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CHAPITRE VII L'EXIL ET LE SACERDOCE

La Mennais était donc parti de Saint-Malo pour l'Angleterre. Il fit escale à Guernesey, et s'y occupa d'une afTaire commerciale, le 5 avril 1815. Puis, au lieu de poursuivre son plan, qui était de se rendre aux colonies, il s'arrêta dans Londres, sous prétexte qu'il ne devait pas quitter l'Europe avant de savoir la destinée de l'abbé Jean, resté au milieu de l'épouvantable enfer d'une France en proie aux « Jacobins ».

Au fond, il n'était plus certain que les îles lointaines fussent la Terre promise, il redoutait d'être « seul », il pensait que son frère serait probablement forcé, par la « persécution », de venir le rejoindre bientôt, et il subissait une crise d'aboulie, où l'on attend quelqu'un pour être déterminé à quelque chose.

D'ailleurs, il n'ignorait pas qu'il rencontrerait dans la capitale anglaise la fine fleur des ultras. — Dès le 13 mars 1815, en effet, à Lyon, l'Empereur avait banni de son territoire tous les émigrés rentrés depuis le 1^- avril 1814, et qui n'avaient pas été rayés des listes de l'émigration par le gouvernement impérial ou par les gouvernements anté-

rieurs. — L'abbé Guy Carron, nolamment, tombait sous le coup de ce décret. Fils d'un avocat au Parlement de Bretagne, ce prêtre très actif, cet écrivain très pieux, ce royaliste très pur, avait été, au temps de sa jeunesse sacerdotale, à Rennes, le premier confesseur de l'abbé Brute. Les amis de nos amis sont nos amis. Qui ne le sait ? Aussi, dés octobre 1814, l'abbé Carron, à qui l'on avait sans doute offert un exemplaire de la Tradition sur V institution des évêques, comptait parmi les personnages qui encourageaient Féli dans son programme d'apologète. Nous n'avons donc aucune surprise de voir notre minoré prendre la direction de Kensington Road et frapper au n^ 21. L'adresse de l'illustre aumônier des proscrits français n'était pas difficile à découvrir.

Le Malouin lui raconta, évidemment, qu'il voulait aller aux colonies, mais que, désireux de ne pas disparaître avant d'être rassuré sur la situation de son frère, qui demeurait dans le danger à Saint-Brieuc, il cherchait une occupation qui l'empêchât d'épuiser ses ressources financières, fort limitées. — Aller aux colonies, un écrivain! et pourquoi? dut répondre l'abbé Carron, à qui il était facile de constater l'état de dépression morale de son cUent. En attendant que l'horizon s'éclaircisse, on vous trouvera des répétitions ou un préceptorat. — Faute de mieux, on place Féli dans le voisinage, en un heu où l'air est excellent, chez un Irlandais, qui tient une pension composée d'une trentaine d'enfants, très honnêtes et très doux. Là, notre professeur malouin rempUra les fonctions de maître d'études et pourra se familiariser avec la prononciation anglaise.

Un mois après son arrivée à Londres, le clerc de La Chênaie nous apparaît dévoré de l'ardeur de discuter et de conquérir. Il écrit, en mai, ses Lettres à un Anglais sur le protestantisme, lesquelles semblent s'adresser au directeur

même de son école. En même temps, il s'efforce de convertir au catholicisme un des élèves, Henry Moorman, qui avait treize ans. Celui-ci le charmait, dans la douceur d'un abandon affectueux et confiant. Le caractère et l'intelligence et l'éducation de cet enfant surpassaient-ils ce que FéU avait aimé dans le petit Bois, maintenant oublié ? C'est douteux. Cependant, pour son deuxième disciple, l'exUé va dépenser une prodigalité de tendresse et de dévouement, qui nous dévoile l'intensité de sa vie affective, et le besoin de paternité des âmes qui était en son cœur.

Au reste, il a le don d'attacher. Puis on l'accueille comme un compatriote ruiné par les guerres de Buonaparte et banni pour sa foi. L'entourage de l'abbé Carron lui fait fête.

Et le prêtre breton l'a complètement ensorcelé par sa bonté jailUssante et sa sainteté si vraie. Voilà notre minoré qui reprend le ton mystique, et qui dit à son compatriote ce qu'il avait déjà dit à son frère : décidez, je m'abandonne entre vos mains comme un cadavre. Et vers la fm d'août, c'est fait, il est fixé sur sa vocation irrévocablement, son nouveau directeur a tranché ses éternelles irrésolutions. Aussi ne veut-il plus se séparer de ce guide, de cet ami, de ce père ; il le suivra à Paris. Car la proscription des saints touche à son terme : depuis un mois le bon Roy est de retour dans sa bonne ville.

Féli a hâte de revoir la terre de France. Il se déplaît « furieusement » à Londres, en partie parce qu'il n'est pas en parfaite communion d'idées avec le miheu des émigrés. Il s'y distingue à la fois par son sentiment patriotique et par son ultramontanisme.

D'abord, il perçoit très vivement le vice de la seconde restauration, appuyée par « une armée étrangère «, qui rapporte à la France son roi sur un pavois de baïonnettes

sanglantes, « à la lueur de nos villes et de nos hameaux incendiés ». Si les alliés font de la monarchie « comme l'instrument ou le prétexte » de la honte et des malheurs du pays, il croit qu'un soulèvement de la nation est un devoir, à l'imitation de l'héroïsme espagnol en face de la confiscation de la péninsule ibérique par Napoléon. Est-ce que l'humiliation et la dévastation de la patrie ne sont pas une torture pour « tous les cœurs français »? — Il y a des hommes qui ont l'ouïe étonnamment délicate pour suivre les bruits divers et la direction générale de l'opinion publique. La Mennais est de ceux-là. Son imagination et ses théories peuvent l'égarer parfois sur les causes et sur les remèdes, mais, sur la marche des faits eux-mêmes, il se trompe rarement. Cet ultra sent l'agitation et l'inquiétude des esprits, le manque de popularité et les fautes de la monarchie dite restaurée, et prophète, il annonce, dès janvier 1816, le règne du duc d'Orléans.

En second lieu, Féli diffère de l'air ambiant par sa qualité d'ultramontain. Il a le sentiment de l'ordre et de l'unité, ({ui constituent la force et la grandeur du catholicisme, et il déteste les petites chapelles indivitlualistes et désagrégeantes. On le voit donc irrité contre tout ce qui atteint la majesté de l'autorité romaine, et contre tout ce qui fait figure de schisme. Quel respect pourraient lui inspirer ces originaux de l'émigration qu'il entend chez M"« Mauduit, dont la maison londonienne est le centre de l'opposition au concordat, ces survivants de l'ancien régime, bornes ou grotesques, qui préfèrent la frivolité, l'imbécillité ou la sénilité, à la roture, à la roture du talent et de la vertu 1 Tout ce monde-là est féru de gallicanisme. Ah I le clerc malouin se soucie peu des prérogatives royales, quand elles sont contraires au droit canonique, ou qu'elles instiluent dans l'Eglise des anomalies au profit des Bourbons.

Il est néanmoins en communication avec tous les rayons de ce cercle d'exaltés, et leur inspire une parfaite confiance, par un point central, qui est l'opposition à la charte. Celle-ci n'est-elle pas un protestantisme politique introduit dans le gouvernement royal ? La Mennais professe que les malheurs du prince sont venus de cette transaction avec les idées révolutionnaires. Il tremble en constatant que Louis XVIII, à qui le ciel vient de rendre son trône pour la seconde fois, s'aveugle jusqu'à placer sa personne sous la protection du poignard des assassins, et jusqu'à faire une part à la manie libérale et constitutionnelle, au dogme fatal de la souveraineté du peuple. — Sire, lorsque la Providence, à force de miracles... C'est par cette leçon que s'ouvre une lettre dont la minute existe encore, et dans laquelle Félicité de La Mennais (vers 1817) mettait en garde le monarque imprudent, au moins contre des actes schismatiques.

Si triste que fût le délire de la royauté, l'exilé avait hâte de remettre les pieds sur le sol français. Il ne faisait plus que penser à la patrie du soir au matin. Nous avons un mois de septembre superbe, écrivait-il à Blaize, son beau-frére, « mais il n'y a pas de beau temps loin de son pays ».

Enfin, les affaires de l'abbé Carron s'arrangèrent, et notre héros rentra dans la capitale le 18 novembre 1815, à sept heures du matin. Il se logea auprès de son maître spirituel, dans le pensionnat féminin des Feuillantines, dont les jardins, les longues allées, le bosquet de marronniers, formaient un endroit déhcieux de l'ancien Paris.

En ce lieu où il était plus doux de vivre qu'au séminaire, le minoré se prépara à la réception des ordres majeurs.

On ne saurait émettre le moindre doute sur sa répugnance à prendre l'engagement définitif du sous-diaconat. Il ne la cache pas à l'abbé Brute, il la déclare à son frère, il la confie à sa sœur. D'un autre côté, il n'est pas moins mani-

festc que l'autorité morale de l'abbé Carron est, pour l'ordinand, l'unique critérium de certitude sur la valeur de son action. Telles sont les conditions singulières, dans lesquelles le clerc de La Chênaie fait à Saint-Sulpice, le 23 décembre 1815, le pas redoutable qui ne permet plus de reculer. Dés le lendemain, il écrit à l'abbé Jean : « Cette démarche m'a prodigieusement coûté. »

Quels sont donc les obstacles qui se dressaient contre sa vocation ? Lui-même nous les fait connaître. Ils sont au nombre de trois et peuvent se renforcer les uns les autres : c'est, en premier Heu, une sorte de misanthropie ; c'est, ensuite, un penchant pour la sohtude et la vie à la campagne ; c'est, finalement et par-dessus tout, une passion incoercible de l'indépendance. — Mais il était naturel qu'un moraliste et un croyant lui répondît : « 11 faut tâcher de mettre à profit pour le ciel cette vie si courte » ; il ne faut pas gaspiller le don de Dieu, en vivant au gré de sa fantaisie ; il faut savoir surmonter les épreuves et les tentations, qui ont traversé toutes les nobles vies, et avoir le courage de remplir sa véritable fonction sur la terre. — En outre, La Mennais pensait qu'en sacrifiant sa volonté propre et ses inclinations pour obéir au commandement éclairé d'un saint directeur, il était assuré de ne pas commettre d'erreur personnelle et de suivre l'appel d'En Haut. Il supposait que son acte de soumission à la parole de l'homme de Dieu ruinerait ses doutes et ses inquiétudes passées, et lui procurerait un état de repos et de joie intérieure. — Inutile d'ajouter que le dirigé et son Père spirituel étaient d'une entière bonne foi, qu'ils s'appuyaient sur des principes de l'ascèse chrétienne et sur des cas analogues dans l'histoire des âmes. Ils comptaient sur l'intervention victorieuse de la Grâce.

A peine a-t-il reçu le sous-diaconat que Féli se remue

pour entrer chez les Jésuites. Sans doute il espère jouir de la paix et d'un bonheur divin dans le renoncement le plus absolu à cette liberté, dont l'amour le tourmente. Il s'abdiquera entre les mains des supérieurs et n'aura plus la peine de se gouverner, quel délice ! Encore est-il incapable de prendre cette suprême décision. Sous prétexte de pratiquer le système de la sainte indifférence, qui consiste à ne vouloir que la volonté de Dieu, et à s'abandonner aux desseins de la Providence sur sa propre destinée, il va consulter l'abbé Teysseyre, l'abbé Jean, et implorer le jugement de l'abbé Carron. L'ancien élève de polytechnique le pousse à solliciter son admission dans la Compagnie de Jésus. ]Mais son frère et son directeur demeurent d'avis qu'il aurait tort d'aller au delà des engagements du sacerdoce. Louons leur prudence. A moins d'un anéantissement de sa personnalité dont il était probablement incapable, La JMennais n'aurait pu s'adapter longtemps au régime de l'illustre Société. Sa nature aurait un jour regimbé, avec ce cri : Je veux être chez moi, ce chez moi fût-il un grenier. Quoi qu'il en soit, Féli reçut le diaconat à Saint-Brieuc, le 18 février 1816.

Après cette cérémonie, il éprouva de nouvelles angoisses dans de nouvelles incertitudes. Teysseyre l'en félicita, dans une lettre, dont la beauté sévère n'est point accessible à ceux qui ne se prosternèrent jamais « dans la nuit de la foi », au pied du crucifix. D'autre part, l'abbé Carron et l'abbé Jean unirent leurs efforts, pour entraîner le pauvre neurasthénique à l'ordination sacerdotale, qui lui fut conférée à Vannes, le 9 mars 1816. — Les saints amis étaient persuadés que rien ne justifiait plus de nouveaux atermoîments. Les liens indestructibles n'avaient-ils pas été acceptés au jour du sous-diaconat ? Et la position de simple diacre n'étaitelle pas insolite dans l'Eglise de France ? Et la prêtrise ne

possédait-elle pas le pouvoir de rendre doux et féconds les sacrifices consentis avec la perspective de monter à l'autel, et d'être le confident et le sauveur des âmes ?

Mais, en dépit des raisonnements, la Nature violentée se révolta. Féli éprouva une sorte d'horreur de ce sacrement, qui enserrait sa vie tout enLière comme une robe de Nessus. Son imagination en devint « folle jusqu'à la fureur »». Hélas! s'écriait-il, « si j'avais été moins confiant ou moins faible ! » Hélas 1 je sais trop tard que « chacun doit se décider pour soi ». Enfin, mon destin est ce qu'il est. Puissé-je « m'endormir au pied du poteau où l'on a rivé ma chaîne ! » Pourtant, « quelle terrible pensée que celle d'avoir réduit un être humain en cet état ! » L'existence « est pour moi un enfer ».

Observons que ces plaintes de tragédie ne vont pas sans un certain mélange de httérature, qu'elles sont espacées dans la correspondance, qu'elles ne laissent pas de faire place à des journées heureuses et à de bons moments de jovialité, et qu'elles finissent par disparaître. Le converti malouin, malade et indécis, fixé imprudemment dans une attitude sacrée, mais fixé, se sentira, pendant plus de quinze ans, non sans fierté, le plus prêtre des hommes. Même, aurait-on jamais soupçonné d'erreur la décision du directeur et les exhortations des conseillers, si des événements, impossibles à prévoir dans les mystères de l'avenir, n'avaient soufflé en tempête dans la forêt obscure où le Maître s'engagea après avoir franchi le miUeu du chemin de la vie ? — Gardons-nous, toutefois, d'oubher ces heures où les saints amis voyaient le prêtre qu'ils avaient fait, suspendu par un fil sur iablme du désespoir. Elles nous aideront à comprendre la « démence si ferme et si joyeuse », avec laquelle Félicité de La Mennais, frappé d'analhèmes, se débanassiiia du sacerdoce qui l'avait rendu captif.

Pour occuper et distraire son neuraslliéiiiquo, l'abbé

Carron l'excite à collaborer au Mémorial religieux, politique et littéraire, tandis que l'abbé Teysseyre ouvre un filon à son humeur, en lui inspirant Quelques réflexions sur VEcole polytechnique (juin 1816). Mais Teysseyre se soucie principalement d'absorber son activité intellectuelle dans la composition d'un grand ouvrage sur V Indifférence. Ainsi fut enfanté dans la douleur un livre d'une foi ardente et conquérante, qui devait porter le nom de son auteur jusqu'aux extrémités de la terre, et le précipiter dans la gloire.

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