignés du travail. i>
Et la loi a pu être appliquée immédiatement, car la Belgique possédait depuis longtemps une immense colonie de travail où l'on envoyait déjà des mendiants condamnés à leur sortie de prison,
Colonie belge
Cette colonie comprend trois vastes domaines qui ont pour noms Merxplas, Wortel et Hoogslraten et où peuvent travailler plus de 5,000 vagabonds.
A Merxplas sont envoyés aujourd'hui les mendiants professionnels auxquels le juge de paix peut infliger jusqu'à sept années d'internement et de travail.
Wortel et Hoogstraten reçoivent, au contraire, les mendiants qui n'ont pas l'habitude de tendre la main, et qui ne peuvent être retenus plus d'un an dans la colonie.
Merxplas
Ce domaine, le plus vaste des trois, peut loger jusqu'à 4,000 internés.
Il est organisé de façon à préserver ses pensionnaires de la contagion, cette plaie si redoutable dans les agglomérations de ce
genre; en effet, les Iravailleurs de Merxplas sont distribués dans six sections différentes qui n^ont aucune communication entre elles.
La première coinprend les souteneurs, les immoraux, les incendiaires.
La seconde est affectée aux mendiants devant subir plus de trois ans d'internement, et la troisième à ceux qui, au contraire, ont été condamnés à moins de trois ans.
Dans la quatrième sont les jeunes gens.
La cinquième renferme les invalides capables cependant d'un travail quelconque.
Enfin la sixième section, appelée section de récompense pour les condamnés amendés, constitue pour eux un espoir de libération anticipée et un droit à une alimentation meilleure.
Si le passage dans cette dernière section constitue seul une amélioration dans le traitement, la faveur de passer d'une section dans une autre, moins mauvaise apporte toujours à celui qui en est l'objet une augmentation du salaire quotidien.
Ainsi, tandis que les internés delà première section ne gagnent qne 12 centimes par jour,
ceux de la troisième, par exemple, touchent 18 centimes.
Et c'est même là une récompense dont les effets sont immédiats, car; si une partie du salaire n'est remise au mendiant qu'à sa sortie de la maison, cependant il peut dépenser, tous les jours, à la cantine, le tiers de ce qui lui est alloué pour son travail.
Car tout le monde travaille à Merxplas, soit dans les champs du domaine, soit dans les nombreux ateliers organisés spécialement pour certaines classes d'ouvriers.
Celui qui refuse de se conformer à cette règle est vite ramené à de bons sentiments, grâce au cachot où il ne reçoit pour toute nourriture que du pain et où il ne boit que de l'eau, jusqu'à ce qu'il se soit décidé, ce qui arrive toujours vite, à se mettre à l'ouvrage.
La même punition frappe les évadés.
Wortel et Hoogstraten
Les pensionnaires de ces deux domaines, connus sous le nom général de Maison du
LA MENDICTE 185
refuge, sont assimilés pour Je travail à ceux de Merxplas, bien qu'ils soient plutôt considérés comme des malheureux que comme des coupables.
Il y a cependant quelques différences à signaler dans la façon dont sont traitées les deux catégories d'internés.
Ainsi à Wortel et à Hoogstraten la nourri*ture est mieux préparée qu'à Merxplas, et l'eau s'y change en bière.
De plus, un comité de patronage fait tous ses efforts pour placer, le plus tôt possible, et même avant la fin de leur année d'internement, les miséreux envoyés à la Maison de refuge.
Mais où ces mendiants sont soutraits au traitement commun, c'est par leur division en sections qui séparent le jeune homme de l'homme mûr, et le bon travailleur de celui qui est moins docile et plus paresseux.
Ajoutons que Wortel et Hoogstraten peuvent recevoir 2.500 pensionnaires.
Bruges
Enfin, pour appliquer la loi tout entière, il a fallu songer aussi aux femmes mendiantes et vagabondes ; et pour elles on a aménagé, dans la ville de Bruges, une ancienne prison où a été créée une Maison de répression pour mendiantes professionnelles et une Maison de refuge pour mendiantes d'occasion.
Cet établissement est dirigé par dix-sept religieuses qui surveillent 2.500 pensionnaires ; elles sont seulement aidées dans leur tâche par un comité de dames patronnesses chargé de trouver des places aux pensionnaires de la Maison de refuge, où chacune d'elles travaille comme à la Maison de répression.
Le travail de tout le personnel consiste surtout à faire de la dentelle, que l'administration vend à un industriel et à coudre des ganls commandés par un commerçant de la ville.
Cependant certaines recluses sont occupées pour les besoins de leurs codétenues à laver
du linge, à tricoter des bas et à fabriquer des vêtements.
Mais, quel que soit leur genre d'occupation^ toutes ces femmes gagnent une somme de 3 francs, par mois, avec faculté de dépenser 1 franc à la cantine.
Enfin il est bien entendu qu'en cas de rébellion et de refus de travailler on emploie à Bruges les mêmes moyens de coercition qu'à Merxplas et à Wortcl.
Colonie d'internement hollandaise
Mais la Belgique n'a pas seule l'honneur de posséder une semblable législation ; la Hollande, elle-même, qu'on a tort de considérer souvent comme une nation qui ne progresse pas, applique depuis de longues années ces principes, et a créé pour cela la colonie de Veenhuysen, où je vous demande la permission de vous conduire.
La colonie de Weenhuysen, colonie de répression hollandaise pour mendiants et vagabonds, se trouve à quelques lieues d'As-
sen, capitale de la province de Drenthe. Elle contient plus de 2,000 hectares, et est divisée en sept fermes.
Le gouvernement y envoie, par l'intermédiaire du juge de paix ou du commissaire de police, les mendiants pris en flagrant délit et les vagabonds réduits à la vie errante par le chômage et la misère et qui viennent d'euxmêmes demander leur internement.
J'ai entendu prétendre par des hommes politiques hollandais que cet internement, allant quelquefois jusqu'à quatre ou cinq ans, était d'une durée exagérée. Mais qu'importe le temps de l'internement, alors que l'interné peut sortir sans être flétri par un casier judiciaire, et trouver de l'ouvrage dans lés chantiers ou ateliers auxquels il se présente? Ce qui lui est d'autant plus facile qu'il ne cesse jamais de travailler pendant la durée de sa peine, et que même si, au moment où il a été arrêté, il ne connaissait aucun métier, un apprentissage forcé le rend à la société, apte à gagner sa vie.
C'est que ce nombreux personnel réparti dans les différentes fermes et les différents
services de la colonie est forcé de subvenir aux besoins communs! c'est que chacun doit s'y employer dans l'intérêt général. Et cela est si bien compris que j'ai vu à Weenhuisen des manchots eux-mêmes se rendre utiles en tournant avec leurs pieds la roue d'une machine servant à dévider de la laine, ou à broyer dn grain.
Cette colonie est un véritable Etat dont les sujets vivent dans la plus parfaite collectivité.
Suivant leurs aptitudes, les uns sont bouchers, le plus grand nombre cultivateurs. II y a aussi les cordonniers, les chemisiers, les tailleurs, les filateurs, les matelassiers, les bûcherons, les charretiers, les bateliers, les bouviers, en un mot, des ouvriers de tous les états qu'exige la vie humaine.
Entre-t-on dans la division où le charbon flamboie dans le foyer de huit forges, on y voit ici des forgerons, là des chaudronniers ; au fond des ferblantiers battant le fer avec entrain.
Se dirige-t-on vers le quartier du bois, on a devant soi les charpentiers qui réparent et
construisent des bateaux, à côté d'une douzaine de sabotiers toujours occupés.
La menuiserie et rébénisterie y sont fort prisées, et confiées à des travailleurs qui deviennent quelquefois des artistes.
Tous ces travaux sont commandés pour les besoins de la colonie, rien n^en sort et personne n'y fait concurrence à l'industrie privée.
Les colons consomment le pain provenant de leurs récoltes, la viande de leurs animaux. Ils portent le vêtement, le linge, les chaussures, le^ bas tissés ou fabriqués avec les produits de la ferme.
C'est la ferme, la seule ferme peut-être, qui se suffise à elle-même, et dont l'État hollandais doit être justement fier, puisqu'il n'a pas besoin de demander pour Weenhuisen l'inscription du moindre crédit à son budget.
Quand donc en sera-t-il ainsi pour nos maisons de répression ?
Et quand donc surtout appliquera-t-on à nos mendiants le régime moralisateur de Belgique et de Hollande ?
Alors que, chez nous, ces malheureux sont
enfermés avec des voleurs et des délinquants de toute sorte, se corrompant davantage au contact de leurs compagnons de prison, làbas, les internés réunis entre eux, vagabonds et mendiants vivent au grand air, séparés avec soin des autres condamnés pour délits de droits commun et jouissant d'une grande liberté.
En effet, ils exploitent les sept fermes de la colonie et, selon les exigences de l'une ou de l'autre, vont, sans surveillance apparente, prendre le poste qui leur est assigné.
J'en ai rencontré sur les chemins de cette propriété qui conduisaient des tombereaux, qui menaient des charrues attelées, loin du poste de police et de l'œil des gardiens, et ne songeaient même pas, une seule minute, à se servir des chevaux laissés à leur disposition pour prendre la fuite.
Comme je m'étonnais que les tentatives d'évasion fussent si peu fréquentes dans de pareilles conditions, le directeur voulut bien m'en donner les raisons.
« D'abord, me dit-il, mes internés songent rarement à s'en aller, parce que, ne pouvant
avoir que quelques centimes dans leur fuite, ils savent qu'ail faudra se remettre immédiatement à mendier, et qu'ils seront vite repris.
« De plus, ajouta-t-il, nos pensionnaires reçoivent chaque jour une partie de leur salaire qu'il leur est loisible de dépenser dans les cabarets de la colonie, cabarets où on ne débite que de la bière et du café ; or, s'ils tentent de s'évader, ils sont enfermés dans une cellule et privés, en même temps que de viande, de leur visite quotidienne au cabaret; et vous ne pouvez pas vous imaginer, m'affirma-t-il, combien pour eux cette privation est pénible. Aussi, pour l'éviter, cherchent-ils rarement à s'enfuir et Iravaillent-ils sans murmurer, le refus d'accomplir leur tâche entraînant les mêmes peines que l'évasion. »
Ces colonies d'internement ont été une merveilleuse innovation, et c'est assurément un immense progrès obtenu par la Hollandei d'être arrivée à débarrasser les rues de ses villes des nombreux mendiants qui les encombraient autrefois et d'avoir pu, en outre, moraliser ses vagabonds par un travail qu'ils ont accepté.
CHPITRE XI
PRESERVATION
Si la colonie de répression est de première utilité pour la disparition de la mendicité par le relèvement du mendiant, il est nécessaire de créera côté la colonie de préservation dans le but de recevoir les ouvriers sans travail qui ne sont pas encore tombés, mais qui, sur le point de descendre dans la rue, sont encore les plus intéressants, eux que l'adversité n'a pas tout à fait terrassés.
En effet, si l'on doit essayer de relever, par force, le miséreux démoralisé, on doit à plus forte raison donner à celui qui lutte les facilités de ne pas perdre la place qu'il occupe dans la société.
Mais il ne faut pas surtout que ces institutions de bienfaisance, que ces colonies de travail destinées à empêcher la chute des sans-
ouvrage gardent longtemps les indigents qu'elles secourent, car alors elles iraient contre le but qu'on se propose par leur création, en favorisant la paresse de ceux qu'elles doivent préparer à une nouvelle lutte pour la vie.
De plus, en prolongeant dans les asiles le séjour des premiers occupants, les places y deviendraient très rares et trop peu de malheureux pourraient y être admis.
La Hollande qui, la première, là encore, a eu l'idée de ces institutions de préservation, garde les colons jusqu'à leur mort, ce qui empêche aujourd'hui ses colonies de rendre le moindre service.
Dans cet ordre d'idées, la seule colonie utile est la colonie de roulement qui rend le plus tôt possible à la société, après leur avoir redonné du goût au travail, les ouvriers tombés dans la misère, découragés par le malheur, égarés par le besoin.
C'est suivant ces principes que, sur ma proposition, le Conseil municipal de Paris a créé dans la Marne une colonie agricole de préservation qui a produit les meilleurs ré-
sultats et grâce à laquelle on a pu secourir utilement bien des dévoyés.
C'est encore en suivant les mêmes principes de l'assistance par le travail que la charité privée a ouvert des ateliers, des chantiers, des domaines où ont été reçus momentanément et sauvés ainsi du vagabondage de braves travailleurs qui, d'abord occupés à un travail accessible à tous, n'ont pas tardé à retrouver bientôt un poste en rapport avec leurs aptitudes personnelles.
Mais, malgré des efforts et des sacrifices incessants, ce ne sont que quelques centaines de sauvetages qu'on opère par an, tandis que ce sont des milliers qu'il faudrait obtenir.
C'est pourquoi il serait nécessaire que chaque petite ville s'imposât un léger sacrifice, afin d'installer soit un établissement agricole, soit un établissement industriel capable de donner du travail aux malheureux.
Car ce qu'il faut, ce ne sont pas de grandes constructions ni d'immenses ateliers, mais des colonies assez nombreuses pour que les pauvres gens sans ressources et désireux de ravailler sachent où aller frapper afin de se
sauver de la misère qui les étreint et les conseille mal.
Comprise de cette façon, la création de colonies de préservation deviendra utile et peu coûteuse.
Utile, parce qu'elle permettra à ceux que poursuit un sort contraire de trouver immédiatement un lieu d'asile.
Peu coûteuse, parce que, n'ayant besoin que d'un nombre restreint de places, les communes trouveront toujours des bâtiments inoccTipés ou des terrains communaux improductifs pour organiser soit un atelier, soit une colonie agricole.
Et ainsi, avec ces deux créations philanthropiques, l'une destinée à forcer le miséreux à travailler et à se relever malgré lui, l'autre ouverte à tous les désespérés qui cherchent à fuir le vagabondage, la mendicité professionnelle sera sûrement combattue et appelée à disparaître dans un temps éloigné.
Ayant, en effet, des établissements assez nombreux pour recevoir, de gré ou de force, tous les mendiants, l'Etat n'aura plus le droit
de fermer les yeux quand il se trouvera en présence d'un individu tendant la main. 11 pourra satisfaire aux lois sans violer les droits du malheur ; il pourra faire respecter ce principe de toute société bien constituée, « que l'homme valide doit travailler pour vivre », et, rendant à la vie active de nouveaux bras et de nouvelles intelligences, il procurera aux mendiants une vie plus heureuse et plus tranquille, il débarrassera le public d'exploiteurs qui le fatiguent, et augmentera pour la nation e nombre des citoyens utiles.