CHAPITRE VI
MENDIANTS A DOMIGILi
Le i^rand et le petit jeu
H y a, ai-je dit plus haut ^ des mendiants qm se font indiquer les gens auxquels ih doivent demander : ceux-là, ce sont les mendiants à domicile.
Parmi les moyens d'indication mis à leur disposition est un petit Bottin annoté et eonïmenté où sont inscrites les bonnes adresses.
IFpairaît qu'il y a plusieurs maisons spéciales qui fabriquent ces petits livres aux bons renseignements.
Ce que je sais, dans tous les cas, c'est que dans les environs de l'Ecole de médecine il en existe une, dont j'ai connu l'adresse par un mendiant bavard, et où je me suis rendu
un matin, habillé en ouvrier proprement vêtu.
Le bureau de renseignements est situé au deuxième.
J'étais à peine entré dans une antichambre noire et aux odeurs acres, que je fus aussitôt interrogé par une grosse dame âgée qui, ayant appris que je venais pour les adresses, me conduisit mystérieusement dans un petit cabinet, où elle me demanda si je voulais le grand jeu ou le petit jeu.
N'étant pas été prévenu de la question, j'hésitai à répondre.
Voyant qu'elle avait affaire à un novice et n'ayant aucune raison de se méfier de moi, la patronne (car je sup[)osc que c'était elle m'engagea beaucoup à acheter le grand jeu.
« — C'est 15 fr., me dit-elle, mais vous y trouverez 950 adresses, et des bonnes ; ceux qui y demeurent donnent toujours, et avec ce jeu-là vous aurez de quoi vivre facilement un an, sans être obligé de faire appel deux fois au même porte-monnaie.
€ Le petit jeu, continua-t-elle, n'est que de 5fr., c'est vrai, mais d'abord il ne contient que 200 adresses, et puis les maisons indi-
quées y sont si connues qu'elles ne s'ouvrent plus facilement. D'ailleurs, fit-elle a\ec une moue expressive, tous les mendiants ont ce jeu-là. »
« — Donnez-moi les deux jeux, madame^ lui répondis-je. >
Et je partis, emportant deux petits c: hiers copiés à la main et sur lesquels j'ai relevé les noms de beaucoup de personnes que je connais et qui sont ainsi, sanss^en douter, désignées à la rapacité des professionnels.
Le mendiant à domicile est habituellement dans ses meubles. C'est le plus souvent un homme de cinquante à soixante ans, déclassé ou se disant tel. 11 procède avec méthode, il a ses jours et ses heures pour « faire le pied de biche», c'est-à-dire pour aller sonner chez les personnes qui lui sont indiquées.
Son existence est régulière est sa mise est propre.
Un certain nombre de mendiants à domicile ne possèdent ni le grand ni le petit jeu ; ils relèvent tout simplement sur le Bottin des départements les noms des châtelains qui
habitent Paris, et ils se présentent devant eux, se disant leurs compatriotes.
Puis, après de nombreuses protestations de dévouement ils parlent incidemment du besoin pressant qu'ils ont de se rendre dans leur famille ; bref, ils finissent leur visite en demandant l'argent nécessaire à leur voyage.
S'ils obtiennent l'argent, ils vont boire le prix du voyage chez un débitant quelconque; si, au contraire, comme cela arrive quelquefois, on leur remet un billet de chemin de fer, ils s'empressent d'aller le vendre au rabais.
Une autre mendicité à domicile est la mendicité par lettres, qu'en argot on désigne sous le nom de « faire le pilon > ou encore € pilonner >, parce que la lettre envoyée au bourgeois recommandé est presque toujours écrite par le mendiant lui-même, sauf le cas, et il est assez rare, où un lettré fait le métier de rédiger les suppliques qu'il vend à ses clients un assez bon prix.