CHAPITRE V
MENDICITil SANS APPRÊT
S'il y a, comme nous venons de le constater, une mendicité déguisée, il y a aussi une mendicité que j'appellerai mendicité sans api)rêt, exercée par des gens qui n'ont recours à aucune ruse, à aucun truc pour demander la charité.
Cependant, il ne faut pas croire que cette catégorie de mendiants aille toujours se poster n'importe où et frapper indistinctement à toutes les portes.
Non, assurément : cette industrie, car c'est une véritable industrie, a ses indicateurs, elle a même des places préférées qui s'achètent.
En voici un exemple :
Je me livrais, depuis plusieurs* mois déjà,
à une étude de la mendicité, lorsqu'un jour (le janvier 1889, un ancien [agent de la Préfecture de police qui me guidait dans le monde interlope des mendiants vint me chercher pour me conduire chez un marchand de vin dont ces Messieurs font toute la clientèle.
Il y avait là, autour d'une table, vingt personnes, hommes et femmes, s'agitant en face d'un grand vieillard qui, suivant son expression, mettait aux enchères une marche d'église.
L'acheteur, ou mieux l'adjudicataire, devait avoir seul le droit d'occuper cette marche à l'entrée et à la sortie des offices, et y remplacer l'ancien titulaire qui était mort sans héritier connu.
Le syndicat des mendiants, redevenu propriétaire, vendait à son profit la place du défunt, très lucrative, paraît-il, et très recherchée, si j'en juge par le prix d'adjudication, qui monta à 280 fr. et fut payé comptant par un petit vieux de soixante à soixante-cinq ans, que j'eus la curiosité d'aller voir, de temps en temps, exploiter sa charge et amasser sans doute une petite fortune, car les
mendiants privilégiés meurent presque tous capitalistes et donnent Toccasion aux journalistes de rédiger des notes comme celle-ci :
Mendiant capitaliste
€ Un vieillard de soixante et onze ans, M. Jules Benoist, habitait depuis vingt-huit années une affreuse masure construite de planches et de ciment, située à Tangle de la rue Piat et du passage Peley.
€ Jules Benoist vivait de mendicité*
« Ces jours derniers, on n'apercevait plus le mendiant : des voisins, craignant un malheur, allèrent prévenir le commissaire de police du quartier. Le magistrat fit enfoncer la porte de la cabane habitée par Benoist et trouva son cadavre étendu sur une planchette recouverte de paille.
€ Le commissaire de police découvrit dans un vieux poêle en faïence une liasse d'obligations du Crédit foncier, de la Banque de France, de différentes Compagnies de chemins de fer, représentant une valeur de 50,000 fr., ainsi qu'une somme de 2,000 fr.
en or, cachée dans de vieilles paires de bottines. »
Le mendiant qui joue aux courses
Parmi les différentes catégories de mendiants, il ne faut pas oublier celle des joueurs aux courses.
Ils doivent être probablement ceux qui sont le plus € dans le train ».
Un chroniqueur des Débats nous conte en ces termes une aventurer ayant trait à un de ces passionnés du jeu :
« Ce mendiant était sordide et lamentable.
Je le rencontrai dans la rue de Sèze, et il me fit grand^pitié. II était hâve et maigre comme s'il n'avait pas mangé depuis plusieurs jours. Il se traînait à peine. Il avait de vraies larmes dans ses yeux chassieux. 11 représentait la misère dans ce qu'elle a de plus douloureux :
« Bien sûr, me dis-je, celui-là est un vrai pauvre. Dieu sait où il loge, de quoi il vit! Si les apôtres de la charité raisonnable et raisonnante le rencontraient, eux-mêmes seraient attendris. »
Et je mis dans sa main tendue une petite aumône, qu'il saisit avidement. Puis, je me dis encore :
«Si, d'aventure, il enti'ait chezun marchand de vin pour prendre quelque cordial il ne faudrait point trop le lui reprocher; car, vraiment, le pauvre diable en a grand besoin ? p
Là-dessus, je me retournai pour voir ce que faisait mon homme.
Ce qu'il faisait? Ah ! je vous le donne en mille !
Il achetait le Paris-Sport. »
On peut lire aussi des échos de ce genre :
La Mendiante riche
En ouvrant la chambre d'une pauvre mendiante, Marie Dufour, morte et enterrée depuis un an, la concierge du numéro 72 de la rue de Sèvres a trouvé une petite fortune de trente mille francs que la « malheureuse > avait cachée dans un vieux tablier.
M. Toquenne, commissaire de police, im-
luédiatement informé, a prévenu le juge de paix pour les formalités d*usage.
Bons de fourneaux
Mais le syndicat des mendiants ne se contente pas de vendre des droits de stationnement sur la voie publique ; on peut aussi lui acheter des bons de fourneaux.
On m'indiqua l'endroit où je pourrais m'en procurer, et j'y envoyai, un jour, une femme bien malheureuse à qui une société dite de bienfaisance en avait refusé et qui, pour 3 fr. s'en procura un nombre représentant une valeur de 6 fr.
Et dire qu'il fut un temps où j'ai été assez naïf pour acheter de ces bons afin de les distribuer aux pauvres, au lieu de leur donner de l'argent, croyant me mettre ainsi à l'abri des tromperies !