CHAPITRE IV
MENDICITE DEGUISEE
Il ne faudrait pas croire qu'en donnant un nom nouveau à ce chapitre, j'en aie fini avec les truqueurs.
La mendicité déguisée n'est, en effet, qu'un truc, et sous ce titre je place les coureurs de foire qui prennent aux gogos leur argent et leur promettant un gain qu'ils n'obtiennent jamais ou en faisant miroiter à leurs yeux de trompeuses espérances.
J'y place aussi d'antres p»ofesssionnels qui pour vivre emploient des moyens ayant certains points de contact avec la mendicité.
Loin de moi la pensée de vouloir atteindre toute la corporation des forains. Je connais personnellement les Pezon, les Delille, les Corvi et autres entrepreneurs de spectacles dans les fêtes publiques, qui sont les commerçants
les plus honnêtes et les plus estimables qui soient ; mais, hélas ! il faut bien l'avouer, l'ancien forain disparait peu à peu pour faire place à des industriels usant d'expédients illicites, et ce sont ceux-là dont il faut arrêter l'entreprise dans l'intérêt du public comme dans l'intérêt même et pour l'honneur du vrai forain.
La bonne aventure
Les exploiteurs de la charité publique dans les foires et dans les fêtes sont, au premier chef, les diseuses de bonne aventure.
On pourrait faire rentrer dans cette catégorie l'homme qui tend la main gauche en offrant de la droite des petits papiers jaunes, verts et rouges, qui doivent annoncer à l'acheteur les événements heureux et malheureux de sa vie.
Mais celui-là n'est qu'un mendiant ordinaire qui ne déguise pas sa profession et qui n'offre ses papiers qu'afin d'avoir une occasion de demander la charité.
La diseuse de bonne aventure, quoique
aussi sérieuse que le vendeur d'amusettes pour badauds, essaye au contraire de faire croire à ses facultés de seconde vue ; elle emploie même, pour tromper le public, une certaine mise en scène qui consiste à s'endormir après une lutte de quelques secondes.
Ici la mendicité se double du délit d'escroquerie.
En effet, si la diseuse de bonne aventure ne commet pas d'escroquerie en vous laissant espérer pour vos vingt sous toutes les joies de l'amour et de la fortune et en faisant errer votre imagination au travers de tous vos rêves d'antan, il n'en est plus ainsi quand, par exemple, vous parlant d'une grosse succession que vous allez recevoir ou d'une femme qui vous aime, elle vous déclare qu^il y aura de grandes difficultés à recueillir celle-là et de grands dangers à conquérir celle-ci, à moins cependant que vous ne consentiez à lui donner de l'argent, beaucoup d'argent, nouveau cadeau qui lui permettra de parler et de vous apprendre à éviter dangers et difficultés.
Certes, je ne plains pas les gens riches qui, pour rire et afin de dépenser un argent qu'ils
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ne savent comment employer, se font tirer les cartes ou lire dans la main ; mais, hélas ! c'est que les victimes de ces bohémiens sont, en général, les ouvriers, les paysans, gens peu fortunés y toujours en quête de surnaturel, parce qu'ils ont le plus besoin d'espérances, et qui vident leur porte-monnaie pour apprendre un mensonge ou quelquefois une vérité qu'eux-mêmes^ sans s'e» apercevoir, ont déjà appris à la sorcière.
On ne s'imagine pas ce que ces femmes laides, sales, et souvent bêtes, font de recettes.
Il est honteux de voir l'administration donner à des gens, qui la plupart du temps sont étrangers, le droit tout à la fois de mendier et de voler.
Et je m'étonne que nos commissaires de police et nos officiers de paix, si scrupuleux dans certains cas, n'aient pas encore signalé à l'administration la nécessité de protéger le public en n'accordant plus d'autorisation à ces diseuses de bonne aventure.
La Préfecture de police a déjà commencé, il y a quelque temps, à se préoccuper de la
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qaestion ; mais les mesures qu'elle a prises ne sont pas suffisantes. Il faut que, sans hésiter, elle 'défende à tous ces devins, sous peine de poursuites correctionnelles, de continuer Texercice d'un semblable métier,
La loterie
PTaî-je pas à tenir le même langage à propos de la loterie, cette autre exploitation de la crédulité publique ?
Je veux bien ne rien dire du jeu qui consiste à faire tourner une roue et à faire gagner à celui qui la tourne un objet de l ou 2 centimes moyennant un versement de 1 ou 2 sous.
C'est là une mendicité déguisée qui amuse le public et qui, à la grande rigueur, peut être tolérée.
Mais, à côté de cette loterie bénigne et qui n'a jamais ruiné personne, il y a les loteries où l'on joue de Tardent et par lesquelles sont envahies les villes de bains de mer.
Tantôt c'est une roue partagée en quatre parties égales ayant chacune une couleur différente et divisée en trente-deux numéros.
Tantôt ce sont des boules portant chacune un chiffre différent qui, agitées par le propriétaire de l'outillage, rentrent Tune après l'autre dans un étui placé au milieu d'une roue.
Celui qui a pris l.e bon numéro, celui qui a le chiffre porté sur la boule qui rentre la dernière dans l'étui reçoit trente-deux fois sa mise; le joueur qui a parié sur une couleur qui sort touche quatre fois la somme qu'il a engagée; aussi ne doit-on pas s'étonner de l'attrait que présente pour un grand nombre de personnes cette roulette foraine.
Lorsque j'ai rencontré un semblable jeu sur une plage, quelque isolée qu'elle fût, j'ai toujours eu beaucoup de peine à me frayer un passage à travers la foule pour arriver à voir quelque chose. Et dans cette foule il y avait, hélas ! plus de pauvres pécheurs que de riches baigneurs.
L'année dernière, je me trouvais sur le bord de la mer, dans un petit village du Calvados où il n'y avait pas moins de trois roulettes installées en plein vent, et j'avais remarqué avec quel aplomb le propriétaire de l'une
d'elles tenait des coups de mille francs sans en avoir vingt dans sa caisse.
Je voulus connaître sa façon d'opérer. Il ne s'agissait pour cela que de lui délier la langue : jo l'emmenai déjeuner un matin à mon hôtel et je lui avouai que, joueur décave?, je désirais bien me refaire et peut-être acheter un instrument comme le sien.
C'en était assez ; et bannissant toute méfiance, il m'expliqua, avec force démonstrations, non pas comment on pouvait faire gagner la couleur voulue, mais empêcher un numéro chargé d'argent de sortir.
•Conclusion: Tous ces teneurs de loteries exercent un métier malhonnête. C'est, pourquoi ils devraient être poursuivis sans merci par la police, qui, loin de là, les protège.
Et ils sont protégés, alors qu'on ferme impir toyablement les marchands de vins et les cafetiers chez lesquels des clients jouent un peu d'argent pour s'amuser ; et ils sont autorisés, lorsque les cercles les plus honorablement composés n'obtiennent aujourd'hui leur ouverture qu'à la seule condition que
leurs gérants s'engageront formellement à ne laisser jouer aucun de leurs sociétaires.
Dans quel gâchis administratif pataugeonsnous, grands dieux ! et pourquoi les maires, qui accordent ainsi à la légère aux jeux de hasard le droit de plumer leurs contribuables^ ne reçoivent-ils pas des admonestations sévères de la part des préfets ?
Après cela, il est vrai que j'ai vu un préfet perdre, un soir, 200 francs à une roulette do Berck.
Bonneteurs
Je ne yeux pas parler des jeux organisés pour exploiter le bon public, sans m'occuper aussi de MM. les bonneteurs.
Bien qu'on ait dénoncé souvent leurs méfaits, la plupart des gens se laissent malgré tout prendre à leur boniment.
Le jeu du bonneteau consiste à placer sur un tapis trois cartes qui ont été montrées, et à en faire deviner une après les avoir mêlées ; celui qui nomme la carte sur laquelle il a posé une pièce d'argent gagne une fois sa mise ; celui qui se trompé perd sa pièce, ce
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qui lui arrive souvent, car même si, par le plus grand des hasards, le ponte devine la carte, le maître du jeu arrive presque toujours à lui prouver qu'il s'est trompé et empoche tout de même son argent.
Les bonneteurs se divisent en plusieurs classes.
Nous avons d'abord le bonneteur prolétaire, qui fait jouer deux sous sur les chemins conduisant aux courses et aux fêtes»
Nous avons ensuite celui qui exerce soir métier dans les chemins de fer, en 3* et en 2* classe.
Enfin, nous avons le bonneteur aristocrate, qui ne monte qu'en V^ classe.
Ces exploiteurs de la bêtise humaine marchent trois ou quatre ensemble, dans l'attitude de gens qui ne se connaissent pas.
Dès qu'ils aperçoivent ce qu'ils appellent une bonne tête, vitel'un d'eux étale un tapis et invite ses compères à jouer.
Ceux-ci risquent gros jeu, et naturellement gagnent à tout coup ; aussi, au bout de quelques instants, les badauds se disputent-ils la
faveur d'essayer leur veine, qui est toujours mauvaise.
Les bonneteurs forment une immense association, à la tête de laquelle est un chef puissant qui assigne leur rôle à tous ceux qui entrent dans la société.
Le bonneteur est tenu de rendre l'argent qui lui a été avancé par le chef, de payer les vêtements qui lui ont été livrés et de verser par jour une somme fixe à la caisse de la société. • S'il remplit ses obligations, il est défendu, quoi qu'il fasse, par le chef de la société ; mais aussi, s'il les oublie, on prétend qu'il est terriblement puni.
Je reconnais que la police poursuit les bon • neteurs, mais, j'ajoute, sans grand succès.
Cartes transparentes
Il n'en est pas de même pour les prétendus marchands de cartes transparentes qu'elle semble ignorer et qui, le visage pâle et l'œil vague, montent et descendent tous les soirs les boulevards, à la recherche d'un bon jeune homme ou d'un vieillard naïf.
Ces commerçants achètent 50 centimes de vieux jeux de cartes à un ami, croupier ou garçon d'un cercle; ils l'habillent d'une enveloppe sur laquelle est dessinée une femme nue; puis, parlant à l'oreille de celui qu'ils accostent en lui montrant ladite enveloppe :
«Voulez-vous, monsieur, disent-ils, des cartes transparentes? mais cachons-nous, la police m'arrêterait, d Et ils vendent jusqu'à 4 et 5 fr. ces jeux de cartes aux imbéciles qui se laissent prendre et qui, rentrés chez eux, s'aperçoivent un peu tard qu'ils ont été volés et n'ont même pas la ressource de dénoncer celui qui les a trompés, peu désireux de faire savoir qu'ils ont été acheteurs de cartes transparentes.
Qufelques-uns de ces honnêtes commerçants se répandent le soir dans les cafés et restaurants de nuit, pour offrir aux clients de faire leur portrait ou de leur dire la bonne aventure, ou encore de mesurer la force de leur sang.
Inutile d'ajouter, n'est-ce pas ? qu'ils font toujours de bonnes recettes.
Enfresorfs
Ce sont les mômes personnages qui tiennent les entresorts dans les foires et fêtes publiques, et auxquels la police accorde des autorisations, sachant très bien pourtant que dans ces cnlrcsorts s'exercent à tour de rôle la mendicité et la prostitution.
L'cntresort est une baraque très primitive où on exibe de grandes, de grosses, de petites femmes, et quelquefois de jolies étrangères, cousines de Fatma.
Des qu'un nombre suffisant de curieux ont payé leurs deux sous pour entrer dans la baraque, un rideau s'cuvre, et vous voyez apparaître le sujet annoncé qui fait lui-même sa présentation, toujours terminée j ar Tannonce d'une quête.
Jusque-là c'est de la mendicité avec truc, car souvent la géante a une taille ordinaire et la naine pourrait se promener dans les rues sans être remarquée.
Mais tout n'est pas fini ; quand le rideau est refermé, les gens qu'on soupçonne aimer à rire sont invités à i)asser derrière le rideau
et à venir s'assurer, moyennant une pièce de dix sous ou de vingt sous, que tout ce que le phénomène a exhibé est bien naturel.
C'est là qu'appar ait la prostitution et, ce qui est plus grave, la prostitution à la portée de tous les âges.
Il me semble que la santé et la moralité publiques réclament un peu moins de complaisance de la part de ceux qui sont chargés de veiller sur elles.
Il y a bien quelques entresorts honnêtes qui font exception à la règle ; mais, dans le doute, et avec les difficultés qu'on a de surveiller d'une manière efficace ces établissements, ce genre d'exploitation doit disparaître.
Saltimbanques en plein vent
Je ne serai pas aussi sévère pour les pltimbanques en plein vent qui ne font pasiravail- 1er les pauvres enfants martyrs. Et, bien que ceux qui ont adopté cette profession aient plus d'un point de contact avec les mendiants professionnels, on peut dire, à la rigueur.
qu'ils ont un métier comme les acrobates ou les clowns de cirque, qui ne diffèrent d'eux que parce qu'ils ont mieux réussi.
Certes, je n'ai pas la prétention de donner ici une énumération de tous les saltimbanques ; cette énumération serait, en effet, trop longue et ne pourrait jamais être complète,, tant les différents exercices des saltimbanques en plein vent sont variés et nombreux. Mais je m'empresse d'ajouter qu'ils se ressemblent tous, ces coureurs de fûtes, par la façon avec laquelle ils exploitent la charité publique.
Les plus connus sont les hercules qui lèvent à bras tendus d'énormes poids rendus quelquefois légers par des préparations faciles à deviner ; les acrobates qui font le poirier et marchent sur les mains ; les montreurs de chiens savants ; les cornacs de pauvres enfants malingres et chétifs qu'ils obligent à danser jusqu'à ce que mort s'ensuive ; les escamoteurs, très prisés d ms nos campagnes, où ils épouvantent la jeunesse, qui les prend pour des sorciers.
Nous avons aussi les chanteurs ambulants, qui sont pour la plupart des fils ou des filles
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de mendiants, nepougissant pas d'ailleurs de leur condition et poussant même quelquefois avec une certaine crânerie la romance ou la chansonnette en vogue.
Mais cependant j*ai constaté que ces chanteurs et chanteuses publics avaient d'autres origines. En voici une, entre autres :
J'étais dernièrement accosté dans une petite commune de la Haute-Vienne, à Mortemart, où une foire devait se tenir le lendemain, par un chanteur ambulant qui m'aborda en souriant familièrement et en me demandant si je me souvenais de lui.
Comme maréponse était négativerComment, me dit-il, vous ne vous souvenez plus de votre ancien camarade du quartier, le premier secrétaire des hydropates, Tami de Goudeau et de Grenet-Dancourt ? Ah ! ajouta-t-il, quel différent chemin parcouru par les uns et par les autres ! Dancourt fait interpréter ses pièces par les acteurs dç Cluny, tandis que moi, je suis forcé de chanter mes œuvres sur les grandes routes et sur les places publiques. Malgré tout, termina-t-il, le métier a du bon.
Je pris congé de l'ancien secrétaire des
hydrop tes, tout en songeant à ce qu'il pouvait y avoir de bon dans ce iriétier.
Et le lendemain j'assistai à l'exécution de ses œuvres par des jeunes femmes courant la foire, chantant des romances patriotiques et vendant, en même temps, aux paysannes, des épingles, des peignes et autres marchandises de même sorte.
Interrogées par moi, elles me déclarèrent avoir été servantes de brasserie d'où noire imprésario les avait enlevées en leur dépeignant avec éloquence les beautés de la vie de hasard et des grandes routes.
Parmi les saltimbanques en plein vent, il faut noter aussi les marcheurs sur échasses, qui se servent quelquefois de leur haute taille pour s'introduire dans les étages dont les habitants sont absents et dont les fenêtres sont ouvertes.
A citer encore les joueurs d'orgue, qui nous arrivent de toutes les parties du monde; et les musiciens, dont la plupart sont des Italiens venus enfants à Paris, où ils ont débuté sous les ordres d'un exploiteur qui, les ayantloués à leurs familles moyennant un certain
prix et pour un nombre déterminé d'années, les a contraint pendant toute la durée de leur séjour chez lui à sortir par les plus mauvais temps et à rapporter chaque soir une somme déterminée.
Devenu jeune homme, le musicien s'associe avec deux ou trois de ses compatriotes, et le trio parcourt, l'hiver, les cafés et les cours de la capitale ; l'été, les stations balnéaires et les fêtes foraines.
Je disais tout à l'heure qu'il ne fallait pasuser de trop de rigueur envers les saltimbanques en plein vent ; mais il est bien entendu que cette demande de clémence n'est pas faite pour la catégorie de gens qu'on appelle les bohémiens et dont le passage dans nos campagnes est souvent marqué par de nombreux vols quand H ne l'est pas par quelque assassinat.
Et je n'aurais qu'à ouvrir la collection du premier journal venu pour y trouver la relation de cinq ou six crimes annuels dont nous leur sommes redevables.
C'est pourquoi les Allemands,, lassés de • donner l'hospitalité à des étrangers qui la re-
connaissaient si mal, ont pris une mesure radicale en interdisant à tout bohémien le séjour et même le passage dans leur pays ; de telle sorte que, chaque fois qu'une voilure de ces dévaliscurs est signalée sur le territoire allemand, immédiatement la gendarmerie est prévenue, la reconduit sous escorte à la frontière la plus proche.
Il n'y a aucune exception.
Pourquoi, par suited'unebienveillance inexplicable et contraire à nos intérêts, n'avonsnous pas prisunc semblable mesure, à laquelle applaudiraient tous ceux, et ils sont nombreux, qui ont eu à souffrir des bohémiens?
Il est beau d'être généreux envers les étrangers, mais il faut pour cela que les étrangers le méritent.
Le bohémien est quelquefois saltimbanque, mais il est surtout fabricant et vendeur de paniers qu'il fait, bien entendu, avec lebois qu'il prend dans les propriétés qu'il traverse.
Quand il est à Paris, il se transforme en marchand de papier à lettres et d'autres objets analogues, mendicité déguisée qui, d'aiW
l.A MKNIUCITÉ î)lt
leurs, est fort appréciée par certains de nos nationaux.
Les vendeurs de papier à lettres,
de crayons/ de mercerie, de peignes à
moustaches
Le Français vendeur de papier à lettres et d'autres fournitures de mercerie parcourt les villes et les campagnes, comme tous les saltimbanques et forains dont nous venons de parler, et son seul but est d'attraper de l'argent sans livrer la moindre marchandise. Ce n'est que forcé par l'attitude du client qu'il se décide à donner quelque chose pour le sou ou pour les deux sous qu'il reçoit,
A Paris, ce vendeur opère plus spécialement dans les lavoirs et lès marchés.
Dès qu'il a récolté quelque argent, il court le dépenser dans un débit de boisson, car il ne vit que d'arlequins et couche tantôt dans un garni, tantôt dans un autre.
Mais son vrai champ d'exploitation est la iTrôvince, ou mieux la campagne. Il est l'hôte
indispensable de toutes les fêtes publiques^ de tous les bals champêtres. On lui achète rarement, on lui donne souvent. Il prend partauxfestins dans les granges, où il couche lorsque les tables sont enlevées.
Il va d'un pays à l'autre, sur quelque charrette au conducteur complaisant, ou en tendant la main dans les fermes et dans les châteaux qu'il rencontre sur sa route, et auxquels il demande, le soir, une botte de paille et un toit.
Vendeurs de tabac
A côté du vendeur de papier à lettres se place le vendeur de tabac, qui, lui, travaille seulement à Paris et ne va jamais en province.
Ce métier est assez peu connu et est, paraît-il, très productif.
Il occupe trois sortes d'ouvriers différents :
Les ramasseurs, les éplucheurs, les vendeurs.
Nous avons tous vu opérer le ramasseur, à la devanture des cafés; il se faufile avec
adresse entre les tables et y ramasse, sans gêner personne^ les bouts de cigares et de cigarettes jetés là parles fumeurs, et sou ^rent, en se relevant, il tend la main au consommateur le plus près de lui.
Le soir, les ramasseurs se rendent dans des assommoirs du faubourg du Temple, où les attendent les éplucheurs, qui, à leur arrivée, commencent leur journée.
Assis autour de tables recouvertes de journaux, ils défont les cigarettes et cigares apportés devant eux et en retirent le tabac.
Pendant ce temps, les ramassqurs mangent leur pain et leur saucisson, et, moyennant les 15 centimes qu'ils payent pour leur verre de vin, ils obtiennent le droit de dormir.
Puis, à deux heures du matin, ramasseurs et éplucheurs sortc^nt de l'établissement, qui ferme pour rouvrir à trois heures et leur permettre alors, pour le même prix, de faire un nouveau somme pouvant durer jusqu'au matin.
Quant aux vendeurs, ils entrent en scène dès que s'effectue la première sortie, ou mieux la fermeture du débit. Ils ont pour mission de
vendre, près le marché Maubert, les paquets de tabac confectionnés par les éplucheurs et éplucheuses, car il y a des femmes parmi ces confectionneurs de paquets de tabac.
La clientèle de ces marchands se recrute surtout parmi les maçons du Limousin et de la Creuse, qui passent place Maubert en allant à leur travail et qui sont enchantes de se procurer un gros paquet de tabac pour 20 ou 25 centimes.
J'ai même connu un vrai marchand de tabac qui, plusieurs fois par semaine, venait acheter de ce tabac ramassé sur les boulevards et dans les rues, et dont les clients, paraît-il, ne se sont jamais plaints.
Cet honnête commerçant gagnait plus, on peut le croire, en allant s%pprovisionner au marché Maubert ^u'à la régie.
Et à propos de cette industrie exercée par dos professionnels qui ont horreur du travail, je trouve dans un journal, une interwiev où le rédacteur nous présente les révélations d'un mégottier, comme il l'appelle, et que je ne résiste pas au plaisir de reproduire.
Il s'agit delà grande colère des ramasseurs de bouts (le cigares contre k police qui le^ tracassoi
Les Mégottiers
II y a quelques jours, dans rarrière-bôu-»" tique d'un marchand de vin de la rue Maître- Albert, quelques « mégottiers » se sont réunis pour « jeter les bases d'un syndicat de défense et de protection mutuelle »,
Ge n'est pas la première fois que les mégottiers, dont l'industrie ne figure à la rubrique d'aucun Bottin, prennent l'initiative d'une pareille résolution. Seront-ils plus heureux aujourd'hui? Là-bas, autour de la statue d'Etienne Dolet, on se montre généralement sceptique. Vous comprenez, nous disait Tun d'eux, il faudrait mettre à la tète de notre syndicat un homme capable^ et où le trouver parmi nous?
-r- Nous avions songé à nous constituer en syndicat, continue le mégottier, parce que nous avons, tous les jours, à subir les tracas-
séries d'agents trop zélés. On ne nous laisse pas librement exercer notre métier, qui pourtant ne gêne personne. Nous sonimes des gens paisibles. C'est pendant l'été que notre métier devient le plus difficile et pour peu que l'on nous ennuie, nous n'arrivons pas, au bout de h journée, à gagner un morceau de pain.
— Pourquoi, l'été?. . .
— C'est la morte-saison, monsieur. L'ouz vrier qui, par économie, s'approvisionne chenous, devient en élé un concurrent. Il ramasse les bouts de cigare et de cigarette qu'il trouve sur son passage. Il a bien vile récolté sa provision de tabac. Autant de gain qui nous est enlevé. Mais l'hiver, ah! dame! l'hiver, quand les rues sont pleines de boue, il faut être du métier pour découvrir les endroits où l'on peut rencontrer des mégots à peu près propres. Tout ça ne s'apprend pas en un jour.
Notre mégotlier est sur la voie des confidences. C'est peut-être l'effet d'une « verte » qu'il lampe avec une visible satisfaction. Le voici qui cligne de l'œil :
— Et tenez, puisque vous n'êtespas du bt-
ti.nent, je puis bien vous le dire. Il y a des endroits, où en quelques instants, j'en ai plein mes poches, de mégots — et de bons. C'est entre les grands boulevards et la rue Lafayette que « ça se passe », autour des cafés. Les théâtres donnent encore beaucoup avec leurs entr'actes, mais seulement des cigarettes. Ici la qualité varie beaucoup. A rO[ éra, à la Comédie-Française et dans quelques théâtres du boulevard, on récolle du maryland,de fines cigarettes de tabac turc, égyptien, hongrois. C'est un article très apprécié chez nous.
Dans les théâtres de quartier, le caporal domine. Et puis, là, on fume la cigarette jusqu'au bout. Nous ne pouvons pas. l'utiliser.
Jusju'au bout! il f lilait voir de quel air dédaigneux cela était dit. 11 est évident que le mégottier professe un suprême mépris pour tous ceux qui ne jettent pas leur cigarette à la première bouffée.
Au cours de ce bavardage, notre interlocuteur nous a fait une révélation qui a son importance et qui surprendra bien des gens. Dans certains bureaux de tabac des quartiers excentriques, le patron, peu scrupu-
leuxj ne dédaigne pas les bons offices du mégottier.
Voici comment le trafic s'opère. Le mégotlier apporte sa récolte de cigarettes à un industriel spécial qui opère une méticuleuse sélection et fait subir au tabac certaine préparation pour lui enlever un peu de son amertume. Gela fait, notre industriel Técoule au buraliste qui mélange à petite dose ce tabac à celui de la régie. Cela n'est ni propre ni dé^ \mai^. mais l'opératioa est fructueuse et cela suffit.
Certains mégottiers ne sont donc pas em^^ barrasses pour écouler leur marchandise. Peu ou prou, le métier nourrit son homme. ■
Malheureusement, en été, la recette journalière ne dépasse pas deux francs. C'est peu. 11 est difficile dans ce cas de joindre les deux •bouts. Aussi ces braves gens se plaignent-ils d'être tarabustés par les agents.
De là la petite agitation qu'on a remarquée ces jours-ci.
Bien que ces vendeurs de tabac puissent siîmbler exercer un métier, ils ont cependant, on l'a vu, beaucoup de rapport avec le men-
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diant, quand ce ne serait que par l'origine de la marchandise qu'ils offrent. Nous nous trouvons donc bien encore en présence d'une mendicité déguisée.