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CHAPITRE II

maladies: SIMULEES

Si certains mendiants étalent de fausses infirmités, il en est d'autres qui essayent de faire croire à des maladies simulées : les plus à la mode sont la danse de Saint-Guy et Fépilepsie.

Danse de Sainf-Guy

Pavais déjà recueilli beaucoup de témoignages sérieux qui ne me laissaient aucun doute sur Tusage que les mendiants font de la danse de Saint-Guy, lorsqu^au mois d'octo^ bre dernier, me promenant aux Champs- Elysées, je fus arrêté par un jeune homme qui semblait très atteint par cette horrible maladie, et dont je me mis à observer l'attitude.

32 Lk MENDIQTÉ

Sautant tantôt sur une jambe, tantôt sur une autre, à chaque mouvement qu'il faisait il agitait son corps de telle sorte qu'au bout de quelques minutes, ruisselant de sueur, il était obligé de se reposer sur un banc.

Je remarquai même que de temps en temps il adressait certains signes à une marchande de fleurs et à un béquillard qui se tenaient à quelque distance de lui.

Je n'avais plus de doutes : j'étais en présence d'un mendiant qui avait adopté comme moyen d'existence l'exploitation du public par la danse de Saint-Guy ; aussi, profitant du moment où il était échoué pour la vingtième fois sur un banc, je vins m'asseoir à côté de lui, et aussitôt je lui parlai amicalement de sa cruelle maladie.

Flairant la meilleure recette de la journée, mon homme se mit à narrer, avec force détails, et non sans bégayer, les causes de sa triste situation.

Il était sous l'empire de la danse de Saint- Guy depuis une frayeur que lui avait causée un chien enragé qui s'était, en sa présence, précipité sur son père, lequel d'ailleurs était

mort de la blessure qu'il en avait reçue.

Plus il parlait et plus je semblais intéressé par son récit ; à la fin, simulant une grande émotion, je lui déclarai que, heureusement pour lui, il se trouvait en face d'un médecin des hôpitaux qui avait la spécialité de guérir sa maladie, et que j'allais le conduire immédiatement dans mon service à Bicêtre. Et avant de lui laisser le temps de répondre, je me levai et je hélai un fiacre.

Alors, ce que j'attendais arriva ; le cocher n'était pas encore arrêté devant nous que mon malade, oubliant sa danse de Saint-Guy, se sauva à belles et bonnes jambes, fuyant l'examen médical et emportant l'argent des passants charitables, dont il doit bien rire le soir, en buvant avec des camarades le vin de la danse de Saint-Guy.

L'Epileptique

A côté de ces faux agités nous placerons le mendiant épileptique, un agité aussi, qui fait recette au moyen de l'épilepsie bien comprise.

Il y a certainement peu de personnes habitant Paris qui ne se soient trouvées à un moment donné en présence d'un épileptique tombé près d'un trottoir et entouré d'une foule émue de le voir gesticuler et hurler, la liave aux lèvres.

Et il n'y a pas de témoin d'une telle scène qui n'ait tiré de sa poche quelques sous pour venir au secours de ce malheureux.

Mais ce que les spectateurs, j'en suis sûr, liront pas observé, c'est qu'en général, dans ces sortes d'accidents, plus la recette augmente et plus la crise diminue, jusqu'au moment où un philanthrope, fendant la foule, relève le malheureux et crie bien haut qu'il va le conduire lui-même à l'hôpital.

Peu à peu, la foule se disperse et, lorsque nos deux compères sont sûrs d'être enfin loin de tout œil indiscret, ils s'empressent d'aller au cabaret combiner une nouvelle attaque d'épilepfeie productive.

Certes, je n'ai pas la prétention de donner la liste complète des maladies simulées par les mendiants, car toutes les maladies sans exception sont employées par eux, soit

qu^ils toussent à la façon des poitrinaires, soit qu'ils tremblent une fièvre incessante.

Ce. que j'ai voulu surtout, c'est parler de celles qu'on ne peut simuler sans une certaine habileté et sans une étude préalable, parce qu'il m'a semblé que seules celles-là étaient intéressantes à connaître. Les autres se trouvant à la portée de toutes et de tous, on doit classer ceux qui y ont recours dans la catégorie dçs mendiants ordinaires.

C'est pourquoi, terminant ici mon chapitre sur les infirmes et les malades, j'aborde maintenant celui qui concerne les mendiants truqueurs.

tÏÏAPITRE m

IBS TRUQUEURS

Do tous les mendiants, ce sont certainement, avons-nous dit, les invalides qui ont le plus de chances d'apitoyer les passants sur leur sort.

Mais il faut dans une profession plusieurs espèces d'ouvriers ; et puis, disons-le aussi, il y a des vagabonds qui n'ont pas beaucoup de dispositions pour la gymnastique ; c'est ce qui va nous permettre de nous trouver en présence d'une catégorie de mendiants qui remplacent l'infirmité par le truc, et qui sont loin de se plaindre de leur situation»

Les plus intelligents inventent un truc nou* veau. Les autres se contentent des trucs déjà inventés; mais, modernes ou anciens, les trucs font vivre ceux qui s'en servent et sou-

vent même les gratifient d'une petite fortune- Tandis que Tin valide met son corps à la torture, le truqueur fait travailler son intelligence.

Chacun suit en cela, pour mieux tromper le public, ses dispositions naturelles.

Le truc le plus connu pour obtenir Taumône est de se dire ouvrier sans travail.

C'est vieux, mais ça prend toujours.

L'ouvrier saES travail

On rencontre de prétendus ouvriers sans travail à toute heure du jour, surtout l'hiver^ au moment des froids ; mais c'est en général de minuit à deux heures du matin qu'opère le mendiant usant de ce truc. II attend le passant dans des rues peu fréquentées et blotti dans un coin obscur.

De cette façon, il espère intimider celui à qui il s'adresse ef le décider plus sûrement à être généreux.

Il en est cependant quelques-uns qui^ moins préparés à devenir des détrousseurs

de noctambules, exercent leur métier à la tombée de la nuit, implorant les personnes qui rentrent dîner. Car ils savent parfaitement qu'on est toujours plus disposé à plaindre chez les autres un mal dont on souffre soimême.

Sauf quelques rares exceptions, tous ceux qui vous accostent dans la rue, en murmurant à votre oreille ces trois mots : « ouvrier sans travail, » n'ont jamais eu la moindre envie de trouver du travail.

Ils sont presque tous, pour ne pas dire tous, une sorte de mendiants professionnels.

J'ai pu d'ailleurs établir moi-même la proportion de vrais ouvriers que contient cette foule de mendiants cherchant de l'ouvrage.

Il y a quelques années, j'installai, dans une cave vide, de gros troncs d'arbres, une scie et tous les instruments nécessaires oupr fendre et couper du bois; et aussitôt que j'étais interpellé par un prétendu ouvrier sans travail, je le plaignais de son inaction forcée et je lui offrais 50 centimes par heure s'il voulait venir casser du bois dans ma cave.

Si je rencontrais mon mendiant pendant le

Jour, il trouvait presque toujours un prétexte pour retarder l'heure de son entrée en fonctions, me demandait mon adresse et ne venait jamais*

Si j'étais imploré par lui pendant la nuit^ il se confondait en remercîments, promettait d'être exact à l'ouvrage le lendemain matin^ mais c'était tout, et je ne le revoyais plus.

En somme, sur 194 ouvriers dits inoccupés auxquels j'ai offert du travail bien rémunéré, pendant les années 1889, 1890, 1891 et 1892, 18 seulement se sont décidés à l'entreprendre.

Je dois ajouter, pour être juste, que, satisfait de leur bonne volonté, je n'ai pas tardé à les placer et que j'ai reçu, il y a encore quelque temps, des compliments de deux de mes protégés.

Résultat : j'ai trouvé environ dix ouvriers sérieux sur 100 vagabonds qui m'ont demandé la charité en se targuant du titre d'ouvriers sans travail.

M. Paulian, rédacteur à la Chambre des députés, qui s'est beaucoup occupé aussi à démasquer ces faux chercheurs d'ouvrage.

est arrivé aux mêmes constatations que moi.

Comme il habite, toute l'année, une propriété dans les environs de Paris, il est assiégé par les mendiants qui disent ne pas pouvoir trouver à gagner leur vie ; et, chaque fois qu'il s'en présente un, il lui offre vingt centimes s'il veut tirer quatre seaux d'eau au puits de son jardin.

Hélas! il n'a pas lui non plus occasion d'exercer souvent sa charité ; et c'est la plupart du temps par des insultes que les mendiants répondent à ses propositions.

Ceux même qui consentent à gagner la prime sont loin d'être reconnaissants.

En effet, M. Paulian me racontait dernièrement qu'un mendiant qu'on venait de payer et qui rapportait ses deux derniers seaux à la cuisine, ne trouva rien de mieux, pour se venger du procédé employé vis-à-vis de lui, que de lancer le contenu des seaux dans les jupons de la cuisinière.

Tout, d'ailleurs, confirme mon expérience et mes affirmations; ainsi, il y a quelques mois, le directeur de la maison d'assistance par le travail du sixième arrondissement,

rencontrant sur le boulevard Saint-Germain lin mendiant qui criait famine et demandait du travail, lui offrait de l'envoyer à son atelier, où il trouverait immédiatement un bon gîte et une nourriture saine jusqu'à ce qu'il soit placé définitivement.

« Malheur! s'écria aussitôt le mis^eux, pour qui donc me prenez-vous? Je ne vous demande pas tout ça, je veux des sous et non pas un travail de fainéant, t

Et il continua sur ce ton aussi longtemps qu'il aperçut celui qu'il avait imploré.

Dans le neuvième arrondissement, où j'ai établi une autre œuvre d'assistance par le travail pour continuer mon étude, je me suis souvent heurté moi-même à des refus catégoriques de travailler que m'ont fait dans diflJérenles circonstances des soi-disant ouvriers sans travail.

Cependant, voici ce que j'ai constaté dans la plupart des cas : comme le travail offert par notre assistance est à la portée de tous, comme il n'est pas mal rémunéré, car le salaire gagné est intégralement remis au travailleur ; la grande majorité accepte l'offre

de se rendre au chantier ; mais au bout de deux ou trois jours, et alors qu'ils ont reçu une dizaine de francs, nos ouvriers disparaissent sans avis, succombant sans doute à une nouvelle attaque de paresse.

Quoi qu'il en soit, j'ai constaté que cinq ou six sur cent ouvriers reprenaient goût au travail et à la vie utile ; dans ces conditions, quelque minimes que soient les résultats obtenus, ils sont inappréciables, puisqu'ils ont sauvé de la dégradation quelques citoyens qui avaient encore le désir de rester honnêtes.

L'ouvrier sans travail imagine mille trucs variés.

Par exemple, vous recevez un beau jour la visite d'un homme que vous ne connaissez pas et qui vous déclare qu'il a enfin, après mille recherches, trouvé un peu de travail dont il ne peut profiler parce que la misère l'a forcé à engager ses outils au Mont-depiété.

Et la somme qu'il vous supplie de lui prêter et que, bien entendu, il vous rendra, varie entre 3 et 4 francs.

Il est bien rare qu'on ne se laisse pas émouvoir par la prière de l'honnête ouvrier.

Et moi-même pendant longtemps j'y suis allé de ma pièce de cent sous.

Cependant, à un moment donné, trouvant que le Mont-de-piété prêtait sur bien des outils, je résolus de m' assurer que je n'étais pas dupe d'un stratagème; or, comme un jour, un grand et fort garçon de vingt-cinq ans était venu me demander à l'Hôtel de Ville 3 fr. 75 pour retirer des outils engagés : « Très bien, lui dis-je, donnez-moi votre nom et votre adresse, et je vous porterai cet argent. »

Mon gaillard insista, me disant qu'il avait besoin de ses outils le soir même et que, si je ne l'obligeais de suite, il aurait l'argent trop tard pour qu'il puisse profiter de la place qu'on lui offrait.

Mais, plus il insistait, et plus je me confirmais dans la résolution de ne pas me laisser duper.

Voyant qu'il n'obtiendrait rien, mon quémandeur me jeta en partant ce nom et cette adresse : Godefroy, 41, rue de la Victoire.

Avant de rentrer chez moi, je passai scru-

puleusement à la maison indiquée et acquis la certitude que le brave ouvrier avait essayé de me tromper, car le concierge du 41 de k rue de la Victoire ne le connaissait pas du tout.

Depuis cette époque, je ne me suis jamais laissé reprendre par le truc de l'outil ; et quand je suis sollicité par un mendiant qui brie de dégager les siens du Mont-de-piété, je lui fais toujours laisser son adresse, où d'ailleurs je ne le rencontre jamais.

D'autres ouvriers sans travail cherchent à vous apitoyer sur le sort de leur femme qui, disent-ils, ne se lève pas depuis plusieurs années, ou sur celui d'un enfant infirme,

La plupart du temps, ces exploiteurs de la charité n'ont ni femme ni enfants, et ils seraient bien embarrassés si vous leur demandiez de vous conduire près de leurs malades.

Et non seulement ces faux ouvriers sans travail ont une grande habileté à vous tromper, mais ils sont encore les plus dangereux de tous les mendiants.

Jeunes, valides, ils vont partout, remarquent, observent, et les voleurs, assure la

Préfecture de police, n'ont pas de plus vîgîlants indicateurs.

Dans tous les cas, ils forment une association avec les plus rusés des mendiants et, quand ils ne volent pas eux-mêmes, ils font le guet pendant que ceux-ci font la « courte manche », c'est-à-dire tendent la main.

Ce sont eux aussi qui composent la clientèle des nombreux assommoirs fréquentés par les gens sans aveu.

Enfin, ils couchent sous les ponts et sur les quais, à moins que, harassés de fatigue, ils n'essayent de se faufiler dans un asile de nuit.

Une autre espèce particulière de ces exploiteurs de la charité est l'ouvrier mécanicien.

Voici ce que nous raconte à son sujet un entrefilet de journal :

Connaissez-vous l'honnête ouvrier mécanicien sans travail?

Vous l'aurez sûrement rencontré, si vous habitez le quartier de l'Etoile, car c'est dans ces parages qu^il se tient habituellement en permanence.

Il est vêtu très décemment ; son attitude

est modeste et digne à la fois. II s'approche des passants, le chapeau à la main, et leur parle avec une parfaite urbanité et à peu près en ces termes :

— Je suis vraiment confus d*oser ainsi m'adresser à vous, monsieur. Je suis sorti de l'hospice il y a deux jours, et je n'ai pas encore mangé depuis. Si vous pouviez m'accorder un léger Subside, je vous en serais infiniment obligé.

Comment se dérober à une requête aussi convenablement présentée ?

Un de nos amis n^eut pas le cœur de le faire, et il accorda à Thonnête mécanicien le subside demandé.

Mais, trois jours plus tard> repassant dans le quartier, il entendit derrière lui une voix connue répétant ponctuellement le petit boniment ci-dessus rapporté. C'était notre honnête mécanicien. Quand il avoua de nouveau être sorti de l'hospice depuis deux jours, notre ami se retourna brusquement :

— Pardon, mon ami. . • Cinq. . . cinq jours. . . Ça fait cinq jours... deux et trois.

L'honnête ouvrier comprit, s'éloigna et ne

dit mot. Nous l'avons encore rencontré hier.

Peut-être le rencontrerez-vous demain. 4. à moins qu'il ne se soit retiré des affaires après fortune faite.

De même qu'il y a l'ouvrier sans travail, il y a aussi l'ouvrière sans ouvrage. •

Elle fréquente surtout les environs des marchés où elle se recommande en pleurant à la bonté des dames qui font leurs achats elles-mêmes.

Elle est toujours associée avec une bonne se disant sans place et qui exploite, de son côté, les domestiques qui n'accompagnent pas leurs maîtresses, lesquelles, craignant d'être un jour dans une semblable situation, sont en général très généreuses.

Il paraît que ces métiers d'ouvrière sans travail et de bonne sans place sont d'un excellent rapport.

L'ancien militaire

Tandis que l'ouvrier sans travail est vêtu d'une blouse ou d'un paletot déchiré, celui qui joue les anciens militaires a toujours un

vêtement pauvre mais correct, qui inspire la considération.

Pendant longtemps même, j'ai cru que i'ancien militaire qui se livre à la mendicité ne s'adressait qu'à domicile, à des personnes qui lui étaient désignées.

Mais, depuis quelques années, j'ai constaté que les renseignements qu'on m'avait donnés étaient erronés et que l'ancien militaire descendait dans la rue aussi bien que le faux ouvrier.

Le premier que j'ai rencontré mendiant dans la rue m'arrêta, il y a trois ans, rue Pigalle. C'était un homme encore jeune, vêtu proprement et portant à sa boutonnière le ruban de la médaille du Tonkin,

Il vint au-devant de moi, les yeux pleins de larmes, me suppliant de sauver d'une mort presque certaine sa famille, trois petits orphelins dont la mère était morte et qui n'avaient pas mangé depuis quarante -huit heures.

Et comme je m'étais arrêté pour l'écouter, frappé de l'accent de sincérité de cet homme, voyant que son attitude m'avait im-

pressionné, il continua, sans me laisser le temps de Tinterroger, et me raconta qu'il avait été blessé au Tonkin et que, depuis deux ans, il cherchait en vain une situation qui lui permît de vivre, lui et ses enfants, avec la modique pension que lui servait le ministère de la guerre.

Je crus, cette fois, avoir mis la main sur un mendiant intéressant et je lui donnai trois francs en lui promettant de me rendre à son domicile.

Il me remercia en me serrant chaleureusement la main et il fut convenu que j'irais le lendemain à cinq heures du soir, 12, rue Monsieur-le-Prince, où il disait demeurer.

J'avais déjà, dans la matinée du jour où je devais faire cette visite, vu le secrétaire d'une société de bienfaisance qui m'avait promis de m'aider de tout son pouvoir dans l'œuvre de relèvement que je projetais, et à cinq heures précises je me présentais chez le concierge du 12 de la rue Monsieur-le-Prince.

Mais quelle déception après tant de démarches! Mon homme était totalement inconnu à l'adresse qu'il m'avait indiquée.

J'avais à enregistrer une désillusion de plus !

Depuis cette aventure, j'ai rencontré dans les rues beaucoup de prétendus soldats retraités ou blessés, car le Tonkin a fait augmenter dans de grandes proportions les mendiants de cette catégorie auxquels, d'ailleurs, la campagne de Madagascar a fourni un nouveau prétexte de tendre la main.

Ce qui m'étonne, c'est que ces anciens soldats-mendiants portent tous à leur boutonnière un morceau de ruban, afin d'attirer davantage l'intérêt du bourgeois, sans que les agents de la Préfecture de police songent à s'enquérir du droit que ces personnes douteuses ont de porter une décoration.

Je le regrette d'autant plus que je suis persuadé que quelques exemples suffiraient pour arrêter le développement de ce genre d'exploitation de la charité.

Il y en a même qui vont jusqu'à endosser un uniforme, acheté au Temple ou dans la boutique d'un marchand d'habits et de vieux galons.

Aiksi, j'ai rencontré, cet hiver, un cuirassier dormant dans un bouge de la rue Saint-

S>Z LA MENDICITÏÎ

Denis au milieu de mendiants professionnels entassés littéralement les uns sur les autres.

Etonné et choqué de voir un soldat de l'armée française on semblable compagnie, je m'approchai de lui et, l'ayant réveillé, je le pressai si bien de questions qu'il fut dans l'impossibilité de continuer à jouer son rôle; il me confessa qu'il n'était pas soldat du tout, qu'il y avait trois ans qu'il avait quitté les compagnies d'Afrique et qu'il s'était affiiblé de cette défroque militaire, espérant, grâce à elle, faire de belles recettes au coin des rues.

Il m'assura même que ce truc était très employé, surtout aux environs des gares où, paraît-il, l'on peut plus facilement persuader aux passants qu'on arrive du régiment ou des colonies.

Faux Dessinateur

A côté des faux ouvriers et des faux militaires, je veux placer le récit qui m'a paru intéressant des exploits nocturnes d'un faux dessinateur, mendiant, jouant tous les rôles.

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dont les exploits sont racontés en ces ternies par de Brus :

— Je pressai le pas, désirant m' éviter le dégoût des sollicitations honteuses : il hâta le sien.

La rue était déserte ; niinuit sonnait ; aucune crainte, néanmoins, ne me vint à l'esprit.

Et cependant, il ne payait pas de mine, avec sa casquette grasse de gavroche, ses yeux rouges et chassieux, ses traits usés de rôdeur dès le jeune âge et dans lesquels on lisait tous les instincts de la brute.

— Monsieur, fit sa voix tout à coup, n'ayez pas peur ! Je n'osais pas vous aborder ; pardonnez-moi, monsieur. . . Je suis dessinateur. . . c'est horrible!... mais vous comprenez... la misère! Ne pourriez-vous pas... Ah! vous seriez bien bon de me faire donner quelque chose à manger en rentrant chez vous?

Hum ! Les hommes qui mendient à minuit dans les rues écartées... autant de souteneurs doublés de vide-goussets !

... On peut se tromper, pensais-je toute-

fois, et, déposant une pièce blanche dans sa main tendue, je m'éloignai...

— Oh! monsieur, c'est trop... Hélas f de l'argent... à moi qui ne demandais que la vie pour ce soir!... Ah ! si vous saviez!!!

Déjà j'étais loin ; mais, en me retournant machinalement, je le vis hésiter un instant sur le chemin à prendre.

Un soupçon subit me traversa le cerveau et je le suivis.

Paris était rentré depuis deux mois. Princes et grands plus ou moins authentiques^ hommes de sport, nababs de toutes couleurs, financiers, despotes politiques, épiciers et barnums enrichis, étoiles auxquelles leurs entrechats de la saison et quelques faveurs de vieux barons avaient valu un hôtel bien monté : qui n'était pas à l'Opéra, au Français, à l'Hippodrome, aux réceptions intimes, recevait soi-même somptueusement.

Partout des équipages passaient, rapides, au trot cadencé de superbes chevaux.

Là, une porte cochère s'ouvrant sans bruit.

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pour laisser s'engouifrer sous la voûte un riche landau, dans lequel le passant attardé entrevoyait des flots de soie et de dentelles constellées de brillants ; cadre délicat au milieu duquel brillaient d'un éclat troublant les beaux yeux de quelque jeune et adorable femnie.

Ailleurs, de vives lumières s'échappaient des fenêtres au travers des tapisseries et des lourds rideaux et des bouffées d'odeur chaude de truffes et d'épices s'échappaient des soussols, pendant que le bruit vague et délicieusement harmonieux?: de l'orchestre arrivait jusque dans la rue ; échos joyeux qui bercent d'une si monotone façon le spleen des blasés, tout en excitant la jalouse envie des malheureux et les insatiables appétits des fainéants,

En un mot, c'était le temps des riches aumônes.

••.Mon homnae se dirigeait vers l'Arc-de- Triomphe, lentement, prudemment, en sondant la nuit d'un œil scrutateur, à la façon des gens de sa sorte qui savent si bien quitter un trottoir à propos, pour se trouver sur un autre au passage d'un monsieur bien mis.

Feignant de n'y point voir pour se guider, il rasait les maisons, trébuchait, se laissait tomber presque sur la chaussée, et plusieurs fois, pendant le trajet, je le vis recommencer son manège larmoyant. Une fois même j'entendis la fin de sa phrase stéréotypée : « Je suis bien malheureux!... Ah! si vous saviez ! »

Eh bien ! j'avais envie de savoir maintenant, et je marchais toujours en le suivant adroitement. «

Tout à coup, rue de Berri, il s'arrêta devant un superbe hôtel, et puis, après un rapide coup d'œil autour de lui, il soima à la porte de service.

Je me dissimulai rapidement dans Tencoignure d'une maison voisine.

Enfin, j'étais donc bien tombé cette foislà sur un de ces tristes oiseaux de nuit, sinon dangereux, du moins toujours voleurs du pain des vrais misérables, des i>auv;res honteux qui n'osent point tendre la main :

les femmes par pudeur, les hommes par fierté, et de craîntg,. les honnêtes cœurs, d'être pris pour dies faux mendiants!

Il sonna de nouveau avec hardiesse : au même instant, la porte s'ouvrit en lançant dans la rue une raie lumineuse, et des éclats de voix m' arrivèrent subitement.

Parbleu! toute la domesticité prenait part à la fête, car la table étj^itrencombrée de bouteilles de vins fins, de pâtés, de plats de tous geçres, de pièces, montées à peine entamées.

Je me penchai un peu, près. d'une fenêtre entr' ouverte, du sous-sol,, et j'aperçus des faces joyeuses, rougeaudes et enluminées :

de longs favoris filasses, eep?: du maître d'hôtel probablement, les tpunmres de pimbêches des fpmmeç de chambre et un joli minois de soubrette, sur lequel se penchait avidement avec dei? yeux de bête en rut une tête de cocher. Puis (J'immenses éclats de rire et un gros baiser aussitôt suivi d'un soufflet bien appliqué.

— Finissez donc, monsieur Pierre, je n'aime pas ces manières-là.

— Il faut pourtant bien sq connaître un peu avant de se marier, mademoiselle Rosine.

— Oui! oui!... connu le mariage... derrière l'église... Zut, ça ne prend pas!...

Nicolas ! D'ailleurs, je suis fournie, vous savez ?

— Ça ne fait rien,., moi je prendrai le reste, nonobstant...

— Eh bien ! en vqîlà un drôle de particulier, criait de son ton le plus impertinent le valet de chambre qui avait ouvert... Ne voudrait-il pas, mesdames et messieurs, qu'on le reçoive... en ambassadeur! N'est-ce pas, mon prince ?

— Vas-tu filer, sacré gueux !

— T'as pas fini ta complainte !...

— Est-il assez sale, c't'animal là?

Les voix aigres et perçantes des femmes dominaient tout ce brouhaha ; les hommes riaient à s'en tordre les côtes. Il y en avait qui voulaient le jeter dehors sans plus tarder, d'autres disaient qu'on le soûlerait et qu'on s'amuserait bien.

L'homme ne bronchait pas et, se faisant petit et suppUant, il attendait. A part moi, je me dis qu'il avait dû plus d'une fois affronter de pires insultes.

Tout à coup, le sommelier, un gros ventru à figure de moinô^ qui avait le vin mélancolique, fondit en lafmes.

— Ah ! non, c^est trop bête : vous y croirez... Eh bien ! je ne veux pas voir ça, mes-^ sieurs, c'est plus fort que moi !

. . . Tenez, ça me rappelle mon premier patron, le baron d'Amancourt... Figurez-vous que je l'ai rencontré hier, râpé, oh ! mais râpé ! !! Heureusement, il ne m'a pas reconnu ; c'est moi, messieurs, qui n'aurais pas été fier!...

Tout de même, il faut de la charité dans notre siècle; tiens donc, toi, tu te croiras millionnaire quand tu t'auras mis ça dans le ventre !

Et il tendit au gueux une bouteille de bourgogne à moitié pleine.

Ce fut un débordement général d'hilarité.

Les femmes maintenant s'en pâmaient d'aise :

les hommes en desserraient un cran de leur pantalon.

Puis, tout à coup, chacun voulut montrer une générosité plus grande encore.

— Attrape, vaurien !

— Voilà pour madame ton épouse !

— Et p6ûr ses petits marcassins !

La tablé se dégarnissait comme par enchantement et le coquin remplissait ses poôhes... Àîi"! ça se trouvait bien... Il en avait partout f îl arrondissait les bras, plongeait un flacon dans sa poitrine, soutenait les basques trop lourdement chargées de sa défroque.

En un clin d'œil il fut bourré des restes de pâtés, de viandes, de volailles, de gâteaux.

Il y avait de tout, moins du pain, cependant ; parbleu ! personne seulement n'y avait pensé.

... Et il pleurait de vraies larmes, le monstre, il sanglotait toutes les bénédictions de son cœur sur « ces charitables et distingués gentlemen ».

Décidément, il jouait tous les rôles.

Enfin, la porte se referma sur son dos, au milieu des cris et des rires, soudainement interrompus par un impératif appel du timbre électrique.

Il partit alors rapidement, en homme qui a hâte d'arriver. Sans se détourner, sans

s'arrêter, il passa sur la place de l'Etoile, prit l'avenue de la Grande-Armée, puis tourna à droite dans la rue des Acacias...

... Comment je pus le suivre sans me faire remarquer de lui?... Je ne le sais pas trop moi-même. Qu'il suffise donc de savoir qu'après l'avoir filé ainsi pendant un quart d'heure, j'avais l'œil appliqué contre la fente du volet d'une maison borgne où il était entré, et je le voyais là assez distinctement, en compagnie d'un autre rôdeur et de deux femmes jeunes encore, mais fatiguées, avachies, les yeux luisants de fièvre, bouffis et humides de provocation, les seins vides et tombants, et qui traînaient d'infectes savates dont le bruit monotone arrivait jusqu'à moi.

Il montra sa recette de la nuit ; je vis briller deux pièces d'or, et, sa petite campagne racontée aux amis, les femmes disposèrent sur une table boiteuse, encombrée d'un assemblage d'objets les plus disparates, les victuailles apportées par le camarade.

Eux, pendant ces apprêts, ricanaient en filmant sans relâche deux brûle-gueule horribles qui remplissaient peu à peu le tartdis

d'une filmée épaisse à couper au couteau.

V . Erffin,Ie repas commença, et en ce moment voici qu'un pauvre petit être de trois à quatre ans, rachitique, souffreteux, un vrai gnome ! sortit d'un coin d'un ramassis répugnant de vieux linges où on l'avait oublié ou peut-être bien jeté.

Il était si noir de saleté, si hideux, que je crus voir s'avancer un cafard puant attiré par des restes de cuisine.

Timide comme la bête qui craint les coups, il se dirigea vers la table, sans oser en approcher toutefois, car les voix brutales des deux hommes et de leurs harpies de femmes l'effrayaient probablement. Une d'elles, cependant, devait' être sa mère..., mais bast! elle pensait bien à autre chose !

Tout à coup, un affreux chat gris, qui tournait autour de la table comme un enragé, finit par importuner à tel point les soupeurs, qu'un des hommes, en poussant un gros juron, lui jeta un morceau de viande sur le\y^ quel la bête affamée se précipita.

Horreur ! l'enfant, lui aussi, avait couru à la proie.

Tirer à elle l'enfant par le bras, lui flanquer une bonne taloche en lui mettant dans la main une croûte de pâté, tout cela fut pour la marâtre l'affaire de quelques secondes.

Un ricanement général résonna jusque dans la rue, couvrant les petits sanglots douloureux de l'infirme qui regagnait son grabat et l'attristante vision disparut.

Je quittai un instant mon poste, mais, voulant tout voir, je revins sans bruit reprendre ma place contre le volet.

La goinfrerie allait se terminer faute d'aliments.

Débraillées jusqu'à la ceinture, les femmes, la poitrine chaude et crasseuse, criaient et s'agitaient, sous la lumière blanche et crue du pétrole, avec d'écœurants déhanchements de dévergondées, et ces infernales créatures prenaient plaisir à exciter les hommes, qui, déjà, semblaient prêts à s'égorger, car ils jouaient maintenant argent sur table, et je crus comprendre que l'un avait triché dans un « pile ou face » .

Heureusement, une bouteille était encore à demi pleine, et ce fut une puissante diversion

pour ces palais altérés quand une des femmes la saisit et remplit les verres. Ce reste de jouissance à prendre les retint en effet, et leurs bras armés ne s'abaissèrent que pour saisir le verre avec avidité...

Ils trinquaient en braillant un refrain, lorsque je fus forcé de m'éloigner. Quelques personnes dont j'apercevais vaguement les silhouettes au bout de la rue s'avançaient rapidement. Fausse alerte, du reste ; elles entrèrent dans une maison, et je n'entendis plus rien.

Toutefois, je poursuivis ma promenade ; le temps de fumer une cigarette et je repris ma place. Il y avait plus de deux heures que j'étais là.

Cette fois, par exemple, c'était la fin, et franchement je n'en fus pas fâché, car je commençais à souffrir terriblement du froid. J'observais donc depuis deux minutes à peine, lorsqu'une des femmes glissa et disparut sous la table.

Drôle d'impression que cela me fît ! L'on eût dit un mort rentrant au tombeau...

L'autre ivrognesse était plus forte; moitié

titubant, moitié se traînant, elle se dirigea Vers un lit où elle se laissa tomber comme une masse. La soûlaison devait être complète.

Quant aux hommes, ils étaient là, hébétés, abrutis, stupides, la langue pâteuse et paralysée, et ils se regardaient sans rien trouver à se dire, sans se voir peut-être.

Enfin le plus petit, pestant, grognant, jurant « tous les sacrés bons dieux de la terre », repoussa du coude les assiettes et, étendant ses bras sur la table, il y laissa tomber sa tête dodelinante.

Restait le grand.

Malgré sa somnolence, la mauvaise bête avait tout vu et, lançant un gros ricanement, il voulut se lever pour dépouiller le camarade probablement; mais il n'avait pas fait deux pas que l'ivresse le saisit, lui aussi, et qu'il s'effondra sur le parquet plein de crachats et d'ordures, les pieds sur le corps de la femme.

Il eut un grand bâillement de veau et ne bougea plus.

Quelques instants après, tout cela ronflait comme dans une écurie de porcs, et, au milieu de cette mélopée discordante, passait un

son aigu et triste... J'écoutai plus attentivement., c'était Tenfant qui gémissait tout bas.

Truc de Tenfant mort

Un truc de mendiant qui réussit aussi très bien est le truc de l'enfant mort.

Un beau matin, vous voyez entrer chez vous, avec une mine effarée, un homme que vous connaissez un peu ou qui se recommande d'un de vos bons amis et qui, d'une voix entrecoupée par les sanglots, vous raconte qu'il vient de perdre son enfant bien-aimé et que, situation affreuse ! il n'a pas de quoi le faire enterrer.

Vous ne songez pas que si le père est sans argent l'enfant n'en sera pas moins enterré, et vous donnez aussitôt 10 ou 20 fr. à ce malheureux, qui vous remercie avec effusion et court dans une maison voisine recommencer la même comédie.

J'ai reçu personnellement plusieurs demandes pour enterrement de babys qui n'ont jamais existé, et je rencontre même souvent.

dans leâ fêtes des environs de Paris, un marchand ^e berlingots qui m'a escroqué 20 fr.

sous prétexte de faire inhumer un fils qui eijt encore à naître.

C'est que ce métier rapporte beaucoup aux Il endiants qui savent l'exercer ! On n'ose pas, en effet, ne donner que quelques sous à celui qui a besoin de payer les frais d'un enterrement.

Aussi je m'étonne que les parents qui ont le malheur de perdre un de leurs enfants ne soient pas plus souvent visités par les truqueurs de ce genre.

Truc des vêtements

Une autre catégorie de mendiants fait la chasse aux vieux habits.

Les uns se présentent à vous couverts de guenilles et vous supplient de leur donner les vêtements'dont ils ont besoin pour se présenter chez le patron qui doit les embaucher.

Les autres vous apparaissent, par les fi:*oids les plus rigoureux, avec une vêture de toile, la plus mince qu'ils ont pu trouver, et, en fai-

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sant claquer leurs dents, ils vous déclarent qu'ils vont mourir de froid.

Il est bien rare qu'une personne qui croit à la bonne foi des mendiants résiste à ces demandes; elle choisit dans sa garde-robe quelque chose de présentable, et le futur employé ou le malheureux qui grelotte court aussitôt vendre son précieux butin au fripier qui l'attend.

S'il peut recommencer plusieurs fois par semaine ce petit commerce, à la fin du mois il a plus gagné queTouvricT tailleut* qui a confectionné les vêtements.

J'ajoute que ces trafîquenrs de vêtements agissent plusieurs en commun, comme d'ailleurs la plupart des mendiants, et que celui qui est bien accueilli dans une maison y renvoie, l'année suivante, son associé qui, n'étant pas connu, obtient lui aussi, à son tour, bon accueil et bonne vêture.

Truc de la quittance

D'autres mendiants, formés en syndicat, usent du truc de la quittance.

Ils commandent à un imprimeur un stock de quittances de loyer, faisant laisser en blanc le numéro et le nom de la rue qu'ils inscrivent à leur convenance, suivant les besoins du moment- Savent-ils>par exemple, qu'un député ou qu'un conseiller municipal généreux demeure dans la rue de la Paix, immédiatement ils fabriquent une quittance d'un propriétaire voisin de la rue de la Paix, et se présentent au député ou au conseiller comme un pauvre de son quartier.

Apprennent-ils qu'un homme ou qu'une dame charitable distribue de grandes aumônes aux malheureux de son arrondissement, vite ils accourent avec une quittance prouvant qu'ils appartiennent à l'arrondissement.

Et ainsi ils exploitent les curés, les maires, les administrateurs d'œuvres de bienfaisance et surtout ceux qui, comme cela arrive souvent, veulent avant tout secourir les indigents leurs voisins.

Et, déplus, ils évitent presque toujours, à l'aide de cette quittance présentée à propos, l'enquête, la terrible enquête si redoutée des mendiants professionnels.

Truc du billet d'hôpital

Ceux qui emploient pour mendier le billet de sortie d'un hôpital ne sont pas, eux, réunis en syndicat ; aussi n'ont-ils pas les moyens d'avoir recours à l'imprimeur. C'est pourquoi ils se contentent ou de falsifier la date d'un billet qui leur a été donné autrefois ou d'en emprunter un à quelque camarade.

Ce truc réussit en général et, en effet, il faudrait avoir un cœur bien dur pour rester sourd aux prières d'un malheureux qui se dit à peine convalescent et condamné à une rechute s'il n'a pas au moins un lit pour dormir pendant la nuit. On se laisse d'autant plus apitoyer qu'on sait que l'encombrement des hôpitaux oblige l'administration de l'Assistance publique à mettre dehors des malades qu'il serait nécessaire de garder encore quelque temps.

Et je serais tenté moi-même d'excuser les malheureux qui implorent la charité publique avec un billet d'hôpital si je ne savais, hélas ! que ces billets sont presque toujours achetés pour quelques sous par des intermédiaires

qui les revendent à des mendiants professionnels.

Perte simulée d'argent

II y a aussi des industriels du même genre qui dressent des jeunes gens à simuler des pertes d'argent afin de se les faire rembourser par le public.

Ceux dont ils se servent sont, en général, affublés d'un costume de cuisinier ou de pâtissier . Tout à coup ils s'arrêtent au milieu d'une rue et, lesyeux grands ouverts, ils cherchent et recherchent pendant un grand moment, puis, quand il y a un attroupement suffisant autour d'eux ils se mettent à sangloter.

Pressés de questions par les uns et par les autres, ils n'ont pas la force de répondre; enfin, s'expliquantpar syllabes et par gestes, ils font comprendre qu'ils ont perdu 5 francs qu'ils rapportaient de chez la pratique et qu'ils vont être chassés par leur patron.

La foule a pitié de leur chagrin, chacun fouille dans sa poche et bientôt le tour est joué, la monnaie empochée et les gamins partis

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dans une autre direction où ils vont recommencer leur petite comédie.

J'ai eu la constance, un jour, de suivre un de ces petits comédiens pendant toute une après-midi. Après m'avoir conduit de l'Arc de Triomphe au Panthéon, en recommençant quatre fois la même farce sur le même ton, il disparut dans un long corridor d'une maison de la rue du Cardinai-Lemoine, où j'appris qu'il était un des quatre employés d'un hercule de places publiques.

Nouveaux trucs

Mais tous les trucs que nous venons dépasser en revue sont connus depuis de longues années ; tandis qu'il en est d'autres plus modernes qui prouvent que la science de l'invention a fait des progrès dans toutes les branches de l'industrie ; en effet, ceux que je vais signaler ont été découverts, il y a deux ans à peine, par d'ingénieux professionnels.

C'est d'abord le truc des cabinets inodores, truc qui a été exploité, cet hiver, dans tous les quartiers de Paris.

Une dame bien mise et ayant toutes les apparences de la fortune, prise d'un besoin pressant, se précipite-t-elle vers un édicule bien connu ou dans un passage hospitalier, aussitôt elle est arrêtée au milieu de sa course par une femme proprement vêtue qui, la saisissant par le bras, lui fait comprendre qu'elle aussi a le même besoin, mais n'a aucun argent pour le satisfaire.

La dame pressée laisse tomber dans la main de celle qui implore sa compassion les sous qu'elle a préparés pour elle, et achève sa course sans s'apercevoir que celle qui l'a arrêtée si mal à propos cherche de nouveau à exploiter quelque autre dame pressée.

Nous avons aussi, comme nouveau truc, le truc de l'omnibus.

Avez-vous un air sympathique et passezvous près d'une station de tramways qui conduit à la banlieue, il est bien rare alors que vous ne soyez pas abordé par une femme, jeune ou vieille (les deux sont toujours intéressantes pour des motifs différents), qui vous raconte, les larmes aux yeux, que ses jambes ne peuvent plus la porter et qu'elle n'a pas un sou

pour prendre la voiture qui doit la conduire chez elle.

Si elle vous rencontre aux environs de l'Hôtel de Ville, c'est à Choisy-le^Roi ou à Bicêtre qu'elle habite ; si, au contraire, vous la trouvezàla place de la Madeleine, elle doit se rendre à Courbevoie ou à Suresnes.

Ce truc est bien inventé et peu de personnes résistent à cette demande ; cependant, si elles voulaient prendre la patience d'attendre, elles verraient la prétendue voyageuse renouveler la même prière auprès de nouveaux arrivants, et quelquefois elles auraientla douleur d'apercevoir, comme j'ai pu le faire moi-même, leur argent prendre le chemin de la boutique d'un marchand de vins voisin.

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