MENDICITÉ DANS LA RUE
TottS ces mendiants que vous venez de voir sont des mendiants privilégiés, et on peut se faire une idée' de co <|u'ils extorquetit à la charité publique lorsqu'on s'est rendu compte, de €0 qu'encaissent ceux qui se contentent de parcourir les rues qu s'adressant indis^ tinclemcnt à tous les gens qu'ils rencontrent.
C'est ce que j'ai essayé de sawir.
En effet, un jour ayant aperçu, au coin de la rue- de la Victoire et do la rue de la Chaussée-d'Antin, une femme implorant la pitié des passants, je me mis en observation, comptant les personnes qui répondaient à son appel.
Je constatai que, dans l'espace d'une heure on lui avait donne vingt-cinq fois. Or, en
supposant que chaque fois elle n'ait reçu qu'un sou, c'est donc au tarif de vingt-cinq sous l'heure qu'elle avait travaillé, et cela S|tns grand'peine,
Elle eût certainement moins gagné et se serait beaucoup plus fatiguée en faisant, par exemple, un ménage pendant cet espace de de temps.
Qu'on juge par là des recettes que peuvent faire les intelligents, les truqueurs du métier!
Chemineux
Dans c€ttc catégorie de mendiants des rues nous classerons les chemineux, qui exploitent surtout les routes.
Quel est celui de nous qui, pendant un séjour à la campagne, n'a pas rencontré dans ses promenades ces hommes à l'air sinistre, traînant une jambe fatiguée et semblant exiger l'aumône qu'ils sollicitent !
Ce sont les coureurs de hameaux*
Passant aux mêmes époques, devant les mêmes maisons ; sachant d'avance ce qu*ils
MA Là mendicité
devront avoir récolté à la fin de la journée, ils s'insurgent contre qui diminue la somme qu'ils ont l'habitude de recevoir ; et même, s'ils se croient loin de tout hameau, ils menacent, parlent haut, et arrivent à effrayer si bien ceux qu'ils implorent, que presque toujours ils emporicnt triomphants, l'aumône sur laquelle ils comptaient.
Les presbytères sont notamment considérés par eux comme une proie désignée à leurs exigences, et ils sont prêts a ameuter par des récits mensongers la population contre son curé, si ct'Iui-ci ne satisfait pas à toutes leurs prétentions.
Ils ne reculent même pas devant les voies de fait, et je connais à ce sujet bien des histoires édifiantes.
^ Une entre autres :
11 y a quelques années, par un beau soleil d'. oût, vers deux heures de l'après-midi, se présentait au presbytère, de la commune de R..., petit village situé tout près de la route conduisant de Paris à Limoges, un mendiant de vingt-cinq à trente ans, armé d'un gros bâton.
LA MENDICITÉ Ho
M. le curé travaillant à son jardin, le jeune solliciteur fut reçu par la vieille bonne, qui refusa de lui donner le moindre secours.
11 supplia d'abord, s'emporta ensuite, puis voyant qu'il n'obtenait rien, il arriva au paroxysme de la colère et abattit son bâton sur la tête de la domestique, qui tomba inanimée dans sa cuisine.
Avant qu'elle eût repris ses sens, notre mendiant avait disparu depuis longtemps en emportant le porte-monnaie de sa victime.
On alla, comme toujours en pareille occasion, quérir la gendarmerie ; mais, comme toujours aussi, la gendarmerie, après les constatations habituelles, ne s'occupa plus du fugitif, qui put* continuer, sans être inquiété, son petit commerce de mendiantvoleur.
Il est juste de reconnaître que parmi ces coureurs de campagne on trouve souvent des repris de justice, surtout sur les chemins qui conduisent d'une prison centrale à Paris.
Aussi ne doit-on pas attribuer aux mendiants seuls les crimes et les délits qu'on reproche à ceux qui font métier d'exploiter la province
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bien que cependant ils en aient leur bonne part.
Dès que le soir arrive, on voit les chemineux se présenter, humbles et suppliants, aux portes des maisons qu^ils rencontrent. Us demandent d^abord timidement un morceau de pain et une botté de paille, puis s'enhardissant peu à peu, ils deviennent plus exigeants, ajoutant que d'ailleurs ils ne demandent qu'à payer leur nourriture et leur coucher si on consent h leur confier du travail.
11 n'y a qu'à convenir avec eux d'une tâche pour le lendemain, si on veut ne pas avoir à leur offrir le déjeuner du matin, car alors, réveillés de bonne heure par la crainte d'avoir à travailler, ils quittent la place avant le lever du soleil.
Et comme un jour je demandais la raison de sa paresse à un vagabond à qui j'avais offert de l'ouvrage l'année précédente, et qui était parti brusquement à l'apparition de l'aurore :
<ï Mais, monsieur, me dit-il, mon métier me rapporte beaucoup plus que celui de terrassier que vous m'avez proposé; et puis.
voyez-vous, ajoula-t-il, je ne suis pas un sédentaire, j'aime voir du pays. »
C'est là le cheniineux peint par lui-même.
11 m'a été peint aussi, et d'une façon très pittoresque, par un acteur parisien dont le nom est aujourd'hui connu, qui fut, un jour, chemineux par nécessité, et qui a complété mes renseignements sur ce corps d'armée des mendiants, qui est un des plus nombreux.
Ce brave garçon, que je remercie de ses confidences, venait de débuter dans la carrière théâtralq. et pour ses débuts avait trouvé un engagement au théâtre de Chambéry., mais, au bout de quelques semaines l'imprésario, trouvant les recettes insuffisantes, quitta, un beau matin, la ville et le théâtre, en oubliant, bien entendu, de payer ses artistes.
La troupe se débanda.
Notre acteur, qui avait quelques économies dans sa poche, prit le train jusqu'à la ville la plus proche, et obtint l'autorisaiion d'y donner une soirée, qui lui permit de refaire un peu sa bourse.
Il avait l'intention de continuer ainsi jusqu'à
Paris, lorsqu'à son réveil il reçut la visite d'un couple éploré, un camarade et sa femme malade, qui le supplièrent de les prendre avec lui pour continuer les représentations.
A trois, il est plus facile d'amuser les spectateurs ; notre homme accepta, et le soir on chantait et on déclamait devant le public.
11 y avait trois jours que ia petite troupe continuait ainsi sa route sur Paris, lorsque, le matin qui suivit la troisième soirée très fructueuse, le couple disparut emportant non seulement la caisse, mais encore les vêtements de celui qui les avait si généreusement autorisés à partager son sort.
Que faire? Plus de chemin de fer, plus de soirées possibles ; il n'y avait qu'un parti à prendre : se diriger à pied vers Paris. En rOute donc pour Paris, et voilà bientôt notre homme obligé de se mêler aux chemineux.
En le rencontrant, avec son air malheureux et sa mine piteuse, un vieux qui le rejoignit le prit en pitié, et sans doute le jugeant novice, résolut de faire son éducation et de l'instruire dans le métier qu'il le voyait si maladroitement entreprendre.
Et, d'abord, le sentant très fatigué à l'étape du soir, notre vieux, que les autres appelaient le capitaine, l'installa dans une grange abandonnée dont les chemineux s^étaient emparés, et qu'ils avaient soin chaque soir de garnir de paille et de bois récoltés dans les environs, puis, s'adjoignant trois compagnons, il parcourut avec eux les jardins, les étables d'alentour, et en rapporta des provisions qui permirent à tous, ainsi qu'à l'acteur, de faire un dîner auquel rien ne manqua.
— N'est-ce pas surprenant, lui disait le capitaine tout en préparant lo dincr, qu'il ne nous ait fallu qu'une heure à peine pour trouver notre affaire? Cola ne vous étonnerait pas si vous saviez combien je connais cette contrée que je parcours plusieurs fois par an, et qui est, je puis vous le dire, ma contrée do prédilection. Et puis, il est vrai, qu'on ne m'appelle pas capitaine pour rien, et que je connais mon métier.
Lorsque le diner fut terminé, le capitaine s'étendit auprès de son nouveau protégé, et aussitôt commença la première leçon.
« Vois-tu, mon garçon, lui dit-il, tu en as une chance de m'avoir rencontré : il n'y a personne qui puisse mieux que moi te diriger vers les bons endroits, et même, si lu veux^ comme je me sens attiré vers toi, nous voyagerons ensemble, nous ne nous quitterons plus ; je me fais vieux, j'ai besoin d'affection ; nous serons le père et le fils.
Mais quoi qu'il arrive, retiens bien ce que je vais te dire :
« Il n'y a pas, entends-tu, de métier plus « attrayant, plus séduisant que le nôtre.
€ Sans maître, sans gêne, sans entrave, nous « allons où bon nous semble, nous faisons ce « que nous voulons, voyageant pour notre « plaisir, sans souci du lendemain, ni de notre « nourriture ni de notre gîte.
« Bien loin de dépenser notre argent, nous « amassons des économies pour les jours de « chômage à Paris. D'ailleurs, sans nous « tromper d'un sou, nous pouvons dire, le « matin, quelle sera la recette de la journée, « recette que les plus malins qui peinent et « qui travaillent ne réalisent pas.
« Mais pour cela, on doit bien connaître la
LA MENDICITÉ Uti
« route à suivre; et surtout ne pi^s aller à « l'aventure. 11 faut avoir son itinéraire, où « les maisons généreuses sont marquées au < crayon rouge, les fermes qui donnent peu « au crayon bleu. Tu verras aussi quelques « stations marquées au crayon noir, celles-là « sont les habitations éloignées et mal gar- « dées où, sans crainte ni des valets ni des « gendarmes, on peut faire main basse sur « la volaille. »
— Surtout, termina le capitaine avant de s'endormir, sous aucun prétexte ne prends parla Champagne.
La Gham[)agne pour nous, est partout la Champagne pouilleuse (sic).
Le lendemain, en passant dans un endroit qu'avait indiqué à son correspondant l'acteur devenu chcmineux, celui-ci trouva à la poste une lettre chargée qui lui permit de se sépaler de son protecteur.
Mais avant, il voulut répondre à ses bons procédés et essaya de lui démontrer qu'il avait fait fausse voie dans la vie. 11 voulut lui prouver le vide et même l'indignité d'une telle existence.
Et le capitaine, haussant les épaules, Tarrèta tout net : « Ne continuez pas vos divagations jeune homme, lui dit-il, votre sermon est inutile, j'ai été et je suis plus heureux que vous ne le serez jamais.
Si je suis chemineux c'est par vocation .
J'appartiens à une famille de riches cultivateurs qui, à maintes reprises, quand j'ai été malade, ont essayé de me ramener chez eux ; mais toujours aussitôt guéri, j'ai repris mon bâton et mes voyages, abandonnant avec bonheur, pour le grand air et la liberté, la vie monotone qu'on avait voulu me créer.
Pour être chemineux, mon jeune ami, il faut être être né chemineux. Va donc, tu n'as plus rien à faire avec moi, et je vais chercher un autre compagnon, adopter un autre fils. »
Rien à ajouter, n'est-ce pas, sinon peutêtre une simple remarque à faire, c*est que si les ruraux recevaient moins bien les chemineux, et faisaient partout comme dans la Champagne, les chemineux visiteraient moins souvent les ruraux.
Ces vagabonds viennent toujours à un mo-
ment donné, à Paris, [le quartier général de tous les exploiteurs de la charité publique ; aussi on ne peut s'imaginer ce que cette ville renferme, d'une façon continue, de mendiants de toute sorte. Pour s'en faire une idée, il faut pénétrer dans les lieux de rendez-vous occupés par les sans- travail, visiter les dortoirs improvisés où ils couchent pêle-mêle et trinquer avec eux dans les assommoirs qui les recueillent et les empoisonnent.
C'est ce que nous allons faire.