‹ La MennaisChapitre 11 sur 65 · CHAPITRE VIII L'ESSAI SUR L'INDIFFÉRENCE · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII L'ESSAI SUR L'INDIFFÉRENCE

Le premier volume de V Essai sur V indifférence en matière de religion fut achevé d'imprimer à la fm de novembre 1817, et les premiers exemplaires furent distribués vers le 15 décembre suivant. En mars 1818, la première édition était épuisée et l'on imprimait la seconde. Cependant, aucun compte rendu n'avait paru avant la fm de janvier, et les premiers articles du Journal de Toulouse et de l'Ami de la religion sont postérieurs, on peut le dire, au succès même de ce gros volume anonyme, d'aspect et de titre tout ecclésiastiques, et qui se vendait assez cher. Aussi la réussite de V Essai devrait èlre mise au nombre des miracles, s'il en existait en librairie.

Mais il ne faut pas omettre que l'abbé Teysseyre, une puissance de Saint-Sulpice, que l'abbé Carron, une autorité

du monde royaliste, que l'abbé Jean, administrateur d'un grand diocèse de Bretagne, étaient les amis dévoués de l'auteur, et qu'ils avaient attendu avec impatience la publication de son travail. Féli vivait dans la maison qui était le rendez-vous le plus choisi de l' ultra cisme. Il connaissait l'abbé Frayssinous, dont on se hâta de colporter le mot : « Cet ouvrage réveillerait un mort. » L'abbé Duval-Legris, un compatriote breton, dont le nom était honoré à la cour et à la ville, le prêtre de la Congrégation, déclara que l'apologète se plaçait « à la tête des écrivains de son siècle ». Picot, le quasi abbé, directeur de l'Ami de la religion, et qui subissait l'ascendant de Teysseyre, dit à Féli : « Soyez bien certain que votre ouvrage vous met à côté de Pascal. » Dom Antoine, abbé de la Meilleraye, ami de l'abbé Jean, manda en Angleterre que l'auteur se rangeait auprès de Bossuet. Voilà le miheu de sympathie qui assura la diffusion initiale du volume. Le génie de l'écrivain fit le reste.

As-tu enfin lu le livre de M. de Lamennais ? demandait le grand Ampère à un de ses correspondants. Et Chateaubriand (11 mai 1818) adressait ce billet à l'autre Malouin : « Mon illustre compatriote, votre talent aurait donné l'im- « mortalité à cet ouvrage, moi, je la reçois de mon sujet. « Combien je regrette de ne vous voir jamais ! ]Mille tendres « amitiés et admiration sincère. » Le 30 mai, Trèvern, un émigré, futur évêque de Strasbourg, écrivait à Poulpiquet, autre émigré, futur évêque de Quimper : « Si tu peux trouver « V Essai sur l'indifférence en religion, lis, c'est le chef-d'œuvre « et .le premier génie de notre temps, un homme de la plus « chétive santé, de la plus frêle constitution, 32 ans. Il est « prodigieux. Fais-le venir, si tu ne l'as pas. L'auteur est « le jeune abbé de la Mennais, dont le frère est à Saint- « Brieuc. Personne n'écrit de même. » Quelques jours après ceLLe missive, d'une grammaire assez pittoresque, le licencié

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de Sorbonrie communiquait de nouveau ses impressions au même correspondant : « Tu connais aussi sans doute « V Indifférence du siècle, par notre compatriote de la Men- « nais. N'en es-tu pas ravi ? C'est un génie, et la plus forte « plume de notre temps. .J'ai voulu voir et connaître ce « prodige : il a 32 ans, faible de santé, chétif de corps, il est (( tout âme, il est plein de vertu et d'humilité. 11 doit avoir « l'air de Pascal. » Visite curieuse, en vérité, pour nous, qui savons le dédain avec lequel Féli parlait naguère de ce gallican, dont l'érudition d'emprunt, disait-il, était noyée dans un verbiage aussi stérile qu'assommant. Mais un admirateur a toujours des qualités qu'on n'avait pas soupçonnées. De son bord, Trévern jugea que son interlocuteur avait plus de feu, plus d'originalité, mais moins de méthode que lui. Il ajoutait : « Je vois ici de vieux théologiens qui ne goûtent pas sa manière », je crois qu'il apprécierait « encore moins la leur », mais, à mes yeux, c'est le premier écrivain de notre siècle.

Lamartine lut le volume vers le commencement d'août, car, le 8 de ce mois, il mandait à son cher comte de Virieu : « Je suis enfin tombé sur du bon, même sur du beau, même sur du sublime. Cela s'appelle Essai sur l'indifférence en matière de religion. Cela est fait, dit-on, par un très jeune abbé. C'est magnifique, pensé comme M. de Maistre, écrit comme Rousseau, fort, vrai, élevé, pittoresque, concluant, neuf, enfin tout, » — L'année suivante (1819), les deux principaux lecteurs furent Joseph de Maistre, qui prétendit reconnaître dans l'ouvrage des preuves que l'auteur s'était inspiré de lui, et Victor Hugo, qui loua la doctrine de ce penseur, venu pour étonner la conscience des peuples et la sagesse des rois, par un livre effrayant d'avenir.

Rien n'est plus caractéristique du succès de ïEssai que l'histoire d'Henry Crabb Robinson, qui, allant de Grenoble

à Marseille, en diligence (2 septembre 1822), fit conversation avec une religieuse et deux professeurs de théologie. On parla du livre fameux, et l'un des prêtres voulut en offrir un exemplaire à cet Anglais, que la Providence lui adressait pour compagnon. Mais Henry Crabb Robinson promit de l'acheter. Au reste, le volume avait franchi la Manche, puisque, dans la seconde édition de ses Réflexions sur les avantages d'un concile (1820), M. Wix, ministre anglican, citait avec éloge la Discussion amicale de Trévern et l'Essai de La Mennais. Les traductions se multiphèrent « dans les principales langues de l'Europe », On racontait un grand nombre de conversions opérées par l'apologéte, et les évêques s'inspiraient de lui dans leurs mandements. De l'avis du clergé, les maîtres de la défense religieuse étaient maintenant La Mennais, Chateaubriand, Donald et Frayssinous.

Que disait donc ce livre, qui gagnait l'audience du monde civiUsé ?

Ceci : les croyances étant le principe des actions, il s'ensuit qu'il n'y a pas de doctrines indifférentes pour la société. On agit comme on croit. L'indifférence absolue serait l'extinction de tout sentiment de haine et d'amour dans le cœur, à raison de l'absence de tout jugement et de toute croyance dans l'esprit, ce serait la mort. Mais il y a une indifférence relative, qui tient aux divers degrés d'ignorance, voulue ou non. Cette sorte d'indifférence, en ce qui concerne les doctrines, se manifeste chez les athées, qui ne voient dans la religion qu'une institution pohtique, chez les déistes, qui n'acceptent qu'une rehgion naturelle, chez les hérétiques, qui, dans la religion révélée des chrétiens, pratiquent un choix entre les dogmes. A la suite de ces trois catégories d'indifférents systématiques, il reste à placer ceux qui ne raisonnent pas et ne sont indifférents que par insouciance

et paresse. A tous ces égarés, on doit montrer l'importance de la religion par rapport à l'individu, par rapport à la société, et par rapport à Dieu lui-même, afin que l'homme confesse qu'il n'a pas le droit d'en prendre et d'en laisser, quand il s'agit de l'Eglise.

Ajoutons que le théorème de l'écrivain revêtait un caractère d'actualité, la révolution lui servant d'expérience à l'appui de ses idées, le tableau de la monarchie chrétienne se déployant en faveur de ses conclusions, et la polémique contre Rousseau, toujours très vivant, formant partie intégrante de sa démonstration.

L'éblouissement ne rendit pas tous les contemporains aveugles. Il y eut des critiques. Les libéraux (qu'on appelait encore jacobins ou révolutionnaires) déclarèrent que les plaintes de l'apologète sur la condition déplorable de l'Eglise en France étaient plutôt amusantes et ne comprirent pas ses gémissements sur le malheur pour les prêtres d'émarger au budget des cultes ; ils l'accusèrent d'intolérance et de fanatisme. On n'était pas loin de porter un jugement du même genre dans le noble faubourg. Genoude, qui en respirait l'air, ne cache pas que ces reproches s'y rencontraient « dans quelques bouches », et la marquise de Montcalm proclamait l'Essai « hors ligne par l'extravagance des idées », comme « par l'admirable beauté du style ». Sur ce dernier point, les voltairiens se montraient plus rigoureux, et raillaient les tics de la plume ménaisienne. Arrêtons-nous seulement au compte rendu de l'abbé de Féletz dans le Journal des Débats (1^^ août 1818). Il est écrit avec bienveillance, par un classique et un gallican, homme d'esprit, oracle des salons littéraires. L'aristarque reconnaît que l'auteur « a triomphé de l'austérité du sujet », comme du silence des journalistes ; c'est un « dialecticien adroit et vigoureux », un écrivain « doué d'une imagination forte et

brillante » ; son style a de l'éclat, sans être exempt de quelque redondance ; au total, l'ouvrage est vraiment digne de sa réputation. Cependant, quelques objections s'imposent : peut-on soutenir, par exemple, que les protestants soient des indifférents ? Ne sont-ils pas plutôt d'autres croyants ? Est-ce que les déistes doivent être confondus avec les athées ? et leurs erreurs sont-elles anti-sociales au même chef ? Est-ce vraiment un « penchant abject », que de témoigner quelque vénération pour Socrate et Marc-Auréle ? L'auteur nous promet un second volume ; mais son traité ne semble-t-il pas « fini, complet, et même en quelques endroits surabondant » ?

L'opinion de Féletz représente celle des lettrés, qui n'abandonnaient pas leur liberté d'appréciation. Encore n'est-il pas mauvais d'observer que la critique fut faite sur la seconde édition, c'est-à-dire sur un texte où, averti par Genoude, principalement, l'écrivain avait passé la faucille dans la végétation luxuriante de ses images et élagué des propositions plutôt étonnantes. On peut dire que presque partout les corrections de l'auteur ont été heureuses. Quand, par exemple, il a bifïé cette idée que les Hurons, qui ne savent pas écrire, ont une constitution aussi réelle, et plus naturelle peut-être, que celle dont l'Angleterre fait tant de bruit ; quand, à la fm d'une comparaison des sciences avec les météores, il a supprimé la lueur incertaine qui iv éclaire, en expirant sur des glaces éternelles, que les hideuses amours et les sanglantes déprédations des ours de mer, il a fait un sacrifice de bon goût. Quand, au contraire, sur l'insistance de l'abbé Jean, il a réintégré dans les éditions postérieures une simiUtude de la philosopliie avec une trombe qui saccage tout à travers l'esprit humain, on peut regretter qu'il ne s'en soit pas tenu à son premier coup de ciseau. C'est seulement le texte de la huitième édition

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que l'écrivain présenta à ses lecteurs comme définitif.

L'inspiration du Génie est manifeste en plusieurs endroits. Associant les deux apologètes, le public disait volontiers de VEssai : « c'est du Chateaubriand. » Et le Malouin de La Chênaie n'était pas fâché de faire connaître ce compliment à son vieil oncle des Saudrais. Pourtant, il semble avoir mis un soin jaloux à ne pas citer une seule fois dans son ouvrage l'œuvre de son illustre devancier. Nous savons qu'il reprochait au vicomte cette indifférence qui prend le nom de modération !

En revanche, il invoque Bonald, dont il est plein, philosophe le plus profond qui ait paru en Europe depuis Malebranche. Et il est nourri de Pascal, dont le souvenir ouvre et ferme son apologétique. Et il admire Bossuet, qui découvre de loin parce qu'il sait se placer à une grande hauteur, et dont VHistoire des variations est un inimitable modèle d'analyse et d'éloquence. Voilà les trois maîtres dont il mène les idées au combat, — a-t-il d'autres idées que les leurs ? — pour restaurer l'ordre dans la pensée et par cela même dans l'action, pour rendre aux intelligences les principes vitaux et courber la raison devant l'Autorité.

Que subsiste-t-il aujourd'hui de ce manuel triomphant ? A peine quelques morceaux littéraires, que les ménaisiens doivent détacher, et quelques idées robustes, dont ils doivent souligner la valeur, mais non pas un système qui continue de vivre et d'opérer. Des tableaux ne sont pas des démonstrations. A la mort d'un athée, telle que le polémiste la met en fresque, un incrédule de noire temps répondrait par le récit des derniers jours de Renan, nobles de stoïcisme, de paix intérieure et de sincérité. Quel chartiste s'empêcherait de sourire des simplifications historiques que suppose la peinture de l'ancien régime dans VEssai ? Quel contemporain accepterait une philosophie qui dédaigne

les sciences physiques et naturelles, au profit de la métaphysique, ou qui accorde gravement aux sujets « le droit » d'obéir ? Et le défaut radical de cette défense rehgieuse, — cent ans après, — c'est d'être liée, dans sa partie sociale, à la conception hiératique d'une monarcliie qui n'exista jamais, que dans l'imagination de jacobites, à la fois bonaldistes et romantiques.

A Dieu ne plaise que nous diminuions la grandeur de VEssai dans l'histoire des idées et des sentiments ! Quinze ans s'étaient écoulés depuis le Génie du christianisme, qui avait sonné les cloches pascales du Concordat. Le monde, dont la face s'était renouvelée, incertain, avait besoin d'une Parole qui l'affermît dans ses tentatives de reconstitution politique et cathohque. Lorsque la voix désirée monta du rivage des mers bretonnes, une émotion bienfaisante traversa la patrie. Mais, après avoir joué son rôle, le livre s'est refermé peu à peu. Les jeunes gens du xx^ siècle se refusent à l'ouvrir de nouveau. Comme d'autres ouvrages, qui ont mérité des contemporains l'épithète d'immortels, il n'est plus qu'un document du passé, un illustre témoin de la Restauration.

Le succès merveilleux de VEssai produisit une conséquence à retenir. En assignant à l'apologète un rang unique dans le clergé, il allait lui permettre, pour la propagation et le soutien de ses idées ultérieures, d'assumer une véritable dictature dans l'Eglise de France.

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